CHAPITRE IX
de se voir récherché et apprôciÉipar de tels hommes, crut n'avoir jamais vu jusque-là de gens d'esprit. «Hier, dit-il, je dînai chez le ministre » de Hollande (F. G. Reinhold). La compagnie » était choisie et composée entièrement d'étran- » gers. Je puis dire que voilà la première fois » que j'ai assisté à une conversation de bouton, » spirituelle et élégante , et pour ainsi dire com- » parable à une conversation française. Du reste, » on parla français presque tout le temps. En fait » d'Italiens, il n'y avait quetnes hôtes et moi, » et un Romain qui n'ouvrit pas la bouche *. »
Ces étrangers si bienveillants pouvaient devenir d'excellents protecteurs, mais Leopardi ne savait trop lui-même à quoi il eût voulu employer leur recommandation. Il était venu à Rome pour tâcher de se créer une position indépendante qui suffît au présent et assurât l'avenir ; mais il n'avait point de plan arrêté et surtout point de préférences pour les places officielles. Ses premières démarches, assez mal appuyées par le faible crédit des Antici, ses oncles maternels, eurent bientôt lassé sa patience. A la fin de janvier 1823, il ne songeait plus qu'à s'expatrier, à l'exemple de nombre de ses compatriotes
< Episiolatio, h P- 2*74 (30 déc. 1822).
qui, avec de maigres talents, réussissaient parfois, disait-on, à faire fortune à l'étranger. La Russie eUe-mème ne l'eflErayait pas, pourvu qu'il pût y gagner de quoi n'être pas tenté d'y retourner.
Ces velléités, si peu sérieuses qu'elles aient été, ne laissent pas que d'étonner ceux qui entendent autrement la dignité aristocratique. Je sais plus d'un comte qui ne se pardonnerait pas d'avoir songé à se faire précepteurou secrétaire privé. Est-il besoin de rappeler qu'en plein XVIII* siècle, le siècle où la noblesse eut le moins de morgue , le marquis de Vauvenargues, dont la condition rappelle à certains égards celle de Leopardi, tremblait d'être pris pour un homme de lettres 1 Mais en Italie, l'orgueil de caste est infiniment moins susceptible : on se dit que, si le prêtre ne se déshonore pas en vivant de l'autel, le savant, que le hasard de la naissance a doté d'un titre de comte tout en le laissant pauvre, peut bien sans déroger tirer parti de ses talents.
Leopardi reprend ses travaux philologiques. — Ses relations avec Niebuhr. — Son refus d'embrasser Tétat ecclésiastique lui ferme les carrières officielles. — Visite au tombeau du Tasse.
. Pour se recommander à rattention soit du gouvernement soit des étrangers, Leopardi se mit résolument au travail. Il songea un instant à traduire les œuvres de Platon pour le compte de l'éditeur De Romanis , mais il recula devant l'immensité d'une tâche qui lui prendrait cinq ou six années de sa vie et ne lui vaudrait qu'une rémunération dérisoire. En attendant mieux, il publia dans les Ephémérides littéraires un article critique sur trois discours de Philon d'Alexandrie que le P. Aucher venait de retrouver dans une ancienne traduction arménienne, et une dissertation philologique en fort bon latin sur la République de Cicéron exhumée
par Angelo Mai. Il mit aussi la dernière main à un travail qui datait déjà de trois ans.
C'était une série de notes et d'observations philologiques sur la Chronique â/Eusébe traduite d'après une version arménienne par A. Mai et Zohrab. Leopardi, en helléniste consommé, se sert des textes mis sous ses yeux pour corriger et parfois restituer le texte original grec dont Scaliger avait jadis recueilli les débris dans les ouvrages informes des chroniqueurs byzantins. Nous laissons à d'autres le soin de décider si ces 120 pages de gloses intitulées modestement Annotations tiennent plus qu'elles ne promettent , et nous dirons avec Sainte-Beuve : « Le jugement de Niebuhr nous dispense d'y insister davantage. »
Ce sont en effet ces articles qui attirèrent sur le jeune savant l'attention de Niebuhr, alors ministre de Prusse à Rome. Niebuhr, comme tous les hommes vraiment supérieurs, aimait à encourager les jeunes gens de bonne volonté. Il alla au devant de Leopardi avec un empressement qui fait honneur à son caractère.
Bunsen raconte quelque |)art * que Niebuhr courut sans façon au galetas où logeait Leopardi
^ Lebensnachrichten uber B. G. Niebuhr , i\\ , p. 313.