CHAPITRE TI
« C'est une guerre à mort, étemelle, ô destin indigne, » que l'homme de cœur poursuit avec toi : il ne sait pas » ce que c'est que céder; et lorsque ton bras tyrannique ]» s'appesantit victorieux sur lui , loin de fléchir , il le :» secoue, il te brave en plongeant dans son flanc le fer 2> homicide et souriaht amèrement aux noires ombres. H » déplaît aux dieux celui qui pénètre de force dans le » Tartare ! On ne trouverait pas tant de valeur dans les 3 lâches cœurs des Immortels !
» Ce n'est pas moi qui, prêt à mourir, vais invoquer » les rois sourds de l'Olympe ou du Cocyte, ou la terre » méprisable 9 ou la nuit; je ne veux non plus rien de ]) toi, dernière clarté dans l'ombre de la mort, ô pensée » des âges futurs ! Vit-on jamais lei^ sanglots , les paroles ]» et les ofl*randes d'une tourbe vile consoler et orner une » tombe où habite le dédain ? Les temps se précipitent » vers la décadence : c'est folie que de confier à des ne- :d veux corrompus l'honneur des âmes d'élite et la ven- » geance suprême des malheureux. Qu'autour de moi, lé D fauve oiseau de proie fasse tournoyer ses ailes ; que la » bête féroce déchire , que l'orage emporte ma dépouille T^ ignorée , et que le vent accueille mon nom et ma » mémoire 1 9
Ainsi Leopardi croit la patrie bien morte et , ce qui est plus triste, digne de son sort. Ni le laborieux enfantement de Tindépendance grecque, ni les insurrections qui éclatèrent au centre
66 LEOPARBI , SA YIE ET SES OEUVRES.
de l'Italie en 1831 , ni ce vague pressentiment de la délivrance qui soutenait les apôtres de la jeune Italie, ne purent lui arracher une nouvelle Messénienne. Il aima mieux se moquer des patriotes barbus qui n'avaient de virilité qu'au menton. Dans un poème satirique que Gioberti appelle quelque part « un livre terrible », et qui resta inédit du vivant de l'auteur , les Paralipomènes de la Batrachomyomachie^ en huit chants, Leopardi épancha à loisir des flots d'ironie sur tous les acteurs de la scène politique, sur les esclaves et sur les tyrans, devenus les uns des bêtes inoflfensives , les autres des bêtes brutales , mais composant tous ensemble le monde 1^ plus mesquin que puisse contempler, des hauteurs sereines de la science, l'œil dédaigneux d'un philosophe.
Nous aurons occasion de revenir sur cette boutade humoristique de Leopardi. Il nous faut maintenant rentrer dans la voie douloureuse sur ' laquelle se traîne péniblement celui qui sera désormais , jusqu'au bout de sa triste carrière , le « sombre amant de la mort » .
Leopardi aux prisés avec la censure paternelle. — Il cherche à sortir de Recanati. — Son père se décide à l'envoyer à Rome. — Les EU^, — Discrédit où est tombée la poésie éîégiaque. — La maladie du xix» siècle. — Importance de Tindividu autrefois et aujourd'hui. — Caractère^des Elégies de Leopardi.
La publication de l'ode à Angelo Mai (1820) atait été pour Leopardi rbccasion de chagrins amers. Il avait senti alors tout le poids deTautorité paternelle et subi, sans pouvoir ni vouloir s'en défendre, Timmixtion d'un censeur timoré qui bornait Thoçizon littéraire aux limites assignées par la prudence la plus méticuleuse. Le comte Monaldo , ayant appris que son fils avait envoyé un manuscrit à Bologne pour le faire imprimer, se hâta d'écrire à Brighenti, TintermédGaire choisi par Leopardi, pour lui redemander le manuscrit. Il se plaignait des idées pernicieuses que Leopardi devait, selon lui, à
de fâcheuses influences : bref, il croyait de son devoir de père d'éclairer et de surveiller son fils. Leopardi, informé, répondit qu'il aimait mieux ne rien imprimer que de tolérer la moindre retouche de son père : « Quant aux doutes de mon père, ajoute-t-il, je réponds que je serai toujours ce qu'il me plaira d'être et que je veux paraître à tous ce que je suis : et je suis sûr de ne pas être contraint d'agir autrement, j'en suis sûr pour la même raison, à peu de chose près, pour laquelle Caton était sûr de sa liberxé à Utique. Mais j'ai la chance de passer pour un niais aux yeux de ceux qui ont journellement affaire à moi; ils croient que du monde et des hommes je ne connais que la couleur , que je ne sais ce que je fais, mais que je me laisse conduire par les personnes dont ils parlent , sans savoir où elles me mènent. C'est pour œ\\ qu'ils croient devoir m'éclairer et me surveiller. Quant à la lumière f je les en remercie cordialement :
» pour ce qui est de la surveillance, je puis leur » certifier qu'ils puisent de l'eau avec un crible * . » Ce pénible incident se termina d'une façon
I Epistolario^ I , p. i88.