‹ Giammaria Ortes Un Vénitien du SettecentoChapitre 160 sur 197 · III. — DE L’'INDUSTRTE ET DU COMMERCE. — LE COMMERCE EXTÉRIEUR · texte numérisé non relu

III. — DE L’'INDUSTRTE ET DU COMMERCE. — LE COMMERCE EXTÉRIEUR

Les Economistes italiens plaçaient dans le Commerce et l'Industrie en même temps que dans l’Agriculture les Sources de la richesse nationale ?. Ortes, sur ce point, est

1. — Tous procédés évidemment insuffisants, surtout lorsque la terre est dans les mêmes mains depuis longtemps et qu’elle est exploitée directement. A cette insuffisance de contrôle s'ajoute encore la difficulté provenant de la variation de ces « circonstances », notamment l’avilissement des terres par suite du développement des manufactures. Lett. III (CUSTODI, ouv. cit, ibid., p. 382, 385). Notons, au sujet de l'impôt sur la terre, qu'Ortes admet parfaitement l’immunité fiscale des terres ecclésiastiques, Lett. sulla Relig. e il Govern…, Lett. XVII, précit. (CuSsToDI, ouv. cit., p. m., t. XXVI, p. 360) ; Lett. XX, précit. (Cusropt, ouv. cit., ibid., p. 451 et suiv.). Mais nous examinerons la question de l’Immunité dans l'étude des Fidéicommis. (Infra, Des Fidéicommis, sect. I, $ II, p. 370 et aux notes).

2. — À Venise, dont le négoce avait fait la puissance, peu d'écrivains s’occupèrent du commerce. Tout au plus si Zanon lui réserve quelques chapitres (Apologia della Mercatura, Cus- TODI, OUV. Cit., p. m., t. XIX, p. 7 à 136), dans lesquels il se préoccupe surtout de questions politiques secondaires (Cf. Apol. della Merc., Lett. III, CusTopt, ibid., p. 37) ; ou de considérations personnelles (Lett. IV, Custoni, ibid., p. 70; Lett. V, ibid. p. 78; Lett. VII, ibid. p. 108). Presque à regret, il parle de l'« esprit de commerce », instrument de richesse commune (Lett. VI, Custopt, ibid., p. 93). Corniani fait, de son côté, dépendre le commerce de l’agriculture et n’y ajoute pas grand intérêt. (Della Legislazione relativamente all’Agricoltura, Introd. Cusront, ouv. cit., p. m., t. XXXIX, p. 168, 169). Quant à Algarotti, la question ne l'intéresse pas beaucoup. Voir Epistola sopra il Commercio (Custonr, ouv. cit., p. m., t. I, p. 303 et suiv.). Par contre, Carli fait du commerce une source véritable de richesse (Del libero Commercio de’ grani, CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. XIV, p. 367) ; de ce chef, le veut imposer (Relazione del Censimento, part. II, $ X, Cusront, ibid., p. 250) ;, ne considère pas la balance commerciale comme un élément d’appréciation suffisant (Del libero Comm. de’ grani, CusTont, ibid., p. 387) et recommande de tabler sur une moyenne générale des

d’un avis sensiblement divergent : il considère le Commerce et l'Industrie comme de simples moyens de distribution des biens :.

Que sera, en effet, l'Industrie dans une nation qui pourvoit à sa subsistance par des moyens appropriés et variables ? Une activité spéciale par laquelle certains s’enrichiront plus que les autres. Mais — nous connaissons la thèse — cet enrichissement particulier et exceptionnel entraînera une contre-partie équivalente, appauvrissement, oisiveté chez d’autres nationaux. Il n’y aurait donc qu’un déplacement de richesse, une inégalité nouvelle et plus grave de répartition. Et, méconnaissant le rapport que Verri signalait entre l’accroïssement des besoins et la possibilité augmentée d’y répondre ?, Ortes, allant jusqu’au paradoxe, soutient que la richesse commune, même accrue par l’industrie commune, entraînerait un accroissement de besoins, constituerait, en effet, une pauvreté effective *. Malgré tout, peut-être parce que pénétré de souvenirs familiaux, Ortes ne s’attarde guère à critiquer l’industrie qu’il ne juge cependant pas absolument inutile *,

