CHAPITRE III
s'isolait un peu trop dans sa grandeur future et que des allures moins dédaigneuses lui auraient permis de trouver autour de lui quelque diversion à ses maux. Mais , dans ce corps malade , le développement exagéré de la sensibilité nerveuse altérait la santé de Tâme et transformait en chagrins profonds les moindres contrariétés . Leopar di bien portant eût peut-être écrit sur les gens de province quelque morceau satirique comme V Histoire des Abdèritains de Wieland , ou les Kleinstœdter * de Kotzebue : Leopardi aigri par la souffrance se mit à démontrer philosophiquement l'influence désastreuse du séjour des petites villes sur le géniç et revint à diverses reprises sur ce thème favori. Aussi disait -il plus tard , avec une pointe de malice , à Toccasion d'une nouvelle édition de ses œuvres , que les souscripteurs de Recanati recevraient son livre gratis , « parce que les Recanatais , 'pour » plus d'une raison^ ne doivent pas le payer ». En attendant l'occasion toujours espérée de réaliser ses rêves , Leopardi s'amusait à mystifier les gourmets littéraires , comme jadis Michel-Ange avait mystifié ses envieux avec un Cupidon déterré à propos. Au mois de mai 1817,
' Les Gens de petite ville , les Provinciaux^ comédie.
il inséra dans le Spettatore de Milan une traduction en hendécasyllabes d'un hymne à Neptune dont le texte grec, récemment découvert à Rome, disait le traducteur, dans un vieux manuscrit mutilé, par un certain chambellan anonyme , serait bientôt publié par son heureux possesseur.
A défaut du texte original , l'article contenait une dédicace au chambellan , un avertissement au lecteur, et un long commentaire rempli de citations et de rapprochements. Enfin, leprécieux manuscrit avait encore conservé à l'admiration des hellénistes deux charmantes odes anacrébntiques à l'Amour et à la Lune dont le texte même était mis sous les yeux des amateurs avec leçons fautives et corrections proposées. L'illusion fut complète. A Rome, le conservateur de la Bibliothèque Vatîcane se promettait bien de découvrir l'audacieux chambellan qui lui avait soustrait , sans souffler mot , un pareil trésor.
Un autre bibliothécaire, G. Manzi, préposé àla Barberine, ne se doutait guère qu'au même mo- . ment Leopardi exerçait à ses dépens sa verve sarcastique. Manzi , piqué dans son amour-propre de grammairien par quelques critiques de P. Giordani, avait répondu aux critiques par des injures.