CHAPITRE XVI
et s'en prennent à leur auteur. Le déluge de Deucalion extermine cette race d'impies. Cependant Deucalion et Pyrrha repeuplent la terre. Instruit par rexpérience, Jupiter distrait le genre humain en l'accablant de maux réels et de labeurs sans trêve. Les souffrances et la peur, engendrant la pusillanimité, préviennent suffisamment les suicides. Grâce à ces précautions , la civilisation prend un essor rapide , et , gouvernés par quelques fantômes appelés Justice , Vertu, Gloire, Sagesse, etc , les hommes mènent une vie relativement agréable. Mais la Sagesse ayant eu limprudence de piquer la curiosité des hommes en leur parlant de la Vérité, génie qui faisait lornement du ciel , ceux-ci demandent à voir ce génie , et Jupiter, qui a la tète rompue de leurs importunités, les punit en les exauçant. Adieu les rêves, les illusions, les espéra^nces ! Le genre humain devient si malheureux queTAmour en a pitié. Ce dieu , dont les hommes ne connaissaient jusque-là que le nom, descend parfois sur la terre : les illusions renaissent sous ses pas et il inonde ses élus d'une félicité presque divine.
Cette élégante bluette, qui n'a pas vingt pages, rappelle assez bien ces tableaux de l'école bolo-
naise dans lesquels une apparition céleste plane au-dessus des figures principales et envoie des reflets lumineux jusque dans les recoins les plus sombres. Elle est écrite d'ailleurs d'un style simple et égal : point de mots à effet et , à part une allusion à V Atlantide de Platon , point de cette érudition que Leopardi aime un peu trop à transporter dans les ouvrages de fantaisie.
Nous n'en dirons pas autant du Dialogue d'Hercule et d'Atlas. Pour réveiller l'espèce humaine qui paraît ou morte ou endormie , les deux personnages jouent à la balle avec la Terre et la laissent tomber. Rien ne bouge. Or, comme Horace a dit que le juste verrait crouler le monde sans s'émouvoir : « je croirai donc , dit » Hercule, qu'aujourd'hui tous les hommes sont » justes, puisque le monde est tombé et que pas » un n'a remué. Qui doute, réplique Atlas, de » la justice des hommes? » C'est, comme disent les vaudevillistes, le mot de la fin, et il est plus désobligeant que Spirituel.
Le Dialogue d'un Follet et d'un Gnome^ dirigé contre la vanité humaine, est mieux mené. Cette fois, l'espèce humaine est bien morte. La guerre , l'anthropophagie , le suicide , les excès et Tôtude Tont fait disparaître. Les gnomes, qui
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ne voient plus venir de chercheurs d'or d^os leurs souterrains, s'inquiètent et ^voient aux informations. L'un d'eux rencontre un follet qui lui apprend la grande nouvelle. Le bon gnome n'est pas rassuré. Quoi ! plus de journaux, plus d'almanachs ? Qui prendra note de tout ce qui se passe et mesurera la marche du temps ? Le follet lui démontre que tout n'en ira que mieux , et tous deux rient ensemble de la suffisance de cette pauvre humanité qui croyait le monde fait pour elle et qui disparaît sans y laisser le moindre vide. La satire , on le voit , n'est pas bien méchante : ce qui est en cause ici , 'c'est mains la vanité naïve dé l'homme que l'argument des causes finales dont on faisait jadis en philosophie uni abus vraiment ridicule.
