‹ Gianmaria Ortés: Économiste Vénitien 1713-1790Chapitre 2 sur 155 · L. — LE MILIEU POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

L. — LE MILIEU POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE

L'état social de l'Italie au début du xvirre siècle offrait, pour le progrès économique, le plus défavorable milieu que l’on pût concevoir. Les idées admises, les mœurs adoptées, les préjugés enracinés, l'ignorance, l'erreur, la superstition ?, constituaient de rudes obstacles, aussi dangereux à combattre

que malaisés à surmonter.

r. Giuio NATALI, dans son article sur Giuseppe Parini e il pensiero religioso nel secolo XVIIT, écrit : « Ignorante e superstizioso, il popolo credeva ancora alle streghe..., perseguitava gli ebrei, adorava le immagini.…. » ({dee, costumi, uomini del Settecento, p. 66).

Les classes aristocratiques, puissantes et jalouses de conserver leurs privilèges menacés, opposaient tout d’abord une résistance singulièrement facilitée par l’aveuglement des masses, hostiles à toute tentative de réforme sociale!. Leur orgueil, leur avarice, la crainte de se voir ravir ce que des iniquités séculaires leur avaient assuré, stimulaient leur énergie dans cette lutte qu’elles pressentaient définitive, et dont la seule pensée des conséquences les effarait. |

. À côté et au-dessus de ce premier élément redoutable d’obstruction, les écrivains d'Économie et de Politique voyaient encore se dresser contre eux, menaçantes, les maisons régnantes de la Péninsule dont les prodigalités folles, les dépenses des guerres de famille incessantes, ruinaient d’une façon continue et irrémédiable le pays, annihilaient toute énergie, décourageaient toutes tentatives en vue de l’amélioration du sort des humbles. Rois fastueux et vains, principicules arrogants et avides d'autorité pourchassaient impitoyablement les libelles et les traités de ces ardents défenseurs de la justice et du bonheur des peuples

L'Église, enfin et surtout, était hostile aux novateurs. De par sa grande puissance temporelle et morale, elle s'avérait comme un adversaire impitoyable. Elle comprenait parfaitement que, l’autorité souveraine battue en brèche, son prestige et son influence personnelle ne manqueraient pas, à leur tour, d’être jetés à bas. Elle prévoyait que le Principat, dépouillé d’une partie de ses prérogatives, se retournerait contre elle pour lui ravir ses richesses patiemment amassées, richesses qui, déjà, faisaient secrètement murmurer les classes dépossédées et la noblesse envieuse:

Malgré ces rivalités redoutables, bravant les calomnies

1. Voir LAMPERTICO (qui cite Colletta), Giammaria Ortes e la scienza economica al Suo tempo, p. 159, al. 1, in fine.

des sophistes à gages, les menaces des rois, l’anathème de la Papauté, la haine de la multitude ignorante et pour laquelle ils engageaient cependant le bon combat, les Économistes ou plus exactement peut-être les écrivains politiques ne renoncèrent pas à leur généreuse tentative. Pleins de foi dans la force de leurs idées, ils luttèrent avec une énergie d'autant plus grande que leur cause semblait plus compromise et leur triomphe plus incertain. Il n’en fallait pas davantage pour assurer le succès. Ils le voulurent, le méritèrent et finalement l’obtinrent.

Pour peu que l’on considère, d'autre part, à côté de la situation politique ainsi esquissée, les conditions économiques dans lesquelles végétait la Péninsule, on se rend mieux compte encore des difficultés à vaincre pour mener la tâche entreprise à bonne fin.

La terre, dans sa quasi-totalité, est au pouvoir des nobles et des Églises 1. Les lois féodales empêchent la libre transmission des héritages. Les fidéicommis et la mainmorte les retiennent dans les familles ou communautés, et pendant des siècles les mêmes fonds stagnent dans les mêmes mains incapables et négligentes. Des villages ne possèdent que les quelques arpents indispensables pour ensevelir leurs morts. Le régime des banalités sévit avec son cortège de vexations de toutes sortes. Innombrables sont les droits et les exigences des seigneurs. Il est des régions par exemple où le cultivateur se voit interdire de vendre le maigre fruit de son labeur avant que le maître ne se soit débarrassé de toutes ses récoltes. Il en est de même pour les achats. Nombre de jours dans l’année, le paysan doit abandonner ses propres travaux pour faire ceux

‘1. Ortes le constate lui-même: Ærrori popolari.…, axiom. TVVES (Cusropt, p. m., tom. XXV, p. 117). — Cf. encore axiom. IV, 5 (bid., p. 124).

8 GIAMMARIA ORTES

du noble ou de l’abbé. Le défaut de technique chez.les régisseurs des grands domaines ! enlève au surplus la seule chance d’exploitation normale. Enfin, certains mois de l’année, les fonds deviennent pâturages communs? Dans de telles et si déplorables conditions, l’agriculture, base véritable de toute richesse pour l'Italie à cette époque, ne pouvait donner, d’évidence le moindre résultat satisfaisant.

L’annone publique est détestable. Des États prohibent la vente à l'extérieur de l’huile, du lin, des grains. De lourdes taxes empêchent le trafic de province à province. Dans l'intérieur même de la province, l’absence à peu près complète de voies de communication, le transport obligatoire des marchandises à dos de bêtes de somme, les embuscades de brigands à l'affût dans les forêts ou au passage des gués, paralysent tout négoce.

Quant au commerce maritime, source incontestable de prospérité et de bien-être, il n'existe pour ainsi dire plus. Les corsaires d'Alger et de Tunis ravagent les côtes, fondent sur les vaisseaux qui s’aventurent hors des ports, pillent

1. Les maîtres sont, en effet, incapables de diriger les exploitations. Ortes le signale pour les nobles (ÆEyrori popolari…, axiom. IV, 3) (Cusropi, tbid., p. 118, princip.). On doit faire une exception pour Intieri. Bartolomeo Intieri, prêtre florentin (1678-1757), était venu au début du xvrtre siècle s’installer à Naples pour enseigner les mathématiques. Il gagna bientôt la faveur des Rinuccini, des Corsini, .des Medici de Toscane, qui lui confièrent la gestion de leurs immenses domaines dans le royaume de Naples. S’appliquant à l'étude de la mécanique, il inventa des machines pour le battage et la conservation des grains; parfaitement au courant des choses de l’agriculture et du commerce, il réussit, tout en accroissant les rentes de ses maîtres, à s'assurer une grande fortune personnelle dont il sut, Mécène avisé, faire généreusement profiter les jeunes écrivains.

2. Filangieri s'élevait contre ce droit de parcours (Delle leggi politiche ed economiche, chap. XID) (CUSTODI, p.m., tom. XXXII, p. 164). De même Zanon (cf. Sur pregi dell'agrcoltura, lett. III) (Cusropi, p. m., tom. XVIII, p. 52).

Page 1