Essai (G. DE MOLINARI, ibid., p. 71 in fine
Ces quelques rapprochements suffisent à démontrer l’influence certaine d'Ortes sur Malthus. Sans doute, le disciple de Wakefñield s'étend en longues discussions sur l’assistance obligatoire des paroisses, et rien de tel dans Ortes. Mais, n'oublions pas que Malthus écrivit cette dernière partie de son traité dix-neuf ans après la première; et rien d'étonnant à ce qu’il ait, là, totalement abandonné son modèle. Il n’en demeure pas moins acquis que les principes directeurs de la dynamique de la population, — les seuls au reste sur lesquels porte notre discussion — sont les mêmes chez Malthus et chez Ortes, et que celui-ci a bien été le premier à formuler ce qu’il est convenu d’appeler « les lois de Malthus », expressément quant à la progression géométrique de la population, implicitement pour ce qui est de l’accroissement arithmétique de la production !.
CONCLUSION
Les Réflexions sur la Population apparaissent donc comme un véritable traité qui, de tous les systèmes d’Ortes, est certainement le mieux ordonné, le plus clair,
1. — Certains auteurs l’ont entrevu sans cependant approfondir la question. Ainsi, Palgrave signale Ortes comme un précurseur de Malthus (Dictionary of Political Economy, V° Ortes). Knies, dans son Economie politique considérée d’après la méthode historique, reconnaît qu’'Ortes a précédé Malthus quant à la théorie sur la Population. Blanqui, dans son Histoire de l'Economie politique, le présente même comme ayant eu le premier l’idée du système exposé par Malthus. De même, comme un précurseur de Malthus : Garnier, dans son Principe de la Population ; Boccardo, dans son Dizionario della Economia politica ; de même, J. Conrad (Handwôrterbuch der Staatswissenschaften, Vo Ortes) ; Mohl (Die Geschichte und Literatur der Staatswissenschaften, t. III, p. 478). Cf. encore : Nouveau dictionnaire d'Economie politique, suppl., Paris, 1897, etc. L'idée d'ailleurs est nettement d’origine italienne. Botero, abbé de San Michele della Chiusa, en Piémont, et précepteur des enfants de Charles-Emmanuel de Savoie, avait signalé le problème près de deux siècles auparavant. Lui aussi blâmait les encouragements inconsidérés au mariage, défendait l'union tant qu’on n'était pas en mesure de nourrir et d'élever ses enfants, signalait l'arrêt du développement de la population malgré le mariage, par suite, notamment, du manque de ressources.
le plus riche en considérations judicieuses, en aperçus originaux. Il précise avec raison que la population augmente, se maintient ou diminue parallèlement à l’état progressif, stationnaire ou régressif des ressources qui la doivent précéder, et que la sécurité dans la possession, la plus large liberté possible, le maïntien d’une inégalité rationnelle de richesse sont les plus sûrs moyens d’en assurer un développement harmonieux.
Ces observations dénotent une largeur de vues qui classe cet apologiste obstiné de certaines iniques restrictions médiévales du droit de propriété parmi les esprits les plus ouverts aux idées modernes. Si l’on ajoute qu’à s’en tenir aux seuls termes de ses théories, lui revient cencore incontestablement le mérite de la découverte de la loi de progression géométrique de la population, on ne peut contester que, dans cette discussion si ardemment débattue au xvirr siècle, Ortes se révèle penseur original, méthodique et fécond.
Jugement sur Ortes
Nous voici enfin arrivé au terme de cette Etude que nous nous sommes efforcé de faire consciencieuse et impartiale.
Nous avons suivi Ortes dans toutes ses théories, dans tous ses concepts. Ses quelques ouvrages imprimés, comme ses nombreux manuscrits dépouillés et compulsés pour la première fois, nous ont permis d'exposer ses diverses doctrines. Nous devrions donc pouvoir porter maintenant un jugement d’ensemble sur ce mystique et contemplatif Chevalier errant de l’Idée, ce Don Quichotte intellectuel qui rompit des lances contre tous les systèmes, bons ou mauvais, indistinctement.
La tâche cependant demeure encore malaisée.
Mélange singulier de qualités et de défauts, il semile défier toute appréciation d'ensemble. La seule caractéristique que l’on puisse, à côté de son penchant pour la Mathématique et de sa dévotion fidèle à l'Eglise, signaler sans erreur possible, est son originalité. Le souci constant de son esprit est de corriger les données communément admises et, sous prétexte qu’elles sont basées sur l’erreur, de leur opposer ses opinions, toujours parfaitement logiques certes, et rigoureusement déduites de principes évidents, mais souvent artificielles parce que négligeant trop la réalité et les contingences.
