Giacomotti
Ses premiers essais. — Élève de Baille, de Lancrenon, de Picot. — Giacomotti et Tony Faivre. — A l’École des beaux-arts. — A la villa Médicis. — Ses études à Rome, à Florence, à Venise, etc. — Ses impressions. — Le Martyre de saint Hippolyte. — Polémique ardente. — Retour à Paris.
Français de cœur et de naissance, Giacomotti appartenait à une famille d’origine italienne. Son père habitait le Piémont, dans les environs de Turin, et ne trouvant pas facilement à s’enrichir, était venu en France, et avait fini par s’installer à Quingey, dans la pittoresque et séduisante vallée de la Loue. Très honnête homme, il s’était bien vite fait estimer et ne comptait autour de lui que des amis. Comme il n’avait connu dans son pays et ses pérégrinations nombreuses que les espoirs déçus et les rudes labeurs, il se trou-
vait relativement heureux, vivant facilement de son travail et entouré de sa famille.
La vocation de son fils se manifesta dès ses premières années. Tout jeune, il entretint des rêves de peinture, et tout jeune, il eut le bonheur de donner essor à ses aspirations. A côté de la maison paternelle habitait un dessinateur, nommé Picard, qui occupait ses loisirs à copier à la plume des paysages ; un jour il reproduisait la grille élégante d’un jardin, lorsque Giacomotti s’approcha, et jeta un coup d’œil discret sur l’œuvre commencée. « Ce dessin, écrivait Giaco- « motti, dans ses dernières années, fut pour moi « une révélation ; rien ne pouvait me sembler « plus beau, et de là à essayer, il n’y avait qu’un « pas; je n’étais pas trop maladroit. A cinq ans, « j’écrivais et taillais ma plume d’oie, en atten- « dant les plumes d’acier. Combien j’en ai usé « en voulant dessiner aussi bien que Picard! »
Et Giacomotti ajoutait : « En 1838, vint à « Quingey un joueur de violon, marchand d’al- « lumettes, vêtu d’un costume de la République, « vert-pomme, coiffé d’un chapeau tricorne qui « recouvrait perruque et queue ; le muscadin « hurlait à tue-tête une chanson dont le refrain « était : Bisontins, séchez vos larmes, il n’est
Portrait
« plus le grand serpent, chanson que, en ce « temps, chacun a connue ou devait connaître. » Giacomotti saisissait sa plume et croquait avec enthousiasme le tout, chanteur, costume et violon. Il n’était plus jaloux de Picard. Picard écrivait mieux que lui, puisqu’il était devenu sergent, et même sergent-major. Mais lui, il dessinait des personnages; ses dessins s’étaient, à la vérité, perdus dans le grenier, où il se cachait pour mieux travailler à son aise ; ne peignait-il pas, quelques jours plus tard, une enseigne de teinturerie où il était écrit : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée », et sur laquelle se détachait un soulier vert à côté d’une botte du plus beau noir?
Heureusement, un habitant de Quingey, M. Charles Nicolas, s’intéresse à lui, et le fait entrer chez M. Girod, imprimeur lithographe à Besançon. Ce métier d’apprenti lui sera utile et lui permettra de lithographier lui même ses tableaux. M. Girod était propriétaire d’un journal mensuel, le Sylphe, qui donnait à divers dessinateurs de la ville une page à illustrer. Giacomotti connut dans ces bureaux un Bisontin qui n’était pas encore prêtre, qui devint plus tard capucin et qui le conduisit chez Édouard Baille, son oncle. Ce peintre,
GIACOMOTÏI.
artiste de talent, devina immédiatement ses aptitudes. Il lui improvisa un tableau, une figure, qu’il lui demanda de copier.
