‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 91 sur 123 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

assis sur le vert gazon, j'avais coutume de passer la plus grande partie des soirées à contempler le ciel, et à écouter le chant de la gigenouille cachée au loin dans la campagne ! La luciole errait le long des haies et sur le dos des sillons ; le' vent murmurait dana les allées embau* mées et faisait frissonner les cyprès là-bas, dans la forêt : et sous le toit paternel on entendait des voix se répondre et les serviteurs vaquer à leurs paisibles travaux. Quelles vastes pensées, quels doux songes m'inspirait la vue de cette mer lointaine, de ces monts azurés que je découvre d'ici et que j'espérais franchir un jour, pour atteindre les mondes inconnus, la félicité inconnue que je rêvais ! J'ignorais mon destin , j'ignorais que bien des fois je souhaiterais d'échanger contre la mort cette vie douloureuse et nue.

Il ne me disait pas, mon cœur, que je serais condamné à consumer ma verte jeunesse dans cette bourgade sau* vage où je suis né, au milieu de gens grossiers, pour qui l'érudition et le savoir sont des mots étrangers et souvent un objet de risée et de plaisanteries ; qui me haïssent et me fuient, non par envie, car il ne me tien* nent pas pour supérieur à eux, mais parce qu'ils supposent qu'au fond du cœur je crois l'être, bien que je nele montre à personne par aucun signe extérieur. C'est ici que je passe les années, abandonné, enseveli, sans amour, sans vie : je m'aigris à la longue dans cette tourbe malveillante , je me dépouille d'affections et de vertus, et je me prends à mépriser les hommes à cause du troupeau qui m'entoure ; et pendant ce temps s'envole l'âge précieux de la jeunesse^ plus cher que la gloire et le laurier, plus que la pure lumière du jour, plus que

la vie môme. Je te perds sans un plaisir , inutilement , dans ce séjour sauvage, ô unique fleur de Faride existence ! , •

Voici que le vent m'apporte le son des heures comptées par l'horloge du beffroi. Ce son, il m'en souvient, me rassurait dans mes nuits d'enfance, lorsque blotti dans les ténèbrea de ma chambre et hanté par de continuelles terreurs, je veillais, soupirant après le matin. ïbi, rien ne frappe mes yeux ou mon oreille sans évoquer au-dedans de moi une* image du passé, et sans raviver un doux souvenir. Doux eu lui-même ; mais la douleur s'y glisse avec la pensée du présent , le regret stérile du passé, triste lui aussi, et ce mot : Je fus ! Cette terrasse là-bas, tournée vers les derniers rayons du jour ; ces murailles où le pinceau a figuré des troupeaux , et le soleil qui se lève sur la campagne solitaire ; tous ces objets offraient mille charmes à mon imagination oisive, lorsqu'à mes côtés, en tous lieux me suivait, me parlait, me dominait l'illusion. Dans ces salles antiques, au reflet des neiges, lorsque le vent sifflait autour de ces grandes fenêtres, retentirent mes jeux et mes cris joyeux, à l'âge où le cruel, l'affreux mystère des choses nous apparaît plein d'enchantement. Gomme un amant inexpérimenté , l'adolescent caresse du regard cette vie trompeuse, encore intaète et immaculée, et il admire une beauté céleste qu'il crée lui-même.

espérances, espérances! charmantes illusions de mon enfance ; toujours, dès que je parle, je me reporte à vous, car, malgré la marche du temps, tout en. changeant d'affections et de pensées, je ne sais pas vous oublier. Ce sont des fantômes, je le comprends, que la

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