CHAPITRE XVIII
» et vraiment je ne sais si dans toute TEarope » on trouverait beaucoup de vues de ce genre. » On s'y promène l'hiver avec grand plaisir, » parce qu'on y respire presque toujours un air » de printemps ; de sorte qu'à certdnes heures » du jour, ce quartier est plein de monde, pltein » de voitures et de promeneurs ; on y entend » parler dix ou vingt langues ; un soleil magni- » fique y fait étinceler les dorures des cafés, » les boutiques pleines de jolies choses, et Iqp » vitrages des maisons et des palais , tous de » belle architecture.»
Enfin, voilà un peu de description. Cet" épanouissement insolite est, comme dirait un médecin, un symptôme favorable. Leopardi paraît déterminé à rester de bonne humeur, quoi qu'il arrive : « Avec l'idée qu'on ne sent pas de froid » à Pise , dit-il , je me consolerai de celui que »j'y sentirai en réalité. » Cependant, il ne retrouva pas la santé dans ce paradis terrestre : il lui fallut s'interdire tout travail sérieux et l'inévitable ennui revint l'assiéger. Bientôt, il eut la douleur d'apprendre la mort de son frère ^ Luigi. A en juger par une lettre qu'il écrivit à son père et qu'il ne faut pas trop confronter avec les témoignages de ceux quil'ont connu, de peur
d'y trouver plus de bonnes intentions que de sincérité, ce coup sembla réveiller dans son cœur la foi de son enfance et le ramena un instant auprès des autels. Mais la communion et la prière ne pouvaient plus désormais changer le cours de ses pensées : peut-être crut-il en avoir constaté une fois de plus l'inefficacité. 11 quitta Pise aussi malade qu il y était venu et retourna à Florence en proie â une irritation nerveuse qui se traduit un peu trop vivement dans ses impressions. Cette fois le séjour de Florence lui paraît exécrable. « Ces ruelles, » qu'on appelle des rues , me suffi3quent ; cette » saleté universelle me rend malade ; ces femmes » sottes, ignorantes et orgueilleuses, me mettent » en colère : je ne vois d'autres personnes que » Vieusseux et sa société , et quand cette dis- » traction me manque, comme il arrive souvent, » je me trouve comme dans un désert. A la » fin, je commence à me révolter contre ce » mépris superbe qu'on professe ici pour le » beau et la littérature ; je ne puis me mettre » dans la tête que le comble du savoir humain » consiste à connaître la politique et la statis- » tique. » Le contact de la réalité froisse toujours le pauvre rêveur : la tendance pratique