La copie étonna le maître qui le prit en affection. Il fut convenu que, dans ses loisirs, il viendrait travailler dans son atelier, et que le soir, il suivrait les cours de l’école municipale, dans laquelle il devait, à la fin de sa vie, enseigner luimême le dessin.
il y avait alors à la tête de cette école un homme qui ne manquait pas de mérite et qui avait été l’élève préféré, l’un des meilleurs disciples de Girodet. Nommé directeur conservateur du musée de Besançon en 1834, puis directeur de l’école de dessin en 1840, Lancrenon donnait de sages et utiles conseils aux jeunes gens qui lui étaient confiés; il était membre de l’Institut et il avait eu son moment de haute notoriété. Le Fleuve Scamandre , exposé en 1824, avait provoqué entre classiques et romantiques des batailles acharnées. Proclamé par les uns une merveille, il avait exaspéré les partisans de la couleur, de la peinture vraie, aux tons vigoureux et chauds, les admirateurs de Rembrandt, de Rubens, de Delacroix, de Deveria, de Paul Huet ; il se distinguait
Pcriclè* iU lit de Mort de «on fils
comme Girodct par la pureté de la ligne, la correction du dessin, s’inspirait de l’antique, peignait des figures mythologiques, propres et coquettes, des Ariane, des Vénus, des Hercule et des fleuves; il avait vieilli, triste et découragé, et avait fini par se retirer en Franche-Comté, où il avait eu pour élèves Machard et, pendant quelques mois, Théobald Chartran.
Baille et Lancrenon appréciaient tous deux le talent de Giacomotti, comprenaient la portée de son avenir et lui portaient un véritable intérêt. Lorsque, à vingt-deux ans, il envoya de Paris à Besançon un de ses premiers tableaux de concours : Périclès au lit de mort du dernier de ses fils , Lancrenon lui dit : « Ne vendez jamais cette toile, qui a une haute valeur et qui sera curieuse et intéressante pour vos biographes, réservez-nous-la pour le musée de votre pays. »
Baille était pour lui aussi bienveillant que Lancrenon ; il voulut profiter de sa présence dans son atelier pour reproduire ses traits sur la toile. Il a fait de lui non pas une étude, mais un portrait fini, achevé, et qui est un de ses meilleurs tableaux. Giacomotti n’a que dix-sept ans, une figure régulière, gracieuse, une aimable physionomie. Le maître lui resta toujours dévoué,
se réjouissant de ses succès. Le tableau est aujourd’hui au musée de Besançon.
Laborieux, actif, passionné pour la peinture, Giacomotti ne suivait pas seulement les leçons de ses maîtres, il étudiait les tableaux du musée; il en copiait plusieurs ; une de ses premières reproductions fut le tableau de Gresly, Jeune fille au panier de cerises; mais il n’acceptait qu’à regret la vie calmé de province et rêvait d’autres destinées, dé plus vastes horizons; son maître Édouard Baille lui offrit de le conduire à Paris. La proposition fut accueillie avec empressement et reconnaissance. Édouard Baille le présenta à M. Picot, dans l’atelier duquel, il avait lui-même travaillé.
Picot, qui avait son atelier rue de la Rochefoucauld, à quelques pas d’Horace Vernet et de l’hôtel de Mlle Mars, dans ce quartier que l’on appelait alors la Nouvelle Athènes, n’avait jamais conquis une très grande notoriété; il avait eu cependant pour élèves Benauville, Pils, Cabanel, Lenepveu, E. Lévy, de Neuville, etc. Obligeant et bon pour tous ceux à qui il reconnaissait des aptitudes, il était estimé et aimé. Giacomotti n’en parlait qu’avec respect et, dans sa correspondance, le nommait « le meilleur des maîtres » ;
Portrait de Giacomotü d’Après une Photographie
il avait produit des œuvres nombreuses et qui prouvaient une étude approfondie du dessin ; il avait peint de grands tableaux historiques : Lycurgue présentant aux Lacédémoniens F héritier du trône. Il était devenu, sous la monarchie de Juillet, le peintre officiel. Il avait représenté la France défendant la Charte, et une autre vaste composition : La Monarchie de juillet protégeant F ordre et la liberté.
