‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 31 sur 123 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

«C'est une guerre à mort, étemelle, ô destin indigne,

> que l'homme de cœur poursuit avec toi : il ne sait pas ]> ce que c'est que céder; et lorsque ton bras tyrannique ]> s'appesantit victorieux sur lui , loin de fléchir , il le » secoue, il te brave en plongeant dans son flanc le fer 3 homicide et souriant amèrement aux noires ombres. H 9 déplaît aux dieux celui qui pénètre de force dans le » Tartare I On ne trouverait pas tant de valeur dans les » lâches cœurs des Immortels !

» Ce n'est pas moi qui, prêt à mourir, vais invoquer \ ]> les rois sourds de l'Olympe ou du Gocyte, ou la terre P » méprisable, ou la nuit; je ne veux non plus rien de , » toi, dernière clarté dans l'ombre de la mort, ô pensée | ]> des âges futurs ! Vit-on jamais les sanglots , les paroles ^ » et les ofl'randes d'une tourbe vile consoler et orner une

> tombe où habite le dédain ? Les temps se précipitent ( ]> vers la décadence : c'est folie que de confier à des ne- / » veux corrompus l'honneur des âmes d'élite et la ven- ) » geance suprême des, malheureux. Qu'autour de moi, le "» fauve oiseau de proie fasse tournoyer ses ailes ; que la

> bête féroce déchire, que l'orage emporte ma dépouille

> ignorée , et que le vent accueille mon nom et ma

> mémoire ! >

Ainsi Leopardi croit la patrie bien morte et , ^ ce qui est plus triste, digne de son sort. Ni le laborieux enfantement de Tindépendance grecque, ni les insurrections qui éclatèrent au centre

,i| de ritalie en 1831 , ni ce vague pressentiment l de la délivrance qui soutenait les apôtres de la jeune Italie, ne purent lui arracher une nouvelle Messènienne. Il aima mieux se moquer des patriotes barbus qui n'avaient de virilité qu'au menton. Dans un poème satirique que Gioberti appelle quelque part « un livre terrible », et qui resta ihédit du vivant de l'auteur , les Paraitpomènes de la Batrachomi/omachie , en huit chants, Leopardi épancha à loisir des flots d'ironie sur tous les acteurs de la scène poUtique, sur les esclaves et sur les tyrans, devenus les uns des bêtes inoffensives, les autres des bêtes brutales , mais composant tous ensemble le monde le plus mesquin que puisse contempler, des hauteurs sereines de la science, l'œil dédaigneux d'un philosophe.

Nous aurons occasion de revenir ^sur cette 1 boutade humoristique de Leopardi. 11 nous faut maintenant rentrer dans la voie douloureuse sur laquelle se traîne péniblement celui qui sera désormais , jusqu'au bout de sa triste carrière , le « sombre amant de la mort ».

Leopardi aux prises avec la œnsure paternelle. — Il cherche à sortir de Recanati. — Son père se décide à l'envoyer à Rome. — Les Elégies. — Discrédit où est tombée la poésie élégiaque. — La maladie du xix« siècle. — Importance de Tindividu autrefois et aujourd'hui. — Caractère des Elégies de Leopardi. •

La publication de Tode à Angelo Mai (1820) avait été pour Leopardi Toccasioii de chagrins amers. Il avait senti alors tout le poids de l'autorité paternelle et subi, sans pouvoir ni vouloir s'en défendre, l'immixtion d'un censeur timoré qui bornait l'horizon littéraire aux limites assignées par la prudence la plus méticuleuse. Le comte Monaldo , ayant appris que son fils avait envoyé un manuscrit à Bologne pour le faire imprimer, se hâta d'écrire à Brighenti, l'intermédiaire choisi par Leopardi, pour lui redemander le manuscrit. Il se plaignait des idées pernicieuses que Leopardi devait, selon lui, à

de fâcheuses influences : bref, il croyait de son devoir de père d'éclairer et de surveiller son fils. Leopardi, informé, répondit qu'il aimait mieux ne rien imprimer que de tolérer la moindre retouche de son père : « Quant aux doutes » de mon père, ajoute-t-il, je réponds que je » serai toujours ce qu'il me plaira d'être et que » je veux paraître à tous ce que je suis : et je » suis sûr de ne pas être contraint d'agir » autrement, j'en suis sûr pour la même raison, » à peu de chose près, pour laquelle Caton était » sûr de sa liberté à Utique. Mais j ai la chance » de passer pour un niais aux yeux de ceux » qui ont journellement affaire à moi; ils croient » que du monde et des hommes je ne connais » que la couleur , que je ne sais ce que je fais, » mais que je me laisse conduire par les per- » sonnes dont ils parlent , sans savoir où elles ^ me mènent. C'est pour cela qu'ils croient » devoir m'éclairer et me surveUler. Quant à la » lumière f je les en remercie cordialement : » pour ce qui est de la surveillance, je puis leur » certifier qu'ils puisent de l'eau avec un crible * . » Ce pénible incident se termina d'une façon

EpîBtolario^ I , p. 1S8.

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