produits pendant une période déterminée (Breve ragionamento sopra i balanci economici delle Nazioni, Cusront, ibid., p. 357 et 358). Il fallait qu'Ortes abordât le problème pour lui donner un peu d’ampleur et, parmi des propositions certainement discutables, énonçât quelques vérités.

1. — « questi mezzi (commerce, industrie) sui quali le nazioni. tanto s’agitano e fanno a gara per superarsi in ricchezza, possono bensi influire in ciascuna sulla distribuzione de’ beni, ma son poi del tutto inutili per accrescerli. » Lett. in mpropos. della Econ. Naëzion., Lett. II, précit. CUSTODI, ouv. cit., p. m. CRETE VD 31)

2. — Meditazioni sulla Econ. Nazion, $ I (CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. XV, p. 10). D’après Verri, au reste, la prospérité d’un pays serait en raison directe de la variété et du nombre des besoins qu’elle peut satisfaire (Meditazioni, Cusrtont, ibid., p. 11 et 12). C’est un peu ce que dit Beccaria (Elementi di Econ. pubblic., part I, chap. II, $ XXVII, coroll. I, CUSTODI ouv. cit. DE TEXL D 00);

3. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. II, précit. (CusTopt, ouv. cit., p. m., t. XXIII, p. 36).

4, — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. II, précit. (Custopt, ouv. cit., p. m., t. XXIII, p. 48).

Par contre, il se pose en adversaire résolu du Commerce extérieur ‘. Il critique le Principat à ce sujet, parce qu’en favorisant le commerce extérieur, il irait à l'encontre des véritables intérêts nationaux, des principes hautement proclamés des lois d'Etat qui condamnent l'extrême inégalité de répartition ?. Or, il y aurait inégalité provoquée dans la nation, mais non entre les nations en rapports commerciaux. L’exportation, en effet, échange de biens contre de l'argent, serait, à l’en croire, incapable de provoquer en faveur du pays exportateur une rupture favorable d'équilibre, ni d'assurer aucune suprématie économique quelconque *. Et cela parce que les nations seraient, nous le savons #, aussi riches les unes que les autres, en biens autant qu’en numérairef. Ortes voit même dans

1. — Contrairement à Beccaria (Elementi di Econ. Pubblic. part IV, chap. IV, $ XXIV, CusTopr, ouv. cit. p. m,., t. XII, Pp. 83), mais il se rapproche en cela de Galiani (Dialog. sur le Comm. des grains, Dialog. VIII, CusTopt, ouv. cit., p. m., t. VI, p. 99, 111 à 116, 117, 130 et suiv.), et de Filangieri (Delle Leggi polit. ed econ., chap. XXVIII, Custonr, ouv. cit, t. XXXII, p. 335).

2. — Voir ce qu’il dit à ce sujet dans son Discorso sull’ Econ. Naëion, XVII (Op. varie autogr., Marciana, It, class. II, cod. CXXXVIII, f”* 238 recto et verso). Voir encore un des inconvénients du Commerce extérieur qu’il à déjà signalé Supra, sect. III, $ II, p. 340 et n. 3.

3. — Lett. in propos. della Econ. Nazion.,, Lett. II, précit. (Cusropr, ouv. cit., p. m., t. XXIII, p. 38). Voir également la lettre à Marco Lastri (LAMPERTICO, Giam. Ortes e la Scienza econ. al suo tempo., append. II, p. 305 in fine et 306 princip. p. 308).

