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Total 181 IsT
Les IP, V% VP, X% XP et XVIIP arrondissements sont ceux où Ton trouve le plus de femmes au service des consommateurs, et les quartiers ci-après sillonnés particulièrement par des filles de débauche comportent :
Arr. Quartiers. Brasseries. Filles.
IP, Bonne-Nouvelle 12 60
IIP, Arts-et-Métiers 8 70
IV% Arsenal (Bastille) 3 30
V% Sorbonne 24 IIS
VP, Odéon 22 106
XP, Folie-Méricourt 10 52
XVIIP, Clignancourt 17 65
Il existe actuellement deux cents brasseries se servant d'un millier de verseuses.
Lorsqu'une boutique est à louer, c'est une brasserie de filles qui en prend possession sous un nom des plus fantaisistes.
Ces maisons se multiplient et pullulent ; elles sont courues, appréciées; c'est le goût du jour, car il s'en ouvre constamment de nouvelles.
Dans un intérêt de moralité publique, on chargea les commissaires de police de notifier aux propriétaires de cafés-brasseries en possession de billards d'avoir à les supprimer ou de renvoyer les servantes.
Des protestations surgirent contre les agissements de Tadministration préfectorale, e^ une feuille publique, ennemie de la police et cependant soutenue par elle, ouvrit ses colonnes aux intéressés.
L'un d'eux imagina, pour tourner la difficulté, d'entourer ses billards par une cloison fixée au sol et à hauteur d'homme ; des portes, munies de serrure, servaient de fermeture.
Le service dans cet endroit spécial, clos mais non couvert, était réservé à des garçons, et une affiche placée sur les portes en interdisait l'entrée, non pas seulement aux filles, mais à toutes les femmes.
Cette ingénieuse organisation ne fut pas reconnue suffisante, et l'autorité supérieure persista dans la mesure qu'elle voulait prendre.
Le propriétaire s'inclina en disant :
« Je paye un impôt assez lourd pour avoir des billards qui, en résumé, me rapportent fort peu ; je vais retirer mes cloisons, vendre mes billards, me débarrasser de mes garçons et augmenter le nombre de mes filles qui ne me coûtent rien et rapportent beaucoup.
» Je cherche dans ce changement ce que la
morale et le gouvernement pourront y gagner? »
A de rares exceptions, les brasseries même servies par des garçons restent assez mal tenues.
te matin et dans l'après-midi, on y rencontre des écrivains, des artistes, des employés de bourse et de commerce ; mais, le soir venu, ils cèdent la place aux escrocs, filous, souteneurs et agents d'affaires véreux. Les filles soumises et insoumises demandent ouvertement des consommations aux clients et font le racolage officiel jusqu'à l'heure de la fermenire, c'est-à-dire deux heures du matin.
Un étranger non initié au changement de public serait fort étonné de la différence de ton, de manières, de langage des habitués du jour comparés à ceux de la nuit.
Installations^ Costumes, Exhibitions
et Réclames
La création d'une maison de tolérance rencontre une série d'obstacles, et la plus légère réclamation suffit pour refuser l'autorisation demandée.
Autorisée, elle est soumise à de sévères règlements administratifs, accompagnés de surveillances soutenues et suivies de visites renou-
velées à toutes les heures du jour et de la nuit.
Son existence est sans lendemain, et Ton comprendra pourquoi des brasseries à femmes ont rapidement fait leur apparition. A T égard de ces derniers établissements, Tenquête ouverte est dérisoire et les formalités à remplir sont simplifiées par une absence complète de règlements. Ayant le droit de s'installer partout, partout ils s'installent.
Les maîtresses de tolérance ont donc transformé leurs maisons, pour se soustraire à Taction, de la Préfecture de police.
Des propriétaires, des principaux locataires, des commerçants s'opposent énergiquement à l'ouverture et même à la réouverture d'une maison de tolérance en criant au scandale, à l'immoralité ; mais ils acceptent les yeux fermés la présence d'une brasserie agrémentée d'une enseigne plus ou moins licencieuse.
Je citerai l'exemple de ce pharmacien, ennemi par système des maisons de prostitution. Il était parvenu à force de plaintes, que ses voisins signaient par complaisance, à obtenir la fermeture d'un de ces établissements créé depuis cinquante ans et situé non loin de sa pharmacie. Le propriétaire changea la nature de son immeuble, les chambres furent mises en meublé, et dans la boutique il fonda une brasserie de filles.