S’il ne fut pas le penseur illustre que certains ont vu en lui, il ne fut pas le philosophe obscur, le littérateur touffu, le poète pesant, guindé et le politique chimérique ou l’économiste décourageant que malmenaient les Nouvellistes et que discutaient injustement quelques lettrés en mal de critique. Bref, il est moins que quelques-uns ae le supposèrent ; il est plus que d’autres ne le crurent.
Qu'’'Ortes se soit souvent trompé, nul ne peut songer sérieusement à le contester, A tant cultiver sa pensée, il s’est sans doute égaré, mais a pu, et su, promener sur son siècle un regard clairvoyant. Quand on le ijit et le médite, on trouve en son œuvre une profondeur surprenante et des traits de lumière qui, bien souvent, jalonnèrent la route où d’autres, plus aisément, purent cheminer après lui. Tour à tour clair et confus, précis et obscur, heureux par de belles périodes, une divination surprenante des besoins futurs, l’ampleur de ses vues, en même temps que fastidieux par la lenteur de son raisonnement, la froideur stricte de ses démonstrations, il nous apparaît doué d’une aptitude générale à toutes connaissances, qu'il s'agisse de Sciences exactes, de Philosophie, d'Economie Politique ou même de Belles Lettres.
Mathématicien, il le fut, en effet, au sens le plus large du terme : Physique expérimentale, Géométrie, Astronomie, Algèbre, — la taciturna Algebra comme il disait, — tel est le vaste domaine qui lui est familier entre tous. D'ailleurs, ses divers écrits sont dominés par l’idée mathématique, ce qui explique sa propension à inventer, à tout propos, et parfois même hors de propos, des systèmes pour régir les diverses connaissances. Et ce besoin de soumettre à la rigueur du calcul, au moins à la méthode scientifique, ses raisonnements et ceux des autres, explique le caractère toujours abstrait et parfois artificiel de ses démonstrations. Mais si cette tendance déborde exagérément le domaine propre de la mathématique, où Ortes s'affirme excellent parmi les meilleurs, il convient de reconnaître qu’elle lui ménagea une intuition magnifique des découvertes de l'avenir et lui suggéra quelques ouvrages intéressants et inattendus. Ainsi, il entrevit les applications les plus modernes de l'électricité et les secrets les plus récemment dévoilés de la composition atomique de la matière. Par son traité sur les Jeux de la Bassette et du Pharaon, il a su, d'autre part, rapporter à une des préoccupations les plus générales de son temps, ses déductions ingénieuses, et offrir des conclusions pratiques,
sages et moralisatrices, d'influence illusoire il est vrai, dans la Venise dissipée du Settecento.
Disciple averti de penseurs dont s’honore l'humanité — de Platon, de Descartes, de Machiavel, de Spinoza, de Maiebranche entre autres, — son œuvre philosophique reflète la même rigoureuse tendance, Qu'il s'agisse de sa démonstration logique et puissante — malgré ses données arbitraires et ses résultats marifestement erronés — sur la Vérité de l'Histoire, de ses remarques sur l’Opinion, motif social de réalisation des désirs humains, ou de ses distinctions subtiles, appuyées d'observations justes et précises, sur les Sciences Uiiles et Agréables ; que l’on examine sa thèse physiologique des Plaisirs et des Douleurs, plus fondée que le prétendu calcul auquel il imagine de les réduire ; ou ses développements sur la Philosophie des Anciens qui ne sont point qu’erreurs ; que l’on s’attarde à cetta étude minutieuse, et, par certains côtés, si riche en aperçus intéressants suriles Langues, que sont les Réflexions sur les Objets appréhensibles, partout on trouve des considérations ingénieuses qui frappent l'esprit, et, qu’elles le charment ou le heurtent, l’obligent toujours à penser.
