CHAPITRE XI
» hommes croyaient et voulaient être vertueux, » slls étaient compatissants, bienfaisants, génê- ^ »* reux , magnanimes , pleins d'enthousiasme ; » en Un mot , si tout le monde était sensible » (car je ne fais aucune dififérence de la sensi- » Mlité à ce qu'on appelle vertu * ) , n'en serait-on » pas plus heureux ? Chaque individu ne trou- » verait-il pas mille ressources dans la société? » Celle-ci ne devrait-elle pas ^ appliquer à réa- » User les illusions autant que possible, puisque » le bonheur de l'homme ne peut consister dans » ce qui est réel ?
» Dans l'amour, toutes les jouissances qu'é- » prouvent les âmes vulgaires ne valent pas le » plaisir que donne un seul instant de ravisse- » ment et d'émotion profonde. Mais comment » faire que ce sentiment soit durable ou qu'il » se renouvelle souvent dans la vie ? Où trou- » ^r un cœur qui lui réponde ? Plusieurs fois » j*ai évité pendant quelques jours de rencon- » ti*er l'objet qui m'avait charmé dans un songe » délicieux. Je savais que ce charme aurait été >> détruit en s'approchant de la réalité. Cepen-
^ C'eit presque le mot de Pope moarant : «Il n*y a de méritoire i » que Tamitié et la tertu , et , en vérité , l'amitié est elle-même » ude partie de la vertu. »
430 leopârdi, sa vie et ses oeuvres.
» dant, je pensais toujours à cet objet, mais je » ne le considérais pas d'après ce qu'il était : je » le contemplais dans mon imagination tel qu'il »t m'avait paru dans mon songe. Est-ce une )^ foUe ? suis-je romanesque ? vous en jugerez. ^ Il est vrai que l'habitude de réfléchir, qui » est toujours le propre des esprits sensibles, » ôte souvent la faculté d'agir et de jouir. La » surabondance de la vie intérieure pousse tou- » jours l'individu vers l'extérieure, mais en même » temps elle fait qu'il ne sait comment s'y pren- » dre. Il embrasse tout, il voudrait toujours » être rempli ; cependant tous les objets lui » échappent, précisément parce qu'ils sont plus » petits que sa capacité. Il exige même de ses «.'moindres actions, de ses paroles, de ses ges- » ifô, de ses mouvements, plus de grâce et de » perfection qu'il n'est possible à l'homine d'at- » teindre. Ainsi, ne pouvant jamais être content »»de soi-même, ni cesser de s'examiner, et se »' défiant toujours de ses propres forces, il ne »'Sait pas faire ce que font tous les autres.
!» -Qu'est-ce donc que le bonheur, mon cher » ami? et si le bonheur n'est pas, qu'est-ce » donc que la vie? Je n'en sais rien. Je vous » aime, je vous aimerai toujours aussi tendre-
» ment , aussi fortement que j'aimais autrefois » ces doux objets que mon imagination se » plaisait à créer , ces rêves dans lesquels vous » faites consister une partie du bonheur. En » effet, il n'appartient qu'à l'imagination de pro- » curer à l'homme la seule espèce de bonheur » positif dont il soit capable. C'est la véritable » sagesse que de chercher le bonheur dans » l'idéal , comme vous faites. Pour moi , je » regrette le temps où il m'était permis de l'y » chercher, et je vois avec une so!rte d'eflfroi » que mon imagination devient stérile et me » refuse tous les secours qu'elle me prêtait » autrefois.
» Cette lettre est déjà trop longue. Le plaisir » de causer avec vous sur ces sujets , sur » lesquels vous vous expliquez avec tant dejus- » tesse et de profondeur , m'a fait oublier cette » partie de votre lettre dans laquelle vous me » demandez quels sont nos meilleurs écrivains » philosophes. Je tâcherai de répondre à cette » question dans un autre temps. A l'égard de* » théologiens, je ne sais presque si nous en » avons qui soient excellents. J'ignore même » s'il peut y avoir de l'excellence dans ce » genre.