Il s était fait une réputation par de nombreuses peintures allégoriques ou mythologiques : L’Amour et Psyché, Oreste après ses fureurs s endormant dans les bras d’Electre, Céphale et Procris , la Vérité protégeant la France contre l’hypocrisie , le fanatisme et la discorde , la Monarchie protégeant l’ordre et la liberté, Cybèle protégeant contre le V ésuve Herculanum et Pompéi ; il était difficile qu’avec un tel maître, Giacomotti ne fût pas enclin à peindre des tableaux allégoriques, des personnages de la mythologie, des Nymphes, des Satyres, des Vénus et des Amours.
La vie de Paris était coûteuse pour un peintre arrivant sans ressources, sans relations, qui ne pouvait compter que sur son talent et son pinceau, qui ne recevait de sa famille aucun subside,
mais à Besançon vivait, en 1846, un tout jeune homme, doué, au point de vue artistique, de très brillantes et solides qualités, et en même temps d’un caractère attachant, d’une amabilité native et d’un vrai dévouement pour ses amis. Tony Faivre et Giacomotti étaient faits pour se comprendre et s’entr’aider. Des relations s’étaient établies entre eux dès leurs jeunes années.
Lorsqu’en 1847, Giacomotti quittait la province pour l’École des beaux-arts et l’atelier de Picot, ils étaient deux amis.
Quelques mois plus tard, Tony Faivre venait, sur les conseils de son compatriote, prendre place dans ce même atelier, et leur amitié devait se cimenter mieux encore.
L’enseignement du maître étant sans doute excellent, mais peu lucratif, Giacomotti se souvint d’avoir travaillé chez l’imprimeur Girod, et imagina en 1848, après les journées de Juin, de faire une collection des portraits lithographiques de nos députés. L’idée était heureuse et fut acceptée avec empressement par Tony Faivre ; il fut convenu qu’il seconderait son ami. mais qu’il s’occuperait surtout de trouver des souscriptions, pour lesquelles le rendaient apte son affabilité et ses manières d’homme du monde. Il était d’ail-
Etude faite en Italie
Jeune Italienne
leurs recommandé aux représentants du peuple par un de leurs collègues, M. Auguste Demesmay, qui était des plus obligeants, qui habitait à Paris la même maison que Tony Faivre, et s’empressait de le présenter à l’éditeur chargé de l’entreprise.
Mais ce travail ne suffisait pas à leur activité, et garnissait peu leur porte-monnaie ; ils découvrirent un Américain qui expédiait dans son pays ou ailleurs, en dehors de la France, des peintures décoratives, panneaux et dessus de portes, représentant des sujets variés, la chasse, la pêche, le sommeil, le réveil, le soir, le matin, le travail, le repos; Giacomotti peignait avec facilité, mais Tony Faivre avait peut-être plus d’imagination et composait plus rapidement un tableau. Moins académique, il avait plus de charme et de grâce ; ils s’aidaient mutuellement.
Le plus souvent, leurs œuvres étaient peu payées, mais, comme le disait Giacomotti, « c’était vite brossé ». Parfois, ils peignaient ensemble de grandes toiles, des décors pour un manège, un char arrivant sur le spectateur, conduit par un Néron quelconque, avec ses quatre chevaux, et aussi des éventails à mettre dans une corbeille de mariage, etc. Les compositions étaient souvent
inspirées des tableaux de Boucher ou d’autres peintres de la même époque, mais Tony Faivre était toujours original de pensée et de rendu, et Giacomotti n’imitait aucun maître. Parfois ils étaient victimes de filous. C’est ainsi qu’un prétendu prince russe, après leur avoir fait de nombreuses commandes, fut assez habile pour emprunter à Giacomotti deux jolies têtes d’études qu’il voulait montrer « à la princesse sa femme », et qu’il oublia de lui rapporter.