Dans le domaine religieux et politique, la virtuosité d'Ortes est sans pareille et ses théories, même lorsqu'elles visent seulement à justifier la supériorité de la Religion catholique sur les autres, ou à défendre son temporel, pour spécieuses et discutables qu’elles soient, offrent un réel intérêt. Cet intérêt s'affirme, du reste, bien plus encore lorsqu’à la Religion, pivot central de sa doctrine, vient s’étayer le problème politique tout entier. L'association intime qu’il rêvait de réaliser entre la Religion et le Principat lui dicte des remarques originales qui méritent vraiment de retenir l’attention. Et l’on pourrait même se demander si, par une sorte d’atavisme, le problème politique — ses Réflexions sur la Cour de Berlin, où il soutient des principes que Machiavel n’eût point désavoués en sont la preuve — ne tiendrait pas, dans ses préoccupations, une place équivalente à son désir de restauration de la puissance de l'Eglise. Quoi qu'il en soit, ce lui fut l’occasion
d'exposer des vues justes et sages, tout au moins pour le Settecento, et de tirer des conclusions sociales dont notre époque a vu, avec leur réalisation, les conséquences et 1es excès.
Lorsqu'il aborde la Sociologie, le mérite d'Ortes n’est pas moindre, et les critiques de son Philosophe américain contre l'esprit de société présentent un ensemble de raisons sérieuses qui n’ont d’égales que la force des arguments contraires par lesquels les réfute le Philosophe européen supposé. Et il en va ainsi, qu’il aborde la question psychologique ou effleure la question juridique et historique. Ce sont toujours des remarques judicieuses, si elles manquent parfois de réalité pratique, comme il advient du reste à tout esprit essentiellement spéculatif.
Ce n’est point qu'Ortes ne sut, cependant, à l’occasion, se rapprocher de là vie, en littérature, notamment, où es personnages pensent et agissent avec une intensité puissante de vérité. Sa « manière », du reste, devait lui faciliter la tâche.
Ortes n’est plus le lettré acsdémique et courtisan du début du siècle. Il n’écrit pas pour le régal des assemblées patriciennes, maniérées et précieuses. Sa critique n’est pas indulgente. Sa parole n’est pas accoutumée à répondre par une flatterie alambiquée à une compliment contourné. Il est surtout l’encyclopédiste, littéraire sinon politique, dont Euterpe, qui inventa les Mathématiques et tira les premiers sons de la flûte au double roseau, est la Muse. Son dilettantisme sait marier Platon à Homère, trouve sa meilleure et plus rare jouissance dans le commerce de Newton, Leibniz, Diderot, voire même, bien qu'il les admire plus qu’il ne les aime, de Jean-Jacques et de Voltaire. Sa langue précise, nombreuse, colorée, vêt admirablement des idées tour à tour fortes et gracieuses. Que ce soit dans ses vers dont certains sont magistralement frappés ou dans sa prose d’une correction classique, la pensée est toujours exprimée avec netteté, souvent avec élégance. Et c’est là un mérite d'autant plus caractéristique chez Ortes, que sa formation le prédisposait beaucoup
plus aux pures spéculations de l'intelligence qu’au culte de la forme par la virtuosité du verbe.
Et cette particularité de son œuvre littéraire s'affirme surtout dans son théâtre. Certes ses Sonnets sont honorables, quelques-uns même parfaits ; mais le sujet devait le gêner parce que correspondant malaisément à son esprit. Au contraire, dans ses Drammi per Musica le sujet choisi permettait toutes les manifestations d’une culture nourrie de grec et de latin, passionnée de Lettres et de civilisation antiques. Voilà pourquoi il lui était plus facile de camper des personnages robustes, vivants pour de grandes idées, animés de nobles sentiments. Il sut, d’autre part, mêler à toute cette grandeur dans le devoir des traits de psychologie délicate qui atténuent la rudesse et l’austérité des caractères en apportant, chez certains de ses personnages féminins, une note apaisée plus humaine et plus naturelle. De telle sorte que l’on ne peut équitablement lui refuser, même dans le domaine littéraire pour lequel il était le moins préparé, un mérite réel et des qualités évidentes.
Ortes est encore un des rares économistes qui, au xvirI* siècle, honorent l'Italie par l'originalité et la force de leurs concepts. Classiques et Physiocrates peuvent, tour à tour, le revendiquer comme un des leurs : il ne se rattache fermement à aucune doctrine. Mais il a, par contre, inspiré les esprits les plus éminents des diverses Ecoles : Adam Smith, Melchior Cesarotti, Ricardo, Malthus, Karl Marx, Wilfredo Pareto, Walras, Bônm-Bawerk, Irving Fischer, pour ne citer que les principaux. En Econoïmie politique, il fait surtout figure d’isolé, se préoccupant peu des idées déjà soutenues, si ce n’est pour les discuter, et concevant ses Systèmes comme si rien, jusqu'à lui, n’avait été dit de raisonnable ni de sérieux.
