CHAPITRE YIL
douleurs sans en émousser l'aiguillon et sans laisser faiblir Taccent de la plainte.
Le XIX® siècle, qui a tant vu coul^ de larmes apoétiques , ne se laisse plus guère toucher par le lyrisme désolé. Blasé par le spectacle de tant de douleurs complaisamment étalées, peu s^en faut qu'il ne rie aujourd'hui de ce qu'on appelait sa maladie à lui , « la maladie du siècle ». Il a renvoyé dos à dos les graves docteurs qui dissertaient sur les causes multiples du mal et dénombraient tous lespoisons dont il était infecté. Aussi bien, après avoir accepté toutes les explications, il commençait à ne plus comprendre comment les principes de 89 , qui ont fait circuler dans tout le corps social la vie consciente jusque-là concentrée dans la tête, avaient pu déflorer le monde et enlever du prix à l'existence ; comment l'aflEaiblissement des croyances traditionnelles, qui, en imprimant à l'intelUgence un surcroît d'activité, lui donne les joies de l'initiative et des voyages aventureux dans le monde des idées, avait rempli de tant d'amertume une génération d'ailleurs plus croyante que les joyeux épicuriens du xviii® siècle : 11 ne sentait pas, aussi vivement qu'on voulait le lui faire croire, ce vague pressentiment de décadence,
ce vif sentiment de l'instabilité des choses humaines, ce regret du passé et cette appréhension de l'inconnu, enfin toutes ces soufiFrances séniles qui étaient, disait-on, la conséquence des rudes secousses imprimées aux vieilles sociétés par la Révolution. Vérification faite, il se trouva que la « maladie du siècle » était vieille comme le monde, et que, si les symptômes en étaient alors plus apparents, c'est que, en diminuant la pression exercée par la société sur l'individu, la liberté avait favorisé le développement de l'originalité personnelle, ou, comme on dit aujourd'hui, de l'individualisme. Dans l'antiquité, où le citoyen dépensait dans la vie collective la plus grande part de son activité, il n'y a pas de place pour la poésie exclusivement personnelle ': on chante les dieux et la patrie : ceux-mêmes qui chantent l'amour et le vin ne disent que ce que tout le monde eût pu penser à leur place. Les natures mélancoliques, comme Hésiode, Simonide d'Amorgos, Lucrèce, ne laissent percer que par mégarde leurs désillusions intérieures : ils ne pensent pas plus à nous conter leurs déboii*es qu'à sortir en laissant leurs vêtements chez eux. L'Evangile détacha l'homme de ce « monde » auquel il s'était senti jusque-là