CHAPITRE XIV
Si rhomme ne peut qu'aggraver son infortune en déployant son activité, que reste-t-il donc à faire à celui qui a eu le malheur de sortir des heureuses ténèbres de l'abrutissement? Rien, qu'à jeter sur la création un regard de mépris et à attendre dans un silence dédaigneux le moment de rentrer dans le néant.
Telle est cette étrange philosophie qu il selràit difficile de prendre au sérieux , si l'on ne savait que c'est la protestation suprême d'un cœur ulcéré et le tombeau dans lequel il s'est enâéveh tout vivant. C'est une ébauche informe qui ne rentre dans aucun système et ne procède d'aucune école. Gioberti, un assez pauvre philosophe , comme on sait , prétend y reconnaître l'influence de l'école sensualiste et matérialiste du XVIII® siècle : d'après lui , ce sont les philosophes français et le génie païen de l'antiquité qui ont égaré Leopardi loin de la foi chrétienne à laquelle l'eût ramené une nouvelle évolution intellectuelle arrêtée parle délabrement de sa santé * . Un autre critique * range Leopardi paniii les victimes du scepticisme moderne, èùtte Jouflfroy et Alfred de Musset. Mais rien neires-
1 V. Gioberti, Dtl Bello, p. 501. BinnomrMnpo, Hff^,,^1^i^ic, ^ L, Baunard, Les victimes du doute, ^
semble moins aux allures placides de cette philosophie sans idéal qu'on appellerait aujourd'hui le positivisme , ou aux hésitations douloureuses des sceptiques hantés pè/ la nostalgie de la foi, que le dogmatisme négatif de Leopardi. Leopardi n'a nulle envie de s'enrôler sous la bannière de Bacon et de marcher arec ses infatigables disciples à la recherche de la vérité palpable: il nientend pas laisser ses théories à la merci de l'expérience et met un raisonnement bien audessus d'un fait. On ne voit pas non plus qu'il ait des retours attendris vers la foi de son en- &nce^ qu'il sente à la fois le désir et rimpùissance. de croire, et reproche à^la raison de ravoir jfaissé dans leS; ténèbres. 11 se croit en pleine luinière; il ne doute: pas qu'elle ne lui moîitre les objets sous leur vrai jour et que la teinte livide' qu'elle. répand sur toute la nature ne représente Taspçct iJéel^esdioses. Eh philosophie, il. est resté poète, cette « chose légère »«, eût dit, Platon , qui glisse sur- les surfaces , • qui vît d'émotions et dfimages , et qui , une fois égarée hors de son domaine , ne sait plus mesurer ses élans, ni se rappeler à propos combien l'imprudence expose aux mécomptes.'
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— Leopar<fi côkipiâré à Luckn et à Voltaire. — SÏ'Léopardi , :' fC^ uo huiho^iste, , ^n^'- Xe -^ns-f «stMtJque ' cet j lie iaculté
maîtresse et la règle de Leopardi.
Le jugement sévère qu'il non», a fàllp portei* siiil lei fond des ' â^weJws^omfes n'enlève rienr au nl^rite de • la forme. ' Let • prose^ de Leo{)ardi n'est pas'indignellde see verst <5ioberli n'hésité paa 'à cotoparer • son* style élégant -et ^âimple à celui de Machiavd.. G'esfcdeàGrr^cs, pkis encore que des modèlelis. italiens,' ^ue Leopardi a appris l'art de retracer la pensée^ t^ute nue-, d'un trait sobre et fin qui laisse aua^ détails toute leur valeur et aux proportions toute leur harmonie; Sa phrase , ample sans être- verbeuse, coulant sans effort entre deux écuèite, la concision affectée et la redondsmce , est d'une limpidité que ne troublent jamais les figures ambitieuses , si
familières aux auteurs d'outre-monts. Je ne fais guère que reproduire ici, pour éviter le soupçon d'incompétence auquel échappe difficilement un étranger, le jugement des critiques les plus autorisés de l'Italie. J'aurais même laissé la parole sur ce sujet à Giordani , s'il était prudent de s'engager à l'écouter jusqu'au bout. Qu'on juge par ce petit morceau de rhétorique si la sobriété dont Leopardi fait preuve était chose commune en Jtalie , et si Giordani, qui dans son pays ne passe pas pour prolixe , était capable de la lui enseigner. Voici comment Giordani compare le style de Leopardi à un cristal limpide : « La » pensée , qui de son foyer ne peut àrtxver à » notre entendement par intuition immédiate, » mais doit passer par l'intermédiaire des paroles, » les traverse avec cette promptitude facile et » cette netteté avec laquelle parviennent à notre »: œil à travers des cristaux très-purs les images » des objets placés par-delà; comme si entr« » nous et ces objets il n'y avait d'intei^osô qu'un » air complètement dégagé jie vapeurs; ces cris* » taux restant invisibles pour nous , parce qu'ils » ne repoussent ou i^e retiennent aucune portion » de lumière. Cette perfection , ils la doivent à » l'absence de tout mélange dans leur sûb^aiice,