‹ Gianmaria Ortés: Économiste Vénitien 1713-1790Chapitre 77 sur 155 · COMMUNES · texte numérisé non relu

COMMUNES

Tout pénétré de sa méthode géométrique, Ortes eut incontestablement le tort de ne pas développer, alors qu'entrevu, le problème de la division du travail, qu'Adam Smith, plus tard, devait exposer et démontrer lumineusement #. L’énoncé seul du chapitre où Ortes signale la nécessité de cette division

du travail en est bien cependant la définition implicite, — Occupazioni prestate a un modo e ricevute a tutti à modi, — qu'il explique clairement et brièvement : «Chacun ne pouvant s'employer dans tous les genres d'occupations, il importera qu’il s'attache à un, deux ou un petit nombre de métiers dans l'intérêt de tous: et pour ce qui touche aux autres modes

1. Econ. nazion., liv. I, chap. XI (Cusropi, bid., p. 75, in fine, et 76; brincip.). a

2. Platon, notamment, plaçait la différenciation des fonctions du travail à la base même de la constitution de la Républiqne. Il ne s'en était même pas tenu ar rôle matériel de cette division, mais la voulait voir encore étendue, dans le domaine intellectuel, jusqu’à conciure au régime des castes fermées.

3. LampERrIco trace à ce sujet entre le Vénitien et l’Anglais une comparaison originale et vraie: «Insomma se l'Ortes {ù impressionato dalla division del lavoro, somiglia a chi abbraccia ad occhio nudo un bell'orizzonte : lo Smith si arm d’un cannocchiale... » (Op. cit.,

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d'occupation, il en sera pourvu par les autres occupés dans la même mesure 1, » | LT Une conséquence du principe ainsi posé se présente aussitôt à l’esprit de Ortes : puisque chacun ne peut assurer son existence que par le fruit de son travail personnel, accepté de ses semblables, il faudra de toute évidence que ce travail trouve sa place dans les occupations de la nation 2. À défaut, il ne saurait avoir aucune valeur d'échange, et partant aucune utilité. On aura donc la tendance à rechercher les seules occupations — économiques où non? — universellement acceptées *. Ce n'est pas tant, en un mot, nos dispositions naturelles à telle ou telle occupation que la vogue des produits qu’on en retire qui nous déterminera dans le choix de notre carrière : nous serions, comme il le remarque très jus-

1. Econ. nazion., liv. I, chap. XIII (Cusropt, Dm, tom x, p: 88). Cf. également Eyrori popolari…., axiom. V, 2, (CusroDI, p. m. tom. XXV, p. 143), et supra, p. 120 et note 2.

2. Econ. nazion., liv. 1, chap. XIV (CUSTODI, p. m., tom. XXI, p. 90).

3. Ortes en donne le critère: «La distinzione delle occupazioni economiche dalle non economiche sara sempre pur questa che quelle si daranno si riceveranno all’istessa misura in permuüta di beni per esse all’istessa misura acquistati, e queste si eserciteranno insieme senza permuta e senza acquisto di beni. » (Econ. nazion., Liv. I, chap. XXII (Custopt, ibid., p. 137, in fine, et 132, princip.). Ces fonctions non économiques permettraient notamment à ceux qui seraient en surcroît dans les occupations économiques proprement dites d’employer leur activité (Econ. nazion., liv. IIT, chap. XXII) (Cusropr, ibid., p. 345); elles permettraient encore de tirer parti de l’oisiveté de chacun en facilitant l’enseignement des vérités et des avantages de la concorde (ibid., p. 347).

4. «Tanto e non più potran le oCcupazioni darsi quanto sian comunemente ricevute, e tanto potran comunemente darsi e riceversi quanto sian comunemente ricercate. » (Econ. nazion., iv. I, chap. XIV) (CUSTODI, pm, tom XXI. p. 91). C’est cette estime dans laquelle on tient l'occupation qui constitue ce que Ortes appelle sa qualité. La quantité ne serait autre chose que la durée de l'occupation (Econ. nazion., iv. IV, chap. IV) (Cusropi, p. m., tom. XXII, PA22)

tement, amenés à embrasser une profession de «recherche commune ».

Qu'est-ce à dire? Que l’on ne prisera que les occupations permettant un échange normal et facile des produits du travail personnel contre le produit du travail d'autrui !.

La recherche commune apparaîtrait donc comme une néga-

tion de fait de la liberté économique individuelle, et, par contrecoup, de la liberté personnelle ?. La liberté économique, pour Ortes, est, en effet, la possibilité d’exercer la fonction qui , nous plaît #. Elle serait un merveilleux élément de bonne entente entre les hommes: chacun s’employant selon ses aptitudes et ses goûts, ne léserait en rien — les aptitudes et les goûts se diversifiant à l'infini — les inclinations de ses semblables. Ce serait même là, peut-être, ajoute-t-1l, le secret de cette harmonie universelle, aussi chère aux philosophes barbus et hérissés de l'Antiquité qu'aux humanistes poudrés ŒHRVITES siècle tr.

