‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 78 sur 123 · CHAPITRE XIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIT

Si l'homme ne peut qu'aggraver son infortune en déployant son activité, que reste-t-il donc à faire à celui qui a eu le malheur de sortir des heureuses ténèbres de l'abrutissement? Rien, qu'à jeter sur la création un regard ,de mépris et à attendre dans un silence dédaigneux le moment de rentrer dans le néant.

Telle est cette étrange philosophie qu il serait difficile de prendre au sérieux , si l'on ne savait que c'est la protestation suprême d'un cœur ulcéré et le tombeau dans lequel il s'est enseveU tout vivant. C'est une ébauche informe qui ne rentre dans aucun système et ne procède d'aucune école. Gioberti, un assez pauvre philosophe , comme on sait , prétend y reconnaître l'influence de l'école sensualiste et matérialiste du xvm® siècle : d'après lui , ce sont les philosophes français et le génie païen de l'antiquité qui ont égaré Leopardi loin de la foi chrétienne à laquelle l'eût ramené une nouvelle évolution intellectuelle arrêtée par le délabrement de sa santé * . Un autre critique * range Leopardi parmi les victimes du scepticisme moderne, entre Jouffroy et Alfred de Musset, Mais rien neres-

1 V. Gioberti, Del BellOf p. 501. BinnwamentOf II, p. 375, etc.

2 L. Baunard, Les vietimei du doute, \

semble moins aux allures placides de cette philosophie sans idéal qu'on appellerait aujourd'hui le positivisme , ou aux hésitations douloureuses des sceptiques hantés par la nostalgie de la foi, que le dogmatisme négatif de Leopardi. Leopardi n'a nulle envie de s'enrôler sous la bamnière de Bacon pt de marcher ayec ses infatigables disciples à la recherche de la vérité palpable : il n'entend pas laisser ses théories à la merci de Fexpérience et met un raisonnement bien audessus d'un fait. On ne voit pas non plus qu'il ait des retours attendris vers la foi de son enfance , qu'il sente à la fois le désir et l'impuissance de croire , et reproche à la raison de l'avoir laissé dans les ténèbres. 11 se croit en pleine lumière ; il ne doute pas qu'elle ne lui montre les objets sous leur vrai jour et que la teinte livide qu'elle répand sur toute la nature ne représente l'aspect réel des choses. En philosophie, il est resté poète , cette « chose légère » , eût dit Platon , qui ghsse sur les surfaces , qui vit d'émotions et d'images , et qui , une fois égarée hors de son domaine , ne sait plus mesurer ses élans, ni se rappeler à propos combien l'imprudence expose aux mécomptes.

Style des Œuvres morales. — Le goût italien et le goût français. — Leopardi comparé à Lucien et à Voltaire. — Si Léopard i est un humoriste. — Le sens esthétique est la faculté maîtresse et la règle de Leopardi.

. Le jugement sévère qu'il nous a fallu porter sur le fond des Œuvres morales n'enlève rien au tnérite de la forme. La prose de Leopardi n'e^t pas indigne de ses vers. Gioberti n'hésite pas à comparer son style élégant et simple à celui de. Machiavel. C'est des Grecs, plus encore que des modèles italiens, que Leopardi a appris l'art de retracer la pensée toute nue , d'un trait sobre et fin qui laisse aux détails toute leur valeur et aux proportions toute leur harmonie. Sa phrase , ample sans être verbeuse , coulant sans effort entre deux écueils , la concision affectée et la redondance , est d'une limpidité que ne troublent jamais les figures ambitieuses , si

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familières aux auteurs d'otitre*monts. Je ne fais guère que reproduire id, pour éviter le soupçon d'incompétence auquel échappe diffidlement cm étranger, le jugement des critiques les plus autorisés de ritalie. J'aurais même laissé la parole sur ce sujet à Giordani , s'il était prudent de s'engager à l'écouter jusqu'au bout. Qu'on juge par ce petit morceau de rhétorique si la sobriété dont Leopardi fait preuve était chose commune en Italie , et si Giordani, qui dans son pays ne passe pas pour prolixe , était capable de la lui enseigner. Voici comment Giordani compare le style de Leopardi à un cristal limpide : « La » pensée , qui de son foyer ne peut arriver à » notre entendement par intuition immédiate, » mais doit passer par l'intermédiaire des paroles, » les traverse avec cette promptitude facile et » cette netteté avec laquelle parviennent à notre » œil à travers des cristaux très-purs les images » des objets placés par-delà; comme si entre » nous et ces objets il n'y avait d'interposé qu'un ».air complètement dégagé de vapeurs ; cescris- » taux restant invisibles pour nous , parce qu'ils ^ne repoussent ou ne retiennent aucune portion » de lumière. Cette perfection , ils la doivent à » l'absence de tout mélange dans leur substance.

