CHAPITRE TII
qui rappelle certaines scènes de comédie. Le père se contenta de voir le titre des odes, apposa son veto sur l'une, intitulée « Nello strazio d'una giovane»y qui faisait allusion à une aventure trop connue dans la contrée, et donna un laissez-passer de confiance à celle qui portait en tête le nom protecteur d'Angelo Mai. « Le titre de » la seconde, dit malicieusement Leopardi, s*est » trouvé heureusement des plus innocents. Il » s'agit d'un Monseigneur. Mais mon père ne » s'imagine pas qu'il y ait quelqu'un qui sache » trouver dans n'importe quel sujet l'occasion de » parler de ce qui lui tient le plus au cœur, et il » ne soupçonne pas le moins du monde que » sous ce titre se cache une canzone pleine d'un ; » horçible fanatisme. » Le comte se mêlait ^trop | ou trop peu des affaires de son fils. Après avoir assumé la responsabilité d'un censeur, il n'avait pas le droit de s'endormir sur sa tâche. Il se donnait les torts d'un juge qui, tout en se déclarant compétent, rendrait son verdict sans examiner les pièces du procès. S'il avait jamais eu quelque crédit sur son fils, il l'eût perdu ce jour-là.
Aussi, à mesure que les années rendaient plus pressant chez Leopardi le besoin de s'ap-
partenir et de ne plus subir d'autre tyrannie que celle de la nature, le jeune homme , qui avait toujours eu un sentiment très-vif de sa valeur personnelle, rêvait avec moins d'emportement, mais plus de sens pratique, aux moyens de s envoler de la maison paternelle. 11 ne se dissimulait pas, et le comte ne lui avait pas laissé ignorer que , une fois sorti de cet asile , il se trouverait dans la nécessité de pourvoir par lui-même à sa subsistance. Diverses propositions, venues de Milan et de Bologne, et relatives à de maigres emplois de professeur, n'aboutirent pas. Il ne lui arrivait du dehors que des honneurs stériles : Leopardi eût donné le brevet d'académicien que lui envoyait VAccademia Truentina d'Ascoli, et le plaisir de voir ses canzoni traduites en latin par un naïf chanoine de Ferme, pour la moindre place rétribuée dans une grande ville. En attendant, son tempp se passait à esquisser des plans d'ouvrages, à rêver, à souffrir. Un jour il vit passer les Autrichiens qui allaient restaurer à Naples le droit divin : il sourit tristement et se tut. Son âme, habituée à considérer l'espérance comme un leurre, ne connaissait plus les anxiétés de l'attente et les amertumes de la désillusion. Il ne faut pas trop