‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 55 sur 99 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

en paix avec les lois de son pays , trouvait que c était déjà bien assez de la contrainte qu'il s'imposait à lui-même : « Mon cher ami » , écrit-il à Brighenli, « j'ai un très-grand défaut, c'est que » je ne demande pas permission aux moines » lorsque je pense ou que j'écris ; de là vient » que, quand ensuiteje veux imprimer, les moi- » nés ne m'en donnent pas la permission. Je » vous remercie infiniment des soins que vous » avez pris de mes poésies, et je vous en ai » double obligation, tant pour la chose en elle- » même que pour la peine qu'a dû vous coûter » la nécessité de discuter avec cette espèce de » gen^. Vous avez bien raison de dire que les » théologiens sont aussi obstinés que les fem- » mes. On leur arracherait plutôt toutes les » dents de la bouche qu'une idée de la tête. Je » crois, pour ma part, qu'il vaut mieux avoir » affaire aux femmes, ou même au diable, qu'à » eux. Du reste, je ne vois pas comment les » monarques se trouvent offensés dans mes odes » nouvelles, et comment ma prose anéantit la » vertu : je dis expressément à quiconque a » appris son alphabet que j'entends parler de la » vertu humaine et que je ne me mêlepas de » parler des vertus théologales. Je dis qu'au

436 leopàrdi , SA tie £t ses qbijyrss.

» début du morceau de prose qui a donne lieu » à ce blâme, il est écrit que la vertu est... etc. » humainement parlant ; et qu'à la fin on parle » de la religion en termes tels qu'excepté un » frère réviseur , personne n'y peut trouver à » redire. Je serai enchanté que vous vouliez )> bien chercher à faire imprimer les odes en » quelque autre localité * . »

Ces témoignages sont précieux à recueillir pour l'histoire de la civilisation sous les gouvernements absolus et infailhbles. On voit que l'oppression de la pensée abaisse et déprave à leur insu ceux qui la subissent. A des critiques omnipotents Leopàrdi répond par des distinctions byzantines : au moment même où il proteste contre l'intolérance, il s'excuse et rentre sous un argument captieux la griffe avec laquelle il voudrait déchirer le filet où sa liberté se débat en vain. Les circonstances sont comme un moule où le caractère prend sa forme. Supposons un Byron né Italien , malade et pauvre ; fût-il devenu ce génie indompté qui se plut à braver jusqu'au bon sens, et qui, après avoir vécu en fanfaron de vices, mourait en ce

1 Epistolario, I, p. 333 (3 avril 1824).

Page 1