Le pharmacien devint la première victime de ce changement. Son fils, âgé de dix-huit ans, après avoir longuement soulagé le coffre-fort de son père, partit à l'étranger en prenant pour
guide la première inviteuse de la nouvelle brasserie, une Allemande aussi blonde qu'il était brun.
Sur les anciens boulevards extérieurs, les petites maisons aux persiennes vertes, dont l'entrée est surmontée par de gros numéros placés sur des carreaux dépolis, tendent à disparaître à la suite d'un manque absolu de clients, ceux-ci rencontrant au centre de Paris ce qui leur est nécessaire. Les gros numéros sont remplacés par des devantures de boutiques formées à Taide de fonds de bouteilles ou garnies de verres multicolores indiquant suffisamment le genre de commerce qui se pratique.
Certaines brasseries sur divers points de la capitale sont tellement rapprochées les unes des autres que le public les confond avec de véribles maisons de tolérance.
Si on pénètre dans l'intérieur de ces beuveries, on se trouve en présence de tenanciers et tenancières cherchant à se dépasser en se distinguant de maisons rivales par des nïodifications et des transformations successives qui ont amené la brasserie à décors. C'est ainsi que dans un cadre entourant un village flamand, un intelligent propriétaire a pu réunir toutes les distractions, tous les plaisirs.
La vaste salle du rez-de-chaussée est coupée en trois parties, et les planches séparatives sont dépourvues de porte, ce qui facilite les communications.
La première partie est affectée à la table d'hôte, la seconde contient les billards et dans
la troisième il y a un jeu de quilles dont le» boules sont g-arnies de caoutchouc ne produisant aucun bruit.
Le sous-sol sert de salon pour les jeux et au premier étage une pièce pourvue d'un piano est réservée aux amateurs de musique, de chant et de danse.
Les filles circulent librement en se permettant toutes les privautés. Les clientes rivalisent de zèle avec les servantes.
L'immoralité ne connaît pas de limite, on se livre, à la suite de mots et de gestes obscènes, à tous les attouchements, à tous les écarts possibles dont les résultats ont pour but de pousser â la consommation en aiguillonnant les consommateurs.
Cette brasserie modèle a pour annexe indispensable un hôtel meublé tenu par un ancien maître de maison de tolérance.
Le personnel de la brasserie se compose de dix garçons et de douze filles.
Au principal comptoir est assise l'enfant du titulaire, une jeune fille de dix-sept ans. Elle fait partie du mobilier.
Dans le 5® arrondissement existe une autre brasserie servie par neuf filles, toutes locataires d'un garni en communication directe avec ladite brasserie.
Les verseuses invitent ouvertement les consommateurs à se rendre dans leurs chambres pour y passer quelques instants.
Au 6° arrondissement une brasserie a ses cabinets affectés aux visites dans son sous-sol.
II suffit de faire un peu de bruit avec une chaiae pour activer le départ dea retardataires.
Dans un grand nombre de brasseries figure une pièce qui, sous prétexte de servir de chambre à coucher à la bonnei n'est en réalité employée qu'à servir les goûts des clients et le chef de rétablissement ne remet la clef de cô petit réduit à ses inviteuses que moyennant rétribution.
La moyenne est de cinq francs l'heure .
En résumé les sous-sols, les grottes, avec retraite isolée où l'on va soi-disant étudier la droit civil, ne servent que de tête-à-tête expansif.
La décoration des brasseries nécessita le costume aux filles. Il fallait leur donner un caractère, pour réjouir la vue des consommateurs
et faciliter le service. Les vêtcm«ents, à
leur début, n'avaient rien d'affichant ; les verseuses, vêtues de noir, portaient dans les cheveux un gros nœud en rubans de même cour leur, à la mode alsacienne.
Cet innocent et patriotique travestissemeM disparut bientôt pour faire place à des costumes plus fantaisistes. On vit des inviteuses en uniformei de chasseurs et de zouaves. Le succès fut médiocre et l'attirail militaire alla rejoindre au vestiaire les vêtements de deuil.
Remplaçant les garçons de café, les filles ^n prirent le genre, les allures et l'habit afin d'avoir l'occasion d'exhiber leurs formes. Les cheveux courts et la veste enlevaient à la plupart des femmes ce cachet féminin en leur
donnant un air de raideur qui déplut. Pourquoi faire revivre le pantalon puisqu'on supprimait le service des hommes. L'essai était maladroit, inutile ; au bout d'un mois il échoua.
Que faire pour attirer la clientèle?
