CHAPITRE xxm
sur la terre », « repoussé par la société », ou dans cette attitude de lion solitaire qu'affectionne Byron. 11 se croit certainement plus malheureux * que personne, mais il regarde les hommes comme des compagnons d'infortune.
Aimer l'humanité ne veut pas dire , comme on l'a trop répété à propos de Rousseau, réserver pour un être de raison une aifection qu'on ne veut donner à personne. Ni l'amitié, ni, hélas ! l'amour, ne trouvèrent insensible le cœur de Leopardi. L'amour, ardent, tenace, ravivé peutêtre par le poison qui eût dû le tuer ; voilà le secret du désespoir du poète * . On ne comprend bien toute l'amertume de son âme qu'après avoir lu cette phrase de Ranieri : « Cet homme, digne » en tout point d'un siècle meilleur, porta in- » tacte au tombeau la fleur de sa virginité, et, » pour cette raison même , il aima deux fois » (bien que sans espoir) comme jamais homme
^ Lorsque le deformed transformed de Byron se relève sous la forme d*Âchille, son premier cri est: « J*aime et je serai aimé ! • VoiU le cri qui eût sauvé Leopardi. L'infortuné poète souffrait d'autant plus cruellement de sa difformité qu*il 8*était interdit à lui-même et qu*il interdisait aux autres d*en tenir compte. Il n'a jamais voulu avouer qu'elle entrât pour quelque chose dans son malheur, et il a eu la faiblesse — bien excusable en pareille matière — • de soutenir jusqu'au bout cette gageure contre l'évidence.
ÎO
» n'avait aimé sur la terre. » Il n'est pas de ceux qui ont trouvé l'amertume au fond de la coupe et qui se sont plaints quand ils auraient dû s'accuser. On risquerait d'être naïf en disant qu'il se place ici en dehors du groupe auquel nous voulons le comparer. L'amitié fut le seul sentiment qui put rasséréner l'âme de Leopardi. P'autres en ont parlé davantage: nul ne l'a mieux ressenti. La meilleure preuve, c'est qu'il eut des amis désintéressés et dévoués. Chateaubriand eut des admirateurs, je ne sais si on lui trouverait un ami.
Mais , outre que l'amitié ne console point de tout , elle vint trop tard arracher Leopardi aux pénibles impressions de son enfance. Ceux qui n'ont pas connu la libre expansion au sein de La famille, ceux qui ont grandi sans caresses, portent toute leur vie la trace ineffaçable de cette contrainte précoce. Ecoutez la confession de René . il vous dira que, dans son enfance , il était « timide et contraint devant son père ». Faut-il rappeler La Mennaisqui a écrit quelque part: « L'ennui naquit en famille.... une soirée d'hiver » ? Quoi qu'en dise l'Ecriture , il est des jougs qu'il ne faut pas porter de bonne heure , et surtout qu'il ne faut pas porter trop tard.
GHAPiTBE xxm. 307
Leopardi a dans ses Pensées une page que je ne veux pas citer, car elle ne lui fait réellement pas honneur, dans laquelle il déduit longuement les raisons qui rendent incapable de grandes actions et même de grandes pensées Thomme que le cours naturel des choses n'émancipe pas à temps de la puissance paternelle. 11 remarque aussi en passant Tinfluence déprimante de la pauvreté. « C'est la pauvreté, dit Théocrite, qui éveille les arts. » Oui , mais elle cesse bien vite d'être un aiguillon pour être une entrave , et je ne sache pas qu'elle ait jamais porté bonheur \aux hommes de lettres. On la retrouverait, doublée aussi d'une infirmité physique, au fond de la mélancolie de Sénancour, au fond de bien d'autres découragements que la critique superficielle ne veut pas attribuer à une cause aussi vulgaire. A l'esprit qui veut rester indépendant, digne et calme , il faut au moins la sécurité du lendemain. Selon Pindare, « l'or est fils.de Jupiter » ; à ce compte , il pourrait bien être frère des Muses.
C'est assez insister, je pense, sur le concours d'influences qui firent de Leopardi un pessimiste convaincu. Pour contrebalancer cette formidable pression qui le poussait tout d'un côté , il eût
308 LEOPARDI, SA TlB ET SES ŒUVRES.
fallu une foi large , facile et soKde en même temps , celle qui console les malheureux. Mais la foi elle-même prend la forme de l'esprit qui s'en imprègne : les croyances qui épanouissaient le cœur de Leibniz avaient torturé celui de Pascal. Leopardi ne vit jamais que le côté sombre du christianisme : il s'attardait d'instinct aux dogmes, les plus effrayants, et si l'on songe à l'effet que produisent d ordinaire sur une sensibilité exagérée de pareilles préoccupations, on est tenté de croire qu'en changeant de méthode, il n'a fait que changer de supplice.
Quoi qu'il en soit, c'est le caractère absolu de son esprit qui constitue son originalité propre. De tous ces rêveurs mélancoliques auxquels nous l'avons comparé , il est le seul qui ne se soit jamais laissé distraire de son idée fixe , et qui , poursuivant opiniâtrement sa marche rectiligne, se soit constamment éloigné du type commun de l'humanité.
Si ceux qui ont inventé le fleuve dé Tendre avaient découvert quelque part un fleuve du Désespoir, une sorte de Styx aux ondes noires, fait avec les larmes des choses , et qui irait se perdre dans un abîme, je me représenterais volontiers l'auteur de Werther penché en obser-