‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 77 sur 123 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

la sensibilité à ce qu'on appelle vertu (p. 129) », plus elle est malheureuse ; c'est sur les âmes d'élite que s'acharne de préférence le mauvais vouloir de la nature. Celles-là ont bien vite écarté les illusions avec lesquelles elle abuse les esprits faibles; il3 la voient dans toute sa nudité et toute son horreur, et ce spectacle qu'elles ont cherché les rend à jamais incapables de bonheur;

Que nous voici loin de Lucrèce , cet autre poète philosophe , esprit inquiet et malheureux .qui a laissé dans son œuvre, lui aussi , la trace de ses angoisses extérieures ! Lucrèce constate , il est vrai, le triste état de l'humanité en proie aux folles terreurs que déchaîne sur elle l'ignorance et la Religion , fiUe de l'ignorance ; mais à ces maux il sait un remède infaillible, la vérité révélée par le génie divin d'Epicure , la vérité dont la pure et bienfaisante lumière va conduire au bonheur l'humanité régénérée. Lucrèce est un néophyte enthousiaste, il a foi dans l'avenir; il encourage la curiosité de l'esprit humain et lui montre le bonheur à la portée de ses efforts * • Pour Leopardi , au contraire, le bonheur est une illusion qui craint le grand jour et que dissipe le moindre rayon de vérité : plus l'humanité s'agite, plus elle s'éloigne

' V. G. Marlha, le Poème de Lucrèce,

il*

180 LBOPABUI, SA TIK ET SES tœUVRBS.

/ du but; les peuples les plus éclairés sont les 'i plus malheureux. Aussi il lui déplaît qu'on parle 1 de progrès : il raille la vapeur, les chemins de 1 fer, toutes les înTentions du génie moderne : il I ne voit rien de plus sot que la presse et de plus I ridicule que l'économie politique. Tant de travaux, à l'entendre , n'aboutissent qu'à nous / enlever la douce incurie dont jouit un sauvage I delaCahfornie. 11 en arrive ainsi à reprendre la

I thèse de Rousseau et de SheUey , le rêve enfantin de l'âge d'or, sans croire comme eux à la sagesse bienfaisante de la nature.

Ces arguments surannés, qui s'attachent ' comme une rouille aux esprits débilités et dont Leopardi aurait dû s'afifranchir, l'empêchaient de comprendre que la science, occupée à la conquête du monde matériel , traviùlle en déûnitive I à mettre l'homme à l'abri de la brutaUté des ' choses et à le délivrer de la douleur physique. On n'ose plus aujourd'hui se donner le ridicule de prétendre que la santé et le bien-être sont choses f indifférentes au bonheur : or, c'est à la science ( aue nous devons le bien-être, et ce n'est pas la 3 de nos savants si, après avoir trouvé des ens de suspendre la douleur, ils ne sont pas enus à la supprimer.

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