Mais le Dialogue de la Mode et de la Mort a été écrit dans un moment de mauvaise humeur. Ces deux êtres abstraits ne sont pas charitables. La Mode , qui mène les hommes à la baguette , se vante à sa bonne sœur la Mort des services qu'elle lui rend en obligeaiit cette sotte humanité à prendre dans toutes ses habitudes le contrepied de l'hygiène. Admettons que les modes contemporaines soient stupides. Mais la Mode va plus loin : « Finalement, dit-elle, comme je
» voyais que plus d'un s'était vanté de vouloir » se faire immortel, c'est-à-dire de ne pas » mourir tout entier,... j'ai fait disparaître cet » usage de chercher l'immortalité , et même de » l'accorder dans le cas où quelqu'un Taurait
i » méritée. » Ce qui veut dire qu'au xix® siècle la terre est peuplée de fats et d'envieux. Mais il ne faut pas prendre cette boutade au sérieux : du reste, on ne trouverait guère d'auteur qui n'ait , un jour ou l'autre, médit de ses contemporains.
Le Concours proposé par V Académie des StUographesest encore une satire assez anodine de la société. L'Académie, considérant que notre siècle est véritablement le siècle de la mécanique, demande aux fabricants dautomates:
p Un ami dévoué et discret , conforme aux types donnés par Cicéron et la marquise de Lambert ; 2** Une machine à faire de grandes actions, d'après les poèmes et les romans; 3** Une femme fidèle , d'après Baldassar Castiglione et autres. Les prix seront prélevés sur les fonds provenant de la succession de Diogène, et Ion fondra au besoin un des ânes d'or
I d'Apulée , de Firenzuola ou de Machiavel. La donnée serait assez comique, si Leopardi savait
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faire rire ; mais quand il plaisante, on sent qu'il a des larmes dans la voix, et on n'a pas besoin de ravoir lu jusqu'au bout pour savoir quil ne va pas s'écrier aii bas de la page, dans un accès de gaieté sincère :
le bon temps que ce siècle de fer !
Cependant Leopardi n'a pas le caractère hargneux : il est mal à l'aise dans la satire; il ne se bat que contre des abstractions, et c'est parce qu'il ne veut blesser personne que ses coups se perdent dans, le vide. En général, il aime beaucoup mieux plaindre les hommes que de les blâmer. Il les excuse même volontiers, pourvu qu'il puisse tirer de leurs imperfections un argument contre ïa Providence. Ce nest pas. un misanthrope: c'est un théophobe. Auçsi a-t-il hâte de revenir à son axiome fondamental et de chercher partout des preuves de la misère humaine. Intelligenti pauca. La conclusion, qu'il était imprudent de déduire tout au long, ce n'est pas celle de Pascal, que Dieu seul peut remplir le cœur de Thomme,. mais bien que, si Dieu existait, on ne pourrait le concevoir qu'avec les attributs de TAhriman oriental.
Que dit-on dans cette conversation nocturne
LBOPARDI. SA VIB ET «ES OEUTRES.
entre la Terre et la Lune f La Terre , désœuvrée et curieuse , s'informe de ce qui se passe sur sa voisine. Elle s'émerveille d'aj^prendre que la Lune est peuplée d'êtres qui ne ressemblent nullement à des hommes , et ne connaissent ni la guerre ni Tagriculture. Jusque-là les peuples lunaires sont étonnants ; mais quand la Terre demande si Ton connaît là-haut les vices, les crimes , les douleurs , la vieillesse , etc,^, la Lune avoue que ses habitants sont en proie à tous ces maux^ et ses informations particulières lui permettent même d affirmer qjii'il en est ainsi dans tout l'univers. La souflFrance est le trait par lequel tous les êtres se ressemblent.
Redescendons sur la terre pour voir ce qui adviendra de cette Gageure de Promètkêe^ Prométhée n'est pas content • Le collège des Muses a décerné des couronnes à Bacchus, à Minerve, à Vulcain pour avoir inventé, Tun , le vin, l'autre, l'huile, le troisième , un fourneau économique, et le fabricateur du genre humain n'a pas même eu une mention honorable. Il s'en plaint à Momus et, comme celui-ci hoche la tête * ,
< Momus Je grand «railleur», trouvait I^homme mal construit; il eût foulii une petite fenêtre sur la poitrine, afin qu*on pût voir par là nos désirs et nos pensées. ( Lucien , Hermotimus, )