‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 36 sur 123 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

les poètes en chœur se mirent à demander à la Providence pourquoi elle laissait tant de passions inassouvies et de souffrances inconsolées. A ce concert de lamentations souvent plus fleuries que sincères se mêle une voix alors peu entendue, voix suave et vibrante d'émotion, dont l'accent, monotone comme une douleur sans trêve, éveille au fond du cœur une irrésistible sympathie. Cette voix, c'est celle de Leopardi pleurant sa jeunesse étiolée, ses espérances déçues, sa caducité précoce, écoutant de loin les rires joyeux des jeunes filles et ne pouvant lû espérer d'être aimé ni se passer d'amour.

Celui-là est réellement malheureux : sa tristesse n'est point l'abattement fiévreux d'un leudemain d'orgie, ni le dégoût qui suit toujours et accompagne souvent les joies vulgaires, ni le délire passager d'une âme éprise de l'impossible, encore moins une minauderie littéraire : c'est une douleur méditée , faite de souffrances physiques, d'aspirations découragées, de solitude et d'ennui, une douleur grave et pudique qui, loin de se plaire aux cris de détresse , se tait dans ses moments d'exaspération et ne veut point se donner tout entière en spectacle, Leopardi aurait pu dire, avec non moins de vérité que Gœthe,

que toutes ses œuvres, et en particulier ses Elégies y ne sont que les fragments d'une grande confession.

Cet accent de sincérité n'est pas le moindre charme des œuvres lyriques de Leopardi. Ceuxmêmes qui ne sauraient apprécier le mérite de la forme, la concision discrète et l'élégante simplicité d'un style qui rappelle les formes gracieuses de l'art grec, la pureté de la langue et la mélodie des syllabes, s'intéressent à des sentiments qui font partie intégrante de la vie du poète. Cependant, il faut le dire, précisément parce qu'elle ne réside pas dans l'imagination, la désespérance de Leopardi ne .connaît point cette variété de tons , cette multiplicité de formes qui nous charment souvent dans des œuvres moins convaincues. Sa poésie a le même défaut que sa philosophie. De même que celle-ci est immobilisée dans un argument, celle-là s'absorbe dans une plainte. Cette âme, à la fois timide et fière, s'est repliée sur elle-même et ne se détend plus. Nous ne la verrons point s'euy voler parfois, sur un rayon d'espérance, dans une région plus sereine , chercher avec anxiété à travers la création une marque de la bonté divine, désavouer le lendemain le blasphème de

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