Les travaux lithographiques auxquels il ne. consacre que ses soirées, ses peintures fantaisistes ne l’empêchent pas de mettre son talent au service d’artistes plus ou moins connus, mais fort occupés ; il vient en aide à M. Muller, pour son tableau, le Serment de Napoléon à la Constitution ; il termine avec lui le panorama des Champs-Elysées, la bataille des Pyramides; ce n’est pas de l'art, écrit-il à un ami, mais il faut vivre. Toute cette collaboration n’a pour but que d’augmenter son bienêtre; il a recours à la peinture religieuse ; il peint Saint Martin à la porte d’Amiens, le Baptême de Clovis pour une église de Laon, une Assomption qui est au Deschaux.
Ce travail, qui, pour certaines organisations,
Promenade en Bateau sous I.ouis XV
serait une fatigue, ne lui fait pas négliger l’enseignement de l’État. Son ambition est d’arriver à l’École des beaux-arts, de s’y distinguer et d’aller en Italie étudier les classiques de la grande époque italienne. Dans ses concours à l’École des beauxarts, il expose successivement : Zénobie retirée de F Araxe; en 1851, PéricJès au lit de mort du dernier de ses fils; en 1852, Jésus ressuscitant la fille de Z dire; en 1853, Les vendeurs chassés du Temple; en 1854, Abraham recevant les anges qui lui annoncent la naissance d’Isaac, et il obtient successivement toutes les récompenses, médailles et prix de peinture; en 1851, le second grand prix, et en 1854, le premier grand prix.
Il était reçu le premier en loge, après trois essais, sur trois grands prix.
Le tableau à’ Abraham et les anges , que l’on pourrait désigner sous ce titre clair et précis : Abraham lavant les pieds de l’ange, vous séduit et comme couleur, et comme composition. Les personnages du premier plan, l’ensemble, les détails sont des mieux réussis. L’ange qui vient d’arriver, et à qui l’on s’empresse d’offrir sur une table rustique, recouverte d’une toile blanche, des fruits et des rafraîchissements, est gracieusement assis, la main gauche appuyée sur un banc de bois, le
bras droit à demi étendu, comme pour donner à son récit une netteté, une clarté plus grande, et repose sa jambe droite dans un grand vase rempli d’eau ; à côté de lui, un vieillard de haute taille, à la barbe blanche, à demi agenouillé, écoute avec une vive attention et contemple avec respect la figure vraiment angélique de renvoyé de Dieu. La robe blanche de l’ange, le ton vigoureux et coloré des chairs, font le plus heureux contraste avec le long manteau gris-cendré d’Abraham. Les deux personnages sont en pleine lumière, d’une teinte ensoleillée, et se détachent merveilleusement sur les trois figures du second plan ; deux sont debout, une troisième assise de l’autre côté de la table, et prennent intérêt au récit du voyageur. On voit que le tableau a été conçu sans effort ; rien de prétentieux, de recherché : tout y est naturel et simple.
On comprend la décision du jury. L’œuvre était digne du prix de Rome (l\
En 1854, les concours avaient désigné comme grands prix : en peinture, Giacomotti, Maillot et Émile Lévy ; paysagiste, Armand Bernard ; archi-
(1) La reproduction en petite dimension du Retour des anges est au musée de Besançon, et le tableau est à l’École des beaux-arts.
L’Echo
tectes, Bonnet et Vaudremer; graveur, Soumy; sculpteur, Carpeaux; musicien, Barthe.
Giacomotti, Vaudremer, Bernard, Barthe et Bonnet décidèrent de faire ensemble le voyage de Rome. Le rendez-vous était à Marseille, d’où l’on devait partir en diligence pour Nice et Gênes et s’arrêter partout où il y avait à voir de belles choses. On devine ce que devait être ce voyage d’hommes ardents, passionnés pour leur art, avides de faire provision de documents, à travers l’Italie, déroulant à leurs yeux ses trésors et sa lumière limpide.
Gênes, l’une des villes maritimes les plus belles de l’Italie, est en même temps, avec l’aspect sombre des montagnes qui l’avoisinent, avec ses palais somptueux, remarquables par leurs grandes et belles proportions et leur solidité, l’une des villes les plus curieuses. Le marbre et la peinture y sont tellement prodigués que l’on 11e peut que s’étonner de tant de richesse. Nos voyageurs ne dissimulaient point leur admiration.