CfiAPITRt XY.

» d'où leur densité égale de toutes parts ; d'où » enfin résulte une réfraction égale partout de la » lumière, messagère des corps sur lesquels elle » estàllée rebondir. Au contraire, dans les verres » impurs, c'est-à-dire inégalement denses par » mélange d'air ou d autre matière , les rayons » lumineux, ou en partie réfléchis par des molé- » cules opaques , ou détournés au passage plus » ou moins selon la densité différente des milieux , » se réfi%.ctant , les uns sous des angles plus » grands, les autres sous des angles plus petits, » rendent la vision moins exacte : parce que la » lumière se trouble et s'affaiblit dans un milieu » en partie opaque ou en partie coloré; ou bien, » par suite de Tinégalitë des angles , elle nous » fait paraître une portion de l'objet plus haute » et une autre plus basse que la réalité ; et nous » percevons une image ou déformée ou confuse. » Mais , comme on connaît la difficulté de fondre » du verre d'une pureté parfaite, il n'est pas » moins difScile de composer un style d'une » tfansparence complète. Dans Leopardi prosa- » teur l'art est si grand , ou plutôt il est telle- » ment supérieur à l'art , que celui-ci ne paraît » aucunem ent , et son art principal , autrement » dit la force de son intelligence, est l'exclusion

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I » de tout superflu. Ambitiosa recidit orna-- » menta * . »

Encore une fois, ce n'est pas un mince mérite, il faut le dire à l'honneur de Leopardi , d'avoir

I su écrire simplement à une époque où une pa-

^ reille battologie trouvait des admirateurs. Ce qui manque peut-être au style si parfait de Leopardi , ou du moins ce qu'un Français vou-

I drait y trouver, c'est un peu plus de vivacité et de chaleur. Sans doute, il ne faut pas demander à la période italienne, à laquelle le goût national

f" impose toujours une certaine rondeur, les vives allures et le ton dégagé que prend volontiers la phrase française dans les ouvrages de fantai^e. Le style à la française , tel qu'on le rencontre par exemple dans les œuvres de Cesarotti , a été définitivement condamné au-delà des monts par l'expérience : on le trouve trop haletant , trop disloqué, trop dédaigneux des transitions et des soudures qui groupent les propositions secondaires autour de l'idée principale. Un Michelet

» italien est impossible. Cependant , il me semble rencontrer dans la prose des Œuvres morales un excès de solidité et de méthode qui ne répond guère aux exigences du dialogue, la forme pré-

* p. Giordani, Proemio al (Il Vol. delU opère di G. Leopardû

aUPITRE XY.

férée de Torateur. De là une cert^-ine froideur que Giordaui constate lui-même et qui, pour être voulue peut-être, n'en egt pas moins apparente.

Leopardi dit quelque part dans sa correspon- # dance qu'il faut réveiller la torpeur du public \ italien par des moyens énergiques. C'est dans ce but qu'il a donné à la plupart de ses petits opuscules philosophiques une forme plus animée et plus originale que la démonstration didactique. Il a pris pour modèle Lucien, et s'il n'a pu emprunter au grand railleur de Samosate sa vivacité et sa verve, il enfonce parfois plus avant le trait acéré de l'ironie. Mais Leopardi , on le devine par avance , a l'ironife triste et monotone : il la \ continue sans la varier : au lieu d'effleurer d'une plume légèrement aiguisée ce qu'il appelle les préjugés de l'humanité, il s'acharne à les pourfendre. Au bout de quelques pages, on le coniiaît tout entier ; on s'aperçoit qu'on a affaire, non pas à' un causeur aimable qui insinue sa pensée sans l'imposer et se dérobe à ses interlocuteurs sans leur demander s'ils sont de son avis , mais à un esprit convaincu , possédé d'une idée fixe , et bien près de plaindre la sottise de ceux qui verraient les choses sous un autre jour. Au lieu

