‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 35 sur 123 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

rivé par une attraxîtion instinctive. Au-dessus des liaisons passagères et accidentelles qui constituent la vie sociale, la nouvelle doctrine fit planer la grande préoccupation du salut et l'attente d'un jugement où il n'y a plus de respon-" sabilités collectives. Le chrétien ,^ occupé de scruter le fond de sa conscience, s'efforce de détourner ses regards de la figure changeante des choses pour les concentrer sur les deux acteurs du drame final, son âme et Dieu. Il se replie sur lui-même pour y trouver la pensée de l'infini. Ce goût de la méditation solitaire, 'ce développement de la vie intérieure tend à effacer, aux yeux de l'individu, tout ce qui limite au dehors sa personnaUté, et à lui enlever la notion de son importance relative. Il sent qu'il n'est rien devant l'infini, mais aussi que les choses extérieures sont de purs accidents semés sur la route où il chemine l'œil fixé vers le but. C'est là l'idée que Bunyan a merveilleusement traduite dans son Voyage du pèlerin. Mais, pour empêcher l'homme de s'absorber dans la contemplation de sa propre destinée, le christianisme fait dépendre le salut de la charité pratique et manifestée par les œuvres. Ce précepte rend à l'âme toute la force d'expansion

dont l'idée exclusive de la responsabilité personnelle pourrait la priver, et tient en échec le moi que Pascal, au xvir siècle, déclare encore « haïssable ».

C'est au contraire ce moi qui s'étale, démesurément agrandi par une contemplation intense de sa propre vie, dans la sensualité mystique du jeune Werther, dans la science blasée de Faust , dans la mélancolie errante de René , dans l'orgueil rugissant de Manfred et le désespoir attendri de Rolla. Tous ces héros de la psychologie moderne sont tristes ; ils maudissent et quittent volontiers l'existence, parce qu'en s'isolant dans la solitude de leur cœur, en réduisant l'humanité à n'être plus qu'un fond terne et vulgaire sur lequel se détache en pleine lumière leur figure pensive, ils ont perdu le secret du bonheur. Ne vivant que pour eux-mêmes , ils ont raison de trouver que la vie ainsi conçue est sans but et sans joies.

Si funeste qu'il pût être à certains points de vue, l'épanouissement de l'individualisme avait ouvert une source abondante d'inspiration et renouvelé l'art. La mode s'en empara ; la poésie fut surtout l'art de « faire une perle d'une larme » ; toutes les lyres se firent plaintives, et

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