Or, du fait de la recherche commune, deux sentiments contraires vont apparaître chez l’occupé : désir de lucre qui le pousse vers une profession rémunératrice; désir de suivre

r. C’estice qu'il explique d’une façon un peu obscure : « Per comuni ricerche io intendo le particolari di chi presta un’occupazione, accom- pagnate perd da altrettante di altri a’ quali sia essa prestata, o di chi ne dà e ne riceve i beni corrispondenti; le quali ricerche particolari ancora non sian contrastate dalle comuni di più altre. » (Econ. nazion., liv. I, chap. XV) (CusrTopi, p. m., tom. XXI, p. 94, 1n fine, et 95, princip).

2. Dei Fidecommessi, iv. I, chap. XIV (CusTODI, p. m., tom.XXVII, p. 106 et suiv.).

3. Lett. in propos. della Econ. nazion., lett. V, précit. (CUSTODI, p. m., tom. XXIII, p. 114). Ortes distingue deux sortes de libertés économiques. La liberté commune, juste parce que n’entraînant aucun empiétement sur la liberté d'autrui; la liberté particulière, injurieuse . parce qu'attentatoire à la liberté des autres. (/bid., p. 115.)

4. Ibid., p. 120. C'est, nous l'avons vu, ‘l'opinion de Verri (part. I, chap. I, $ 11, 2, supra, p. 30 et notes 1 et 2).

ses tendances personnelles qui l’incline vers une occupation souvent moins productive. Le premier, presqué toujours, l'emportera, et le travailleur, par un calcul mal compris, paiera de la perte de la liberté et du bonheur l'acquisition des richesses !. Dans ce but, il s’emploiera à des besognes qui lui déplaisent, alors qu’elles auraient parfaitement convenu à d’autres qui, s’ils ne veulent rester oisifs, devront à leur tour embrasser des métiers pour lesquels ils ne se sentent aucun goût. Et cette méconnaissance quasi générale de la loi de liberté économique provoque le mécontentement à peu

près unanime ?, Sans doute, observer rigoureusement la liberté

économique serait singulièrement restreindre, dans la plupart des cas, la productivité personnelle; néanmoins, dit Ortes, liberté vaut mieux que richesse, et, paradoxes au moins inattendus, il fait de la richesse et de la liberté économique des antinomies irréductibles, et voit dans la puissance et la prospérité des nations un signe d’esclavage ?!

Ces recherches communes seraient diversifiées non seu-

lement par des causes secondaires, telles que le climat 4, mais. surtout parlaliberté#; toutefois cette liberté n’est plus la liberté.

subjective que Ortes désigne sous le nom de liberté économique ;

1. Cf. à ce sujet Dei Fidecommessi, liv. I, chap. XIV (Cusropr, p. m., tom. XXVII, p. 112, in fine, et 113, Princip.). . 2. Ortes fait un tableau éloquent du contraste existant entre ceux qui s'occupent selon leurs inclinations et ceux qui n’ont pas la sagesse de le faire. (Lett. V, précit.) (Cusropr, p. m., tom. XXIII, p. 120). 32-14} pr33. :

4. Econ. nazion., liv. IV, chap. X (CUSTODI, p. m., tom. D. @.€ à IR CRETE si dirà quelle ricerche in parità di terre e di climi dovér trovarsi tanto più estese e moltiplici, quanto la libertà per esse di Stendersi prevarrà alla servitù di stendersi meno. » (Zbid., p. 56.) —

.IL estime notamment que la diminution des recherches communes du .

fait de la liberté doit au plus être dans le rapport de 3 à 1. Cf. Econ. hazion., liv. IV, chap. XVII (Cusropi, ibid, p. 102); voir encore liv. V, chap. II (ibid., p. 146).

LA ER pe, à

Et

il s'agit d’une liberté objective, politique, distinction sur laquelle il néglige d’insister au risque de provoquer la confusion !. Le gouvernement, en effet, nécessaire dans toute nation ?, doit être l’expression d’une raison commune, à laquelle tous se doivent conformer, et mieux cette conformité sera réalisée, mieux la liberté se trouvera assurée. Or, la liberté s'exprime surtout quant à l’activité humaine et à la possession des biens : moins le gouvernement sera par conséquent arbitraire, plus les communes recherches seront variées et importantes, parce que mieux les biens seront assurés à leurs pos-

sesseurs ?. Et cette liberté indispensable se trouverait garantie

par les occupations non salariées, de telle sorte que le salariat se trouve ainsi implicitement condamné dans la théorie de Ortes 4. FER Les recherches communes, dont la juste compréhension * serait vraiment nécessaire à ce que notre auteur appelle les «occupés primaires », jouent, on le voit, un tout premier rôle