Ses contemporains, par exemple, estiment que le commerce extérieur doit, pour la plus grande richesse de la Nation, l’emporter sur le commerce intérieur ? Il proteste, bien que partisan du libre-échange entre Etats. On préfère l’argent aux biens réels et consommables ? Il crie
l'erreur. Ces mêmes biens consommables, on les estime de quantité variable de pays à pays ? Il soutient qu’ils sont équivalents et rigoureusema2nt déterminés par la population. Les fidéicommis sont, d'une façon générale, jugés dangereux et injustes ? Il les donne pour un remède universel. On s'efforce de développer sans mesure la population sous prétexte d'augmenter la puissance nationale ? Il s'attache à démontrer que tout territoire, quant à ses habitants, doit se maintenir dans des limites étroites. Tandis que les Economistes soutiennent des thèses artifcielles, favorables, le plus souvent, à une seule minorité de privilégiés, il offre, ou prétend offrir, comme dans ses Fidéicommis, des doctrines gérérales conformes aux lois naturelles, à l'intérêt aussi du plus grand nombre. Et les exemples pourraient être multipliés…
Sans doute il a commis des erreurs, soutenu des paradoxes. Mais ces erreurs et ces paradoxes, il les a semés de vérités utiles, de remarques neuves, d’aperçus ingénieux lorsqu'il parle notamment du travail, de la différenciation originaire ou actuelle des occupations et de leurs rapports, de la liberté économique ; disserte sur l’inégalité de répartition, la monnaie, le renchérissement de 1a vie, les impôts, le prêt à intérêt ; nous donne la notion moderne du capital, condamne le salariat ou s'élève contre les dangers de l'esprit de conquête, l'insécurité des travailleurs, les conséquences fatales de ce qu’il appelle la servitude nationale.
Il ne faut pas méconnaître non plus la part très large, l'influence incontestable dont on lui est redevable dans les progrès de la méthode scientifique en Economie politique. Tout pénétré de théories abstraites, il a, évidemment, par trop négligé ici — comme ailleurs — l’observation des faits et de l'Histoire — en laquelle, nous l'avons vu, il n’avait aucune confiance — mais la rigueur mathématique de sa démonstration a du moins prouvé, en l’exagérant, que l'esprit scientifique, ainsi qu’on le croyait encore à peu près unanimement, n’était pas, bien au contraire, impropre en Economie politique.
Tantôt serviteur du passé dont on sapait l'édifice gothique, tantôt promoteur d'idées telles qu’il ne peut publier ses ouvrages en Toscane, à Venise ou dans les Etats du Pape ; pénétrant, âpre et paradoxal; contradictoire et méthodique ; tenace dans ses opinions ; réfléchi dans ses croyances ; absolu dans ses préjugés ; passionné dans ses discussions ; partial dans ses démonstrations, Ortes nous apparaît multiple, attrayant et divers. Ce lui fut, au surplus, un incontestable mérite que d’avoir, dans quelque domaine où son activité s’exerçât, négligé les apparences pour remonter obstinément jusqu'aux principes, et contribué ainsi à substituer au désordre des méthodes particulières, la déduction logique et féconde des postulats fondamentaux ; aux dissertations élégantes et souvent vides, le raisonnement rigoureux et précis. Et la claire conscience de ce mérite lui était, à bon droit, le meilleur des adoucissements à l’animadversion injuste des faux savants, dont il ne laissait pas d’éprouver une amertume cruelle, malgré la fermeté de son caractère et la noblesse de son esprit.
Tel fut Ortes dont lie souvenir n’a guère laissé de traces dans la mémoire des hommes parce qu’'indifférent aux éloges et n’attendant rien d’vtile des critiques, il préféra, à la faveur factice d’une renommée incertaine, une fière et dédaigneuse obscurité.
Par l'exposé, surtout chjectif, de son œuvre — sorte de mosaïque aux arabesques tour à tour harmonieuses et heurtées, nuancées de vives et chatoyantes couleurs, ou voilées de grisailile imprécise et terne — nous avons tenté de présenter d’après les plus saïillantes caractéristiques de son intelligence et de son cœur, ce bourgeois de Venise, généreux et pitoyable, hargneux pour le bien, qui, en plein Settecento, dans ce Mmansuetissimo secolo dont parle Alfieri, offre le contraste inattendu d’un Vénitien de l’Epoque héroïque.
VU, le 31 Mai 1934, Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris, H. DELACROIX.
VU et permis d'imprimer, Le Recteur de l’Académie de Paris, Signé : S. CHARLETY.