L’heure du départ arrivant, on résolut de gagner Florence à petites journées, avec un voiturin. A Florence, nouvel enthousiasme pour les trésors accumulés dans cette ville, en présence des antiques chefs-d’œuvre de la Grèce et de Rome,
échappés aux ravages des siècles et à la ruine des empires, en présence des magnifiques compositions des plus grands maîtres; à chaque pas, des noms célèbres : Raphaël, Michel-Ange, Titien, Rubens, Van Dyck, Rembrandt, le Corrège, le Guide, Velasquez, Jules Romain, Canova, sans compter les richesses contenues aux palais Pitti, Strozzi, au palais du Podestat.
On prenait soin de varier ses distractions, de se reposer de la contemplation des tableaux et des statues, par des promenades à travers la campagne, dans des villes intéressantes au point de vue de l’art. On visitait Pise et Sienne. L’itinéraire était fait avec intelligence. De Florence, on devait gagner Rome, mais en s’arrêtant à Pérouse, pour apprécier le maître de Raphaël, le Pérugin ; à Assise, cité monastique, toute remplie de saint François, pour regarder les meilleures fresques du Giotto, représentant la glorification du saint et ses principales vertus, la pauvreté , la chasteté et X obéissance.
A Rome, les anciens élèves de la villa Médicis étaient venus à la rencontre des arrivants, et ils les reçurent avec un cordial empressement.
M. Schnetz était alors directeur de l’Académie de France et leur fit le meilleur accueil. Élève de
Etude au Conté
David, de Gros et de Régnault, peintre d’histoire et de genre, membre de l’Institut depuis longues années, il avait eu pour prédécesseurs des hommes d’une notoriété, d’une célébrité incontestée; l’École était placée en 1834 sous l'autorité d’Horace Vernet, puis sous le pontificat de M. Ingres; plus tard, elle avait été confiée à MM. Hébert, Guillaume, et toujours à des hommes d’un talent éprouvé.
On a beaucoup discuté sur l’École de Rome et son utilité a été depuis longtemps contestée. On a prétendu quelle étouffait l’inspiration et éteignait l’originalité, qu’avec son enseignement uniforme, le même pour tous, elle avait pour résultat de créer des peintres habiles, mais que n’animait pas le feu sacré. On a soutenu que des artistes de génie s’étaient formés sous des maîtres obscurs, et avaient été abandonnés à eux-mêmes, et que cet enseignement de l’État, avec les mêmes modèles, les mêmes maîtres et la même route pendant plusieurs années, devait disparaître.
Mais est-ce bien l’enseignement officiel qui existe à la villa Médicis ? Sans doute, Louis XIV a voulu placer sous la surveillance de l’État l’École créée sous son règne, sur les conseils de Colbert ;
lé
mais aujourd'hui, l’École de Rome n’impose plus l’unité de doctrine, elle laisse à chacun sa liberté, le droit de rechercher la couleur, le coloris, plutôt que la rectitude du dessin, la pureté de la ligne, la perfection du modelé. Les pensionnaires trouvent dans le directeur un guide éclairé, habile et dévoué, bien plutôt qu’un maître voulant imposer ses principes. Jamais Horace Vernet, Hébert et Schnetz n’ont songé à soumettre les élèves à leur doctrine. M. Guillaume lui-même n’a pas eu cette pensée et M. Ingres est le seul que l’on pourrait soupçonner, en raison de sa volonté passionnée, d’avoir essayé de régner et de gouverner, de catéchiser, de propager sa foi, de former des adeptes fervents.
Pour nous, l’art n’est pas seulement en Italie, mais il rayonne surtout dans ce magnifique pays et c’est là que l’on respire véritablement le grand air de la peinture. Lebrun harcela Louis le Grand jusqu’à ce que l’Académie de France fût créée et en vigueur dans la ville éternelle. Lebrun estimait que pour s’instruire dans les beaux-arts, il fallait se rendre où sont les ouvrages des Michel-Ange, des Raphaël, dès Léonard et des grands sculpteurs anciens. Sans doute, quelques Français peuvent ne pas admettre que, pour devenir bons peintres ou
L« Christ
bons architectes, il est nécessaire de passer les monts. Mais les Romains se rendaient autrefois à Athènes. Pourquoi nos Athéniens ne se rendraientils pas à Rome ?
