‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 40 sur 99 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

dans des élégies pleines d'uiie grâce languissante et d'une pénétrante mélancolie. Tantôt il révoque en un songe fiévreux * qui n'a rien de commun avec les apparitions méthodiques et les admonestations édifiantes de Laure à Pétrarque, ou le charme infernal qui ramène l'ombre d'Astarté aux pieds de Manfred en proie au délire du remords •: tantôt, oubliant son scepticisme, il se plaît à croire qu'elle revit dans quelque autre région de l'univers ; tantôt il se reporte aux jours heureux où, à quelques pasde lui, la jeune fille travaillait en chantant.

• « Silvie, te rappelles-tu encore ce temps de ta vie

» mortelle, quand la beauté resplendissait dans tes

» yeux riants et mobiles, et que, joyeuse et pensive àk

» fois, tu franchissais le seuil de la jeunesse? L'écho.

}» paisible des appartements et les rues d'alentour réson-

j» naient de ton chant perpétuel, alors que, occupée des

» travaux de ton sexe, tu t'asseyais là, rêvant avec délices

» à ce bel avenir que tu avais dans l'esprit. C'était l'odo-

y^ rant mois de mai : et tu avais coutume de passer

» ainsi la journée. Pour moi, quittant parfois les étujies

y* aimables et les papiers laborieusement entassés où je

j» dépensais ma première jeunesse et la meilleure part

» de moi-même, du balcon de la maison paternelle je

Vl.eop«rdi, OperCy I, canto xv (Il Sogft$), ^' Byron, Manfred , Acte ii, scène iv.

Si ' LEOPâRDI , SA VIE ET SES OEUVRES. -

:» prêtais Toreille au son de ta voix et à la main agile » qui parcourait l'industrieuse trame. Je contemplaisle }> ciel serein, les chemins dorés et les jardins , et d'un ]» côté la mer lointaine, et de l'autre la montagne. Une 1^ langue mortelle ne saurait dire ce que je sentais au » cœur. Quelles suaves pensées I que d'espérances D chantant en chœur, ô maSilvie I sous quel aspect nous ]> apparaissait alors la vie humaine et le destin ! Quand » je me souviens de tant d'espoir, je me sens oj)pressé » par un sentiment amer et désolé, et je me reprends à » déplorer mon infortune. nature, ô nature, pourquoi » ne tiens -tu pas plus tard ce que tu promets alors 7 » pourquoi trompés-tu si cruellement tes enfants ?

» Pour toi, avant que l'hiver ne flétrit les gazons, » attaquée et vaincue par un mal secret, tu succombas^ » ô tendre victime* Et tu ne vis pas la fleur de les » années : tu n'entendis point, le cœur charmé par la y> douceur de la louange, vanter tantôt tes cheveux noirs, » tantôt tes regards énamourés et timides ; et tes com- D pagnes, les jours de fête, ne vinrent point tenir avec ]^ toi des propos d'amour.

» Moi aussi, je vis périr en un moment ma douce » espérance. A moi aussi les destins ont refusé la jeu- » nesse. Hélas! comme tu as passé vite, chère çom- » pagne de mon jeune âge , mon espoir, tant pleuré I y> Voilà donc ce qu'est le monde ? ce que sont les 3> plaisirs, l'amour, les travaux, les projets dont nous » avons tant parlé ensemble ? Est-ce là le sort des > générations humaines ? Au moment où se montrsdt D la réalité, tu tombas , infortunée ; et de la main tu y> montrais de loin la froide mort et une tombe nue. »

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