CHAPITRE XI
lusions, de Tidéal toujours entrevu et jamais atteint. Us s'étaient fait de mutuelles confidences et continuaient de loin l'entretien interrompu par la séparation : « Mon cher ami » -, écrit Léo- i pardi au jeune Flamand de Bruges, « je com- » mencerai par vous remercier de tant d'ex- >v pressions de bienveillance dont vous m'hono- » rezdans votre charmante lettre, et surtout des » marques de confiance que vous me donnez en » me parlant de votre genre de vie, de vospen- » sées, de vos sentiments et de l'état de votre » âme. Tout cela m'intéresse infiniment, et je » ne saurais exprimer le plaisir que vous m'avez » donné en m'entreténant de ces détails. Il est » bien doux de voir les secrets d'un cœur comme » le vôtre. Mais je croirais ne pas faire autant » de cas que je le dois de l'affection que vous » me témoignez, si je me laissais aller à quel- » que phrase qui tînt de la cérémonie. Je ne » vous remercie donc pas; je me contente de » vous assurer que mon cœur est tout à vous » pour toujours.
» Sans doute, mon cher ami, ou il ne faudrait » pas vivre, ou il faudrait toujours sentir, tou- » jours aimer, toujours espérer. La sensibilité, » ce serait le plus précieux de tous les dons, si
» l'on pouvait le faire valoir, ou s'il y avait dans » ce mohde à quoi l'appliquer , Je vous ai dit que » l'art de ne pas souffrir est maintenant le seul » que jetâche d'apprendre, parce que j'ai renoncé » à lespérance de vivre. Si, dès les premiers
( » essais, je n'avais été convaincu que cette espé- » rance était tout-à-fait vainle et frivole pour » moi, je ne voudrais, je ne connaîtrais . pas » même d'autre vie que celle de l'enthousiasme. »'Pendant un certain temps j'ai senti le vide de » l'existence comme si c'avait été une chose » réelle qui pesât rudement sur mon âme. Le » néant des choses était pour moi la seule chose » qui existât. Il m'était toujours présent comme
j » un fantôme affreux : je ne voyais qu'un désert » autour de moi ; je ne concevais pas comment » on peut s'assujettir aux soins journaliers que » la vie exige, en étant bien sûr que ces soins » n'aboutiront jamais à rien. Cette pensée m'oc-
* » cupait tellement , que je croyais presque en » perdre la raison.
» En vérité, mon cher ami, le monde ne con- » naît point ses véritables intérêts. Je conyien- » drai, si l'on veut, que la vertu, comme tout » ce qui est grand, ne soit qu'une illusion. Mais » si cette illusion était commune, si tous les