CHAPITRE XVII
tophane, V Éloge des Oiseaux^ ce n'est que cour opposer à la félicité des joyeux enfants de Taîr la pesante monotonie de la vie humaine.
Leopardi était sincère : toute sa vie le prouve, et, à nos yeux, il n'a pas besoin d'autre excuse. Cependant, il semble avoir craint un retour offensif de ses lecteurs et la sévérité de la critique contemporaine. Je ne sais si le Dialogue de Timandre et d'Eléandre est bien fait pour la désarmer. Elêandre , c'est-à-dire Leopardi , se fait étrangement illusion sur l'impression définitive que laisse la lecture de ses œuvres philosophiques. Il se prend pour un Démocrite : U croit de bonne foi avoir ri des maux de l'humanité pour ne pas être forcé d'en pleurer, et craint seulement qu'on ne l'accuse d'avoir ri pour tout de bon. Pour ma part , c'est le dernier reproche que j'aut^ais songé à lui faire. Mais il en est un autre contre lequel il se défend moins heureusement. Puisqu'il répète sans cesse que la vérité est l'ennemie du bonheur, et qu'il engage ceux qui veulent être heureux à garder leurs illusions, ne travaille-t-il pas sciemment au malheur de ses semblables? A cette objection, un homme convaincu ne pouvait répondre que par de mauvaises raisons.
S4i LBOPARDI, SA VIE ET SES OEUVRES.
En tout cas , il ne rétracte rien ; il affirme une fois de plus que sa désespérance est <( entière , continue, fondée sur un jugement assuré et une certitude. » Cest avec cette allure tranchante et décidée que la nouvelle philosophie fit son entrée dans le monde , au milieu de Tannée 1827.
Coïncidence entre-la publication des Œuvres morales et celle des Fiancés de Manzoni. — Manzoni apprécié par Leopardi. — Leopardi à Pise , à Florence , à Recanati. — Les Souvenirs, — Leopardi quitte Recanati pour n'y plus rentrer.
Le livre de Leopardi semblait appelé à un succès certain. A défaut d'srdmirateurs , il devait rencontrer assez de critiques pour ne point passer inaperçu. Une œuvre dans laquelle on discutait le problème de la vie sans dire un seul mot dé Dieu et de la vie future , ne pouvait manquer d'être d'autant plus remarquée qu'elle serait plus suspecte , surtout à une époque où les gouvernements aflTectaient de confondre la libre-pensée avec l'esprit des sociétés secrètes , et où , chez le peuple le plus sceptique du monde , la tourmente réactionnaire avait changé l'Ecole nor-
Sf6 LEOPARD!, SA YI£ ET SES OEUVRES.
maie et laSorbonne en déserts: Il n'en fut rien. Après le malheur d'avoir embrassé une philosophie mort-née, Leopardi eut celui de la prêcher dans un moment où l'Italie entière était en extase devant les Fiancés deManzoni. Des tristes pages de rhistoire nationale au xvii*' siècle , le génie de l'aimable romancier avait fait sortir une idylle consolante et pure qui montrait l'amour vertueux triomphant de la force brutale avec l'appui de la religion, et le crime lui-même ennoblissant sa défaite par le repentir. Si flatté que fût leur portrait , les Italiens se reconnaissaient dans ce contadino vigoureux et fier qui dispute sa fiancée aux tyrans , à la mort , à des vœux inconsidérés, et l'installe enfin toute rayonnante d'innocence à son modeste foyer. Ils trouvaient dans ce long drame comme Tine vague intuition de l'avenir, une promesse de délivrance, et pour la première fois peut-être, ils se remirent à espérer sans haïr. Résignation, énergie et confiance , tel semblait être le résumé de ce livre, qui aura eu la rare fortune d enthousiasmer les contemporains et de plaire à la postérité. Et c'est au moment où le peuple italien, fier d'avoir produit un nouveau chef-d'œuvre, se laissait aller à ces douces émotions , qu'on venait lui