Un gérant de brasserie eut l'idée de revêtir ses inviteuses de bas de couleur, de souliers à hauts talons, de jupons courts avec tabliers blancs sur lequel se détachait le cuir rouge ou noir d'une petite sacoche.
C'était décent et coquet. La vogue en resta longtemps, mais comme il faut toujours du nouveau, d'excentricités en excentricités, les tenanciers de brasseries à femmes en sont arrivés à des exhibitions immorales.
Selon le caprice, la fantaisie des propriétaires ou gérants de brasseries à filles, leur personnel s'est successivement affublé de costumes plus ou moins exotiques, représentant des Andalouses, des paysannes. Italiennes, Ecossaises, Suissesses; enfin ils sontentrés dans le domaine des opérettes en vogue et ont choisi de préférence les jupes écourtées laissant aux jambes leur entière liberté.
S'habiller le moins possible, tout est là.
Heureusement pour la morale publique, l'administration supérieure , sous sa paternelle bienveillance, a parfois de légers mouvements de révolte, elle impose officieusement l'obligation aux maîtres de brasseries de remonter les corsages en velours et d'allonger les jupes de leurs servantes. Il était temps de réagir un peu, les vêtements, en se raccourcissant de plus en
plus, en haut comme en bas, s'acheminaient lentement , mais progressivement vers une* suppression totale, pour faire place au simple et faible maillot de soie rose.
Ne trouvant plus rien à inventer, même de& négresses originaires de Montmartre, n'avait-il pas été question de l'ouverture de brasseries où le service serait rempli par des filles travesties en religieuses et par des garçons déguisés en moines ?
La plupart des maîtres de brasseries obligent les filles à payer le costume spécial affecté à rétablissement.
Les exploiteurs de ces sortes de maison»
avaient fondé un organe de publicité donnant les noms, prénoms, âges et domiciles privés des employées. A l'aide de ce journal, on connaissait les tenants et aboutissants des brasseries à femmes. Tout y était analysé d'une façon discrète, ce qui rendait toute poursuite difficile.
Cette feuille, adressée aux étrangers descendus à Paris, offrait la liste des brasserie^' bonnes à visiter, ainsi que celles où il fallait s'abstenir d'aller.
Ce journal disparu, ils ont alors fait distribuer sur la voie publique des prospectus illustrés représentant des femmes ayant des poses désordonnées.
J'ai sous les veux une carte-adresse sur laquelle est gravée une femme nue appuyée contre un arbre, celui de la Science, et, près d'elle, l'examinant, deux jeunes collégiens.
L'artiste a reçu deux cents francs pour la confection de ce dessin.
D'autres gravures obscènes, ou au moins lascives, sont envoyées par la poste à toutes les personnes touchant de près ou de loin à la prostitution. On y voit une fille dans une tenue plus que décolletée; une femme n'ayant pour se couvrir d'autres vêtements qu'une opulente chevelure artistiquement arrangée et qui, soua prétexte de voiler les parties pudiques, rend l'image encore plus immorale.
Des imprimés sur parchemin représentenii des bacchantes auxquelles des amours verseivft à boire. Ces amours entrelacés sont attachés à un Priape, et la gravure est extraite en partie de l'ouvrage : « Des monuments du culte secret des dames romaines. »
Cette publicité malpropre se complète paz une circulation, sur les plateaux, à côté des bocks, de petites images avec questions t&Ue» que celles-ci :
Cherchez le bijou qui s'ouvre en faisant la révérence ?
Où est le chat?
Où est la source ?
Où est le bonheur?
Où est le truc?
Dans les sous-sols des» brasserie», sur les panneaux reliant les glaces, sont tracée» de» inscriptions obscène», et certaine» caissières offrent aux habitué» discrets le» photographie», en costume d'Eve, des plus jolie» verseuse».
Malgré toutes ces exhibitions,, ces réclame»,.
les maîtres de brasseries à femmes organisent, à l'époque du carnaval, principalement le Mardi-Gras et le jour de la Mi-Carême, des cavalcades, des chars où les femmes déguisées distribuent librement des prospectus de la maison ; cette dernière publicité tapageuse et grossière n'est pas faite pouir servir la cause de la morale publique:.
Patrona et Filles
Plusieurs brasseries de femmes sont commanditées par des hommes politiques, mélangés à des souteneurs^ financiers,, aux apparences GOFreetes^, et ne vivaat en réalité que du prodhodt de la débauche. Quelques-unes sont exploitées paor d'ancieik» maîtres de maisons de tol'étWBtcer pourvus de casiers judiîciaires édifiants. D'autre» ont pour gérants des déclassés, tels que professeurs, musiciens, clercs d'avoués.