LEOPARDl, SA VIE ET SES OEUVRES.

de laisser parler les personnages de ses dialogues de façon à paraître se désintéresser du débat, il s'incarne aussitôt dans Tun jd'eux , se jette de sa personne dans la discussion , tire à lui toute l'attention , argumente , et laisse voir qu'il tient beaucoup à convaincre. Qu'il y a loin de ces élucubrations aux contes et dialogue philosophiques qui s'échappaient, tout pétillants de malice, de la plume de Voltaire !

Ce n'est point à la douce gaieté de l'esprit français qu'il faut comparer la fantaisie sombre et le rire amer de Leopardi ; si, pour définir sa manière, il fallait absolument la rapprocher d'tin genre connu , on pourrait dire de lui que c'est un humoriste. Pour moi, ée mot exotique, dont on a fort élargi le sens à force de le déclarer indéfinissable , désigne un écrivain qui s'abandonne volontiers aux caprices de son humeur et aux impressions du moment , qui écrit à son goût, de la façon qu'il lui plaît, étalant avec complaisance sa personnalité envahissante, forçant ses lecteurs à l'accepter tel qu'il est, même s'U lui prend fantaisie d'être absurde. Ainsi entendu , Xhumour ne s'épanouit guère en toute liberté que de l'autre côté du détroit : c'est moins une préférence littéraire qu'une affaire

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de tempérament* Ailleurs, lewoi paraîtrait plus indiscret ; les individus subissent davantage rinfluence de la société et tiennent trop à rester en communion avec l'esprit général pour aller ainsi jusqu^au bout de leurs droits. Lltalie n'est pas, que je sache, un pays d'humoristes. Ce qui 1 y domine, c'est le souci de la forme. Cette préoccupation artistique, outre qu'elle laisse moins sentir le besoin d'originalité , impose une certaine mesure qui ne souflfre pas les divagations et les disparates. Leopardi est humoriste ei^-deçà de cette mesure : son goût l'empêche de la dépasser et le met même en garde contre des libertés dont il aurait pu trouver des exemples dans tel classique. S'il se plaît à esquisser des tableaux lugubres, il se garde bien de les charger de couleurs dégoûtantes : H nous mène fiu milieu des momies de Ruysch sans décrire le charnier, tandis que, pour montrer le néant de la noblesse^ Parini nous dépeint deux cadavres rongés de vers qui discutent au fond d'une fosse empuantie \

Leppardi , qui a tant parlé de la douleur , de la mort et du tombeau, qui, pour mieux prouver sa thèse désespérante , devait être tenté de les

' G. Parini , Délia Nobiltà , dialogo.

LEOPàRDI . SA VIE ET SES OBUTBES.

montrer dans toute leur horreur, a toujours dédaigné ces moyens grossiers : il aimait le beau, et plutôt que de traîner à travjers ses poésies et sa prose le squelette hideux de la Mort , il l'a transformée en un génie bienfaisant , frère jumeau de l'Amour.

L'Amour aussi a trouvé grâce devant cet apôtre convaincu du désespoir. 11 était si facile à un sceptique de lui arracher les ailes ; de le confondre avec l'instinct qui fermente dans la matière organisée ; de voir en lui le leurre gros- 1 sier dont se sert la nature pour attirer ses victimes au banquet empoisonné de la vie ; de bafouer enfin , avec la complicité secrète de la physiologie , la plus chère illusion du cœur humain ! Eh bien 1 cet argument terrible , Leopardi n'en veut pas ; il chante au contraire le pouvoir magique de l'amour ; il le place dans une sphère idéale d'où son auréole domine, comme un phare bienfaisant, le cours orageux de la vie humaine ; il oublie son idée fixe, son ironie se détend, et il aime mieux perdre sa cause que de la gagner au prix d'un tel sacrilège. C'est qu'au fond, Leopardi n'a rien d'un misanthrope : il déplore la triste condition de l'homme, mais ne veut pas l'humiUer. Ce n'est pas lui qui prendrait la

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