‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 121 sur 123 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

ravivée par les maux deroppression, Tamour de la patrie. A vingt ans, Leopardi se souvient de Marathon et de Salamine : il appelle à grands cris la lutte contre l'étranger. Six ans plus tard, la désillusion est venue, mais le patriotisme est debout encore, car il voudrait, comme Brutus, se jeter sur son épée pour ne pas survivre à ses espérances. Le sentiment patriotique n'abandonna jamais l'élève des Grecs et d'Alfieri : il put se changer parfois en mépris, jamais en indifférence. C'est par là que Leopardi se sépare tout d'abord de ceux dont il se rapproche par tant d'autres afiSnités. Rousseau et Chateaubriand sont des esprits errants et cosmopolites ; Byron, exilé de son pays par l'intolérance de l'opinion, mit son honneur à prouver qu'on pouvait se f^asser de patrie ; quant à Alfred de Musset, il se vante d'être parfaitement étranger à un sentiment qu'il prend pour une pure sottise. J'aime à croire que tous eussent changé de langage si , comme Leopardi ou comme nous , ils avaient vu leur patrie vaincue , humiliée et incertaine de l'avenir *. ^ Leopardi doit à son amour filial pour l'Italie

1 Je n*en veux pour preuve que la brillante réplique de Musset au Rhin allemand de Becker.

les rayons. les plus éclatants de son auréole poétique. 11 réussit moins à s'assimiler les aspi- . rations, un peu confuses de leur nature, de la phi-, lanthropie. Il aima l'humanité un peu à la façon de Rousseau, ne lui donnant qu une part de son cœur et se réservant de lui accorder l'autre, la plus grande, le jour où il l'aurait reftdte à son gré. 11 n'est pas arrivé à se faire sur les hommes et la société une opinion stable. Sans doute, il persiste à croire que l'espèce humaine est en décadence . Homère et Hésiode le disaient déjà, et Leopardi est trop bon classique pour en douter ; il n'est même pasloin d'admettre que cette dé-

cadence est due à la société, définie par lui « une hgue des coquins contre les hommes de bien »; mais, d'autre part, on voit assez que, si les sauvages des Natchez ne lui déplaisent pas, les anthropophages le dégoûtent de l'état de nature, contre lequel Lucrèce lavait déjà mis en défiance. Somme toute, et malgré quelques boutades misanthropiques , Leopardi est un philanthrope : il n'a point séparé sa cause de celle de l'humanité , il ne veut pas qu'on voie en lui un être à part, isolé dans sa grandeur et indifférent à tout ce qui l'entoure. 11 ne se montre point sans cesse, à la façon de René, «seul

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