L'art sérieux vient encore de l’École de Rome ; c’est elle qui produit la peinture historique, les grandes compositions destinées aux monuments publics, qui guide et inspire les artistes, qui nous vaut notre supériorité, qui maintient le style. En dehors des groupes de pensionnaires que l’Académie nous envoie chaque année, il ne se fait guère en France que de la peinture de genre, ou de la peinture anecdotique, ou du paysage. L’École de Rome conserve les saines traditions. Comment admettre qu’en étudiant les œuvres de génie, en les analysant, en scrutant les procédés des maîtres les plus célèbres, la richesse, la variété de leur coloris, en conservant toute liberté, on arrive à perdre ses qualités natives ?
Aujourd’hui les attaques contre l’Académie de France à Rome sont moins vives. Ce qui contribue à les atténuer, c’est que la république américaine veut avoir aussi son Académie, son École à Rome et songe à imiter la vieille France, comme au temps de la toute-puissance royale, sous le despotisme de Louis XIV.
Il est d'ailleurs un argument d'une assez haute importance. C'est que tous les grands sculpteurs qui ont honoré notre patrie : Coustou, Bouchardon, Pajou, Pigalle, Houdon, Clodion, Falguière, Chapu, David, Pradier, Rude, furent des grands prix de Rome, et qu'il en fut de même des peintres.
Dès son arrivée, Giacomotti goûte de l'Italie, non cette poésie qui, chez un Poussin ou un Claude Lorrain, arrive jusqu'au lyrisme, mais cette poésie familière qui naît d'un ciel pur, de tous les souvenirs qu'éveille la ville éternelle et de la contemplation de ce que l’antiquité a produit de plus splendide et de plus merveilleux. L’Italie est avec la Grèce la terre sacrée de l'art, et Giacomotti était de force à comprendre et à aimer le sol natal du beau. Il a déjà essayé son pinceau, et a pris cette force, cette correction du dessin, cette justesse qui caractérisent le goût. Les monuments les plus magnifiques, les ouvrages rassemblés, accumulés dans cette ancienne capitale du monde, toucheront cette âme profondément sensible, il sera heureux d'étudier les règles de son art à l’école des grands maîtres.
Il rencontre d'ailleurs, à la villa Médicis, d’excellentes relations, toute une légion d'hommes
Etude à la Sanguine. (La Charité)
ardents, qui travaillent avec l’exubérance, l’enthousiasme de la jeunesse, et vivent entre eux cordialement unis.
Un jour, il s’agissait d’utiliser leurs loisirs. Deux d’entre eux ont l’heureuse pensée de reproduire sur la toile les traits de leurs camarades.
Théodore Maillot entre sans frapper dans l’atelier du paysagiste Félix Bernard, puis chez M. Vaudremer. Tous deux lui doivent leur portrait.
Le lendemain, Giacomotti oblige Maillot à abandonner ses toiles encore fraîches et à poser devant lui. La séance est courte, mais Giacomotti terminera son œuvre le lendemain.
A la même époque, sans nuire à ses propres travaux, il fixe les traits de Carpeaux et d’Émile Lévy. Les camarades l’en félicitent ; il répond aux éloges qu’on lui adresse par les portraits de l’architecte Paul-Émile Bonnet et de M. Doublemard.
Sa tâche remplie, il essaie son pinceau devant un miroir et laisse de lui-même un vivant profil. Il se disposait à peindre la figure d’Élie Delaunay, l’un des artistes les plus autorisés et les plus respectés de l’École, lorsque Delaunay, a qui avait « remplacé Cabanel dans le poste de chef date-
« lier, fut enlevé à F affection de ses nombreux « amis h)/ »