Les gérante* sont recrutées parmi les intstitntriieies dévoyées, les sages-femmes ennemies de la maternité y les directrices d'agences maitrimoniales hors d'usage ; la plupart de ces periHDimes ont été élevées aux maisons d'éducation de Saioft-Denis, d'Ëcoueoi ou des Loges.
Darais les actes d'association, derrière le nom du titulaire, se dissijnidjent souvent des individualités allemandes; on déguise leur nationar-
lité en les désignant comme originaires de Belgique, d'Autriche ou de Suisse.
Commanditaires, patrons, associés, gérants, fréquentent assidûment les courses ; je poun^ais en citer trois ayant chevaux et voitures, malgré plusieurs faillites survenues, il est vrai, dans des conditions avantageuses pour eux.
Presque tous ces êtres, mâles et femelles, exploitent leur personnel composé de femmes mariées, de filles soumises et insoumises, se livrant à la prostitution avec un ensemble parfait.
Au lieu de recevoir un salaire, ce sont, au contraire, les filles qui doivent une redevance en argent et en... nature pour avoir le droit de servir.
C'est nouveau, productif et honnête!
Cette singulière redevance, inconnue il y a une dizaine d'années, varie de cinquante centimes à quatre francs par journée de travail. Les fêtes et les dimanches sont exceptés. Le tarif augmente selon le temps et la saison. Elle est soldée soit le matin, à l'arrivée des servantes, soit après le service, au moment du règlement définitif. Elle s'appelait au début « le tablier ». Celui-ci, à la suite des transformations de costumes a disparu, aussi la valeur du tablier est devenue « la casse ».
Les verseuses payent en outre un second droit réglé sur le nombre des places confiées à leur activité. Les meilleurs emplacements, les endroits retirés, la position des tables, tout cela est étudié, recherché et mis aux enchères.
GIBIER DE SAINT-LAZARE 14f
Si une inviteuse s'absente sans autorisation^ en dehors de son jour de sortie, fixé d'avance^ elle subit une amende de cinq à dix francs sans préjudice de la somme à percevoir le matin.
Lorsqu'un client désire emmener une verseuse, le patron n'y met aucun obstacle ; il prélève seulement une taxe sur son employée, taxe basée sur sa valeur commerciale.
Chaque retard, chaque manquement au service est encore passible d'une retenue.
Dans la majorité des brasseries, les filles sont obligées de fournir à leurs frais les allumettes aux clients.
Le travail régulier commence à trois heures de l'après-midi et se termine vers deux heures du matin. Ce sont pour les autres heures de la journée, celles de garde, les solitaires, qui font le service et remplacent momentanément leurs camarades malades ou en congé. On les appelle aussi « tourmentées », parce qu'elles n'ont point de tables attitrées et qu'elles sont en conséquence contraintes de pourvoir à toutes. Leur service est des plus pénibles ; il faut suffire à la clientèle et satisfaire toutes ses fantaisies. Les filles ne font qu'un seul et copieux repas dont elles ont facilité le passage par de nombreux apéritifs, et, pour éviter une trop laborieuse digestion, elles absorbent ensuite de puissants digestifs.
Afin de bien marquer l'époque de la servitude de leur corps, elles piquent dans leurs cheveux une fleur à la couleur rouge : cette fleur indique, par son langage muet, l'indis-
position passagère, naturelle, qui oblige Tamateur à provisoirement s'abstenir.
Le gain de toutes les filles repose en partie sur le pourboire, et celles qui réalisent des recettes fructueuses sont obligées d'avoir un gracieux sourire suivi d'une parole aimable pour chacun des arrivants.
A rinstar des commis dans les magasins, elles ont une remise sur les marchandises débitées.
La consigne étant de boire, boire sans cesse, boire toujours, c'est l'ingurgitation intéressée- En effet, elles ont droit à cincj, dix, et vingtcinq centimes sur la valeur des consommations, aussi offrent-elles ce qu'il y a de plus cher ; la chartreuse et le vin de Champagne sont particulièrement recommandés.
Un client se trouve-t-U dans un état voisin de l'ivresse , le cas est prévu , l'on met en pratique un moyen qui consiste à le pousser encore à consommer sans qu'il puisse s'enivrer davantage. L'eau joue son rôle