488 LEOPÀRDI, SA VIE ET SES (KUYRES.
« Votre ami, M. le baron de Hert (je crois » ne savoir pas écrire son nom) est-il revenu » chez lui ? comment se porte-t-il ? Faites-lui » mes compliments et donnez-moi de ses nou- » velles, je vous prie. Le bon abbé Cancellieri » s'amuse toujours à faire des livres et à les » publier. Mon oncle Antici va partir de Rome » pour venir passer Tété à Recanati. Ma santé » est bonne. Je vis ici comme dans un ermitage : i> mes livres et mes promenades solitaires occuy> penttout mon temps. Ma vie est plus uniforme >y que le mouvement des astres , plus fade et plus » insipide que les parole de notre opéra. Adieu , » mon cher ami , aimez^moi , s'il est possible , » autant que vous méritez d'être aimé. Parlez- » moi de vos occupations, de vos desseins, de vos » observatî(His philosophiques : plus vous vous ^ étendrez sur ces sujets, plus vous me ferez »' plaisir *. »
' Nous n'avons; pas voulu retrancher une ligne de ce fragment de confession ; il y a là telle naïveté qui dénote chez Leopardi une graiide candeur d'âme et qu'on ne voudrait pas voir proscrire par une logique plus serrée. Lorsqtffl
1 BpMcîârio, 1, p. aiS-^l (îd joifi 1829).
GflÀPITRE XI. 433
demande à rhomme de travailler par vertu au bonheur de tous , à la société de se préoccuper des « illusions » de chacun, comme on Èe mettrait en quête de joujoux pour des enfants gâtés, il souhaite l'impossible, mais il le souhaite dû ^ bon cœur, et l'impossible une fois réalisé serait si beau ! .
Celte lettre est la seule trace qu'ait laissée dans la correspondance de Leopardi sa liaison avec M. Jacopssen. Du reste, le poète écrit peu et ne semble pas curieux de nouvelles. I<a mort de' Pie VII , la retraite de Consalvi qw, après ' avoir dirigé les aiBEsiires pendant vi^gtcinq ans , se retirait à l'avènement de Gangai^eUi ( LéoB'XII ) naguère son rival, alors son m^tre , et laissait le sàinistèire au vieux. car dinalDjsUa Soîûaglia; tous ces événements qui .poujrai^at influer plus ou moins directement sur «e^ prQJ^ts d'avenir, semblent le laisser indiflG&rent/*.p9ur lui, là» ^^^j ^ moins la vie activ;^, ^st twuïiçiée eiil ne veut çlus avoip affaire qu'à la pDstéril;^.
ïl s occupait, vers la fin .de 18213, .(J^^prôps^i^ ap^ éiditiou 4ô §es œuvres poétiques ^y.^,Ti^u cpinn^utair^ .g{:ami^atic9l destwé^/à forni^Tlft bouche aux pédants qui , si l'on en juge par le ton un peu ac€i»b^ de l'ay^yitnprçpo^^aya^^atidû
434 LEOPÀRDl, SA VIE KT SES OEUVRES.
s'attaquer maladroitement au texte des odes publiées de 1818 à 1820. Leopardi tient à montrer qu'il ne les craint pas sur leur propre terrain ; il les écrase de textes tirés des meilleurs auteurs et oubliés par la Crusca, de rapprochements lumineux , d'analogies imprévues , et au besoin les renvoie à Técole : c'est là ce qu'il appelle « manier la massue d'Hercule » ou « boxer à l'anglaise » .
Parmi les deux odes que devait contenir l'édition figurait Bruto Minore , et l'auteur faisait précéder ce chant d'imprécations d'une Comparaison des paroles de Brutus et de Théophraste sur le point de mourir: l'un maudissait la vertu, l'autre proclamait le néant de la gloire. Le manuscrit fit scandale à la censure de Bologne. La fantaisie poétique, à qui l'on n'a jamais demandé de ressembler à la raison pure, pouvait excuser dans l'ode certains vers malsonnants, mais il était impossible de ne pas voir dans la dissertation im réquisitoire en forme contre la vertu et une apologie du suicide. En conséquence la censure exigeait des supprêsr âions, et, pour être juste, il faut reconnaître qu'elle était dans son rôle. Mais Leopardi, qui s'était résigné à être parfois obscur pour vivre