‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 59 sur 123 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

» hommes croyaient et voulaient être vertueux, » s'ils étaient compatissants, bienfaisants, génft- » reux , magnanimes , pleins d'enthousiasme ; » en un mot , si tout le monde- était sensible » (car je ne fais aucune différence de la sensi- \ » bilité à ce qu'on appelle vertu * ) , n'en serait-on » pas plus Jieureux ? Chaque individu ne trou- » verait-il pas mille ressources dans la société ? » Celle-ci ne devrait-elle pas s'appliquer à réa- » liser les illusions autant que possible, puisque » le bonheur de l'homme ne peut consister dans » ce qui est réel ?

» Dans l'amour, toutes les jouissances qu'é- j » prouvent les âmes vulgaires ne valent pas le » plaisir que donne un seul instant de ravisse- | » ment et d'émotion profonde. Mais comment » faire que ce sentiment soit durable ou qu'il » se renouvelle souvent dans la vie ? Où trou- • » ver un cœur qui lui réponde ? Plusieurs fois » j'ai évité pendant quelques jours de rencon- » trer l'objet qui m'avait charmé dans un songe » déhcieux. Je savais que ce charme aurait été » détruit en s'approchant de la réalité. Cepen-

^ C*est presque le mot de Pope mourant : «11 n*y a de méritoire > que l'amitié et la yertu, et, en yérité , l*amitié est elle-mém'e B une partie de la yertu. »

» dant, je pensais toujours à cet objet, mais je » ne le considérais pas d'après ce qu'il était : je » le contemplais dans mon imagination tel qu'il » m'avait paru dans mon songe. Est-ce une » folie ? suis-je romanesque 1 vous en jugerez.

» Il est vrai que l'habitude de réfléchir, qui » est toujours le propre des esprits sensibles, » ôte souvent la faculté d'agir et de jouir. La » surabondance de la vie intérieure pousse toù- » jours l'individu vers l'extérieure, mais en même » temps elle fait qu'il ne sait comment s'y pren- » dre. Il embrasse tout, il voudrait toujours » être remph ; cependant tous les objets lui » échappent, précisément parce qu'ils sont plus » petits que sa capacité. 11 exige même de ses » moindres actions, de ses paroles, de ses ges- > tes, de ses mouvements, plus de grâce et de » perfection qu'il n'est possible à l'homme d'at- » teindre. Ainsi, ne pouvant jamais être content » de soi-même, ni cesser de s'examiner, et se » défiant toujours de ses propres forces, il ne » sait pas faire ce que font tous les autres.

» Qu'est-ce donc que le bonheur, mon cher » ami 1 et si le bonheur n'est pas, qu'est-ce » donc que la vie ? Je n'en sais rien. Je vous » aime, je vous aimerai toujours aussi tendre-

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