4, — Voir Supra, sect. II, $& I, 1:x, p. 317, 318 et aux notes) ; SITE D:330 etn, dl

5. — « una nazione per qualsivoglia specie d’industria…. o per qualsivoglia commercio non possa mai dirsi arricchir più di un’ altra, o non possa per tai mezzi crescere di ricchezza senza un pari accrescimento in essa di povertà » Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. II, précit. (CUSTODI, ouv. cit., p. m, t. XXIII, p. 49 in fine). Voir encore Riflessioni sulla Popolaz, chap. XXIV (Op. varie autogr., Marciana, It, class. I, cod. CXXXVIILI, fo 141 recto ; Cusront, ouv. cit., t. XLIX, suppl, p. 198). Michele Ciani partageait son avis et l’exposa dans son Disegno sopra l’'Economia nazionale toscana. Voir ce que dit Ortes à ce sujet, Lett. XI, à Michele Ciani, précit. (CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. XXIV, p. 361).

6. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. XX, précit. (Cusront, ouv. cit., t. XLIX, suppl. p. 110, 118). C'est ce qu’il

cette équivalence internationle de richesse — il ne s’agit évidemment pas d'égalité proprement dite — une loi! naturelle qu’il énonce de la façon suivante : « La pauvreté multipliée par la richesse donne dans chaque nation un produit constant »?. Aussi, — s’opposant à Îia tendance des vrais mercantilistes, aux yeux desquels ’es bilans sont un thermomètre infaillible de prospérité, pour se ranger avec Hobbes et les néomercantilistes, — ne ménage-t-il pas ses railleries à ses contemporains qui « balancent le Commerce comme un baril d'anchois » *.

précise encore dans une lettre à Michele Ciani (Lett. XLVIII, de Venise, 24 décembre 1785, CusTopt, ouv. cit., p. m., t. XXIV, p. 453). Voir également Riflessioni sulla Popolaz., prefaz. (Or. varie autogr., Marciana, ibid., fo 114 recto; CusTont, ibid. p. 12); chap. XX (Cusropr, ouv. cit., t. XLIX, suppl, p. 182).

La masse du capital commun susceptible, dans les grands empires, de variations plus sensibles permettant l'édification d'énormes fortunes à côté desquelles les misères passent inaperçues, serait une autre justification apparente, mais erronée, de cette prétendue inégalité de richesse des Etats (Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. IV, précit., CUSTODI, ouv. cit., p. m. t. XXTIII, p. 95). Cette Lettre, dans laquelle il énonce nettement le problème de l’équivalence des richesses des nations, est intéressante par la pure et rigoureuse déduction des principes posés. Voir encore Dei Fidecommessi, liv. I, chap. II (CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. XXVII, p. 29, 30, 31), et Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. XXI, précit. (Custopt, ouv. cit., t. XLIX, suppl, p. 152), où il signale le faste du gouvernement comme signe erroné de non concordance de richesses.

1. — « …pretendo.… dimostrare…… che per legge indispensabile di natura si trovan esse tutte (les nations) alla medesima condizione.… » (Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. I, précit. CuSsToODI, ouv. Cit., p. m., t. XXIII, p. 23).

2. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. IV, précit. (Cus- TODI, Ou. Cit., ibid., p. 109). Il revient encore sur cette question de l’équivalence des richesses dans ses Lett. XVI et XVIII (Cus- TODI, Ouv. cil., ibid., p. 266 et suiv.; p. 305).

3. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. II, précit. (Custont, ibid., p. 39). Dans son Discours sur l'Economie Nationale, il reprend le problème en termes précis et catégoriques : Discorso sull Econ. Nazion., XX (Op. varie autogr., Marciana, It. class. II, cod. CXXXVIII, fo 239 verso). Au sujet de la Balance commerciale, voir encore ce qu’il dit dans un opuscule manuscrit : Osservazioni sopra una Dissertazione nel Giornale del Commercio (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f” 67 recto et verso, 68 recto) ; ces courtes observations, destinées au Comte de Rosemberg, ministre impérial, portent la date du 8 avril 1760.

Non seulement inutile', mais encore dangereux, lui apparaît le Commerce extérieur. La nation qui, régie par les mêmes lois?, doit se cantonner rigoureusement sur son territoire et vivre de ses ressources propres, perd de son indépendance du fait de l'importation et proportionnellement à l'importance même de cette importation ‘. C’est donc dès le principe une restriction naturelle au Commerce extérieur. De plus, ce monopole général ‘ que constitue le Commerce international exagère encore le défaut reproché à l'Industrie en provoquant une inégalité excessive de répartition, alors que l’opulence üe l'Etat doit s’inférer uniquement des ressources consommées ou possédées par tous, et non des richesses particulières de certains ’. Il serait cause également d’une hausse des prix dans la nation par suite de l’exportation des produits, de telle sorte que l’avantage personnel de l’exportateur se trouverait, au point de vue général, annihilé, et même au-delà, par l’augmentation de dépense impo-

1. — « Il commercio esterno si crede volgarmente giovar molto alle nazioni, quando alle nazioni non giova per nulla, o non accresce la sussistenza pure d’un solo. » Riflessioni sulle Rendite…., XI (Op. varie autogr., Marciana, It, class. II, cod. CXXXVIII, fo 21 recto).

2. — Lett. à F. Neri (LAMPERTICO, Giam. Ortes e la Scieneia econ. al suo tempo, Append. II, p. 299).

3. — Lett. in propos. della Econ Nazion., Lett. II, précit. (CusToni, ouv. Cit., p. m., t. XXIII, p. 37). Voir encore la lettre précitée à Neri et celle à Marco Lastri (LAMPERTICO, OUV. cit., Append. II, p. 304).

4, — Econ. Nazion., liv. I, chap. XVIII (CusTontI, ouv. cit. p. m, t. XXI, p. 112). Cf. encore : liv. IT, chap. XIX (CUSTODI, ibid., p. 200).

5. — Dell’'Inger. del Govern. nella Econ. Nazion. (Studi varil autografi, Marciana, It, class. XI, cod. CXXXV, fo 15 verso, LAMPERTICO, Ouv. cit., Append. V, p. 336).

6. — Voir Supra, p. 357, n. 5, et encore : Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. II, précit. (CUSTODI, ouv. cit., p. m,. t. XXIII, p. 36, 46) ; Lett. XVIII (ibid., p. 305 et 308) ; Dell’Ingerenza del Governo nellEcon. Nazion. (Studi varii autogr. Marciana, ibid., fo 21 recto et verso; LAMPERTICO, OUv. ci. Append. V, p. 344).

7. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. I, à Ciani, 3 mai 1777 (Cusroni, ouv. cit., p. m., t. XXIII, p. 19).

sée aux consommateurs nationaux !. Enfin, défaut capital, le Commerce extérieur, par suite de la concurrence exagérée qu'il suscite, est source fréquente de conflits ?.

Pour s'assurer des débouchés à son Commerce extérieur, l'Etat, en effet, aura tendance à multiplier les armements, à faire cette « ostentation de puissance »° si pleine de périls pour la prospérité nationale, puisque le bonheur et la liberté doivent être recherchés bien plutôt dans la simplicité et la modération — garanties de la pérennité des Etats — que dans les richesses excessives et le faste °.

Est-ce à dire qu’Ortes repousse absolument le Commerce international ? Non. Il s’en défend lui-même lorsqu'il dit : « Ce serait hors de propos, contraire à la pratique, et enverrait toutes mes doctrines dans les champs infinis de l’imagination, où j'ai coutume de tant envoyer les autres » f, Mais il y met une condition — concession qu'il fait à regret, contraint par l’état de choses existant ? — : que

1. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. II, précit., (Cusropt, ouv. cit., ibid., p. 46).

2. — Lett. in propos. della Econ. Nazion., Lett. XX, précit. (CustTopi, ouv. cit. t. XLIX, suppl, p. 116 in fine et 117 princip).

Page 1