1. Lett. V, précit., passim. | * 2. Econ. nazion., Disc. prelim., IX (Cusropt, p. m., tom. XXI, p. 24 et suiv.). RS

3. Briser ainsi une lance en faveur de la liberté, non seulement était conforme aux tendances, de nous déjà connues, de Ortes, mais encore n’était point chose inopportune : à Venise, en effet, les métiers se trouvaient régis par des règles strictes et rigoureuses. On ne pouvait par exemple être admis dans une corporation si l’on n'était fils de maître (capomaestro) ou si l’on n'avait exercé l'apprentissage (garzonato) et le compagnonnage (lavorenzia). L'apprenti devait avoir douze ans et l'apprentissage durait cinq ou six années. On restait. compagnon deux ou trois ans. Il y avait ensuite l'épreuve du chetd'œuvre, et quelquefois même ce n’était pas sufhsant. Cf. pour plus de détails sur cette question, fort intéressante d’ailleurs, LAMPERTICO, op. cit., p. 137. -— Voir (part. I, chap. I, $ 11, 1, supra, Pp. 19 et note 8) l'opinion de Genovesi au sujet de la liberté.

4. Econ. nazion., liv. IV, chap. XV (Cusropi, p. m,; tom. XXII, p. 88 et suiv.).

5. Facilitée par les académies (part. I, chap. I, S'IE, 3, Supra, p.43, note 5, in fine).

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dans son système. Elles détermineraient notamment le nombre des occupés dans chaque classe et le tiéndraient rigoureusement proportionné aux besoins !. Elles provoqueraient encore l'inégalité d’occupations, de biens, de population, sur des territoires égaux ?. Et, poussant, selon sa coutume, le principe jusque dans ses dernières conséquences, Ortes, partant de ce fait qu’à peu près personne ne remplit une occu-

pation conforme à ses aptitudes et à sa convenance, dit que

bien souvent des inoccupés, taxés de paresse, ne sont guère que des victimes dont on refuse les produits #. Les pauvres, et il voit là une loi de nature #, seraient la contre-partie des riches, et l'accroissement d'occupations et de la masse des biens dans la nation n’impliquerait pas forcément, comme on le croit en général, une diminution de l’inoccupation et de la pauvreté 5. Voilà comment, d’après lui, la souveraine avidité

1. Econ. nazion., liv. I, chap. XVI (Cusropi, p. m., tom. XXI,

P. 99 et suiv.). :

2. Econ. nazion., liv. IV, chap. IX (Cusropt, p. m., tom. DOCER P- 53; 54). | LS

3. Econ. nazion., li. I, chap. XIV (Cusropi, p. m., tom. XXI, P. 93). — Cf. encore Lett. in propos. della Econ. nazion., lett. IIT, à Giusepp. Albizzi, 5 juillet 1777 (CusroDt, p. m., tom. XXIII, p. 55 et suiv.).

4. Dei Fidecommessi, iv. I, chap. VIII (Cusront, p. m., tom. XXVII, p. 68).

5- «.2.. essendo le occupazioni e 1 beni posti in comune fra tutti, ragione vuole che quei che più s’occupano e con più di riputazione conseguan per le occupazioni loro non solo i beni propri ma quegli ancora degli altri... » (Lett. III, précit.) (Cusropr, p: m., tom. XXIII, p. 72). — Ortes revient fréquemment, dans son œuvre, sur ce point de la pauvreté contre-partie nécessaire de la richesse. Cf., par exemple : Der Fidecommessi, Prefaz. (Cusropt, p. m., tom. REV S D En): liv. I, chap. IT (:bid., p. 30); chap. IV (ibid., P- 42); chap. VIII (ibid.

P- 64, in fine, et suiv.); chap. XIX (ibid. p. 147 et Suiv.). — Let. in,

Propos. della Econ. nazion., lett. IT, précit. (Cusropt, p.m., tom. XXIII, P- 52); lett. III, précit. (ébid:, p. 57, 68); lett. IV, précit. (1bid., p. 100); lett. VI, précit. (ibid., p. 148); lett. XX, précit. (CUSTOPI tom. XLES; Suppl, p. 97 et suiv., passim). — Lett. XXIV, à Ciani, précit. (Cus- TODI, p. m., tom. XXIV, p. 397, in fine); lett. à Filippo Neri (Lam-

des occupés seule et non point la souveraine paresse des inoccupés obligerait beaucoup de personnes à subsister du travail et des biens d’autrui 1: c'est ce qui constitue la « pauvreté par défaut d'occupation »?. Et il ajoute : la meilleure preuve en est que l’on donne plutôt une aumône qu'un emploi #, alors que les malheureux devraient cependant être d'abord # secourus par du travail qui en fait des OCCupés 5.

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