CHAPITRE m
caractère étroitement personnel , cet arrièregoût de réalisme autobiographique que les hu-; moristes aiment à laisser à leurs œuvres ; on ne pourrait pas dire au juste quel jour, à quelle heure le poète a pris la plume ; mais si , par scrupule d'artiste, il écarte tous les détails vulgaires , on est assuré pourtant que c'est bien l'histoire de son âme qu'il raconte. Le malheureux Leopardi n'est pas de ceux qui vont toujours mourant par métaphore.
C'est donc un sentiment bien poignant , un désespoir sincère qui lui dicta sa première œuvre poétique , une longue élégie intitulée : « La Mort. » Ce mot lugubre , qui retentit comme un glas funèbre dans toutes les poésies de Leopardi , est la seule dédicace qu'il grave sur le monument élevé à la mémoire de son premier amour. Car l'amour venait d'effleurer de son aile cette âme délicate pour laquelle tout contact avec le monde réel devait être une souffrance . Souvent, pendant les longues heures consacrées au travail , le jeune savant avait levé les yeux vers un frais visage déjeune fille qui lui souriait de sa fenêtre. Il l'aima d'instinct, comme la plante aime le soleil ; et il lui sembla que la vie l'abandonnait , le jour où la jeune fille s'envola
de Recanati , le laissant seul et désolé dans ce tombeau.
Il crut sa jeunesse à jamais ensevelie avec ce premier rêve. A dix-huit ans , le pauvre poète , malade, myope, contrefait, et prompt à rejeter toute espérance , comprit que le royaume de Tamour lui était fermé. Il pouvait monter plus haut , il pouvait planer au-dessus du paradis terrestre, mais il lui était défendu de s'y reposer. Alors succombant sous le poids de ses déceptions, il appela la mort et souvent , assis pendant de longues heures au bord d'une citerne, il §e demandait , en regardant les eaux profondes , s'il n'irait pas à sa rencontre,
Giordani , en recevant au mois d'avril I8I7 le chant de mort que lui envoyait son jeune ami , fut effrayé : il conj ura" Leopardi de s'arracher à cette funeste contemplation, de retremper dans des exercices indiqués par l'hygiène son corps débilité. « Il est d'un philosophe, lui écrivait-il, » de ne pas aimer la vie et de ne pas craindre >> la mort plus que de raison : mais s'absorber » dans la pensée continuelle de la moçt , autant » de temps qu'il en faut pour composer cette » cantilène, ne me paraît pas naturel chez un » jeune homme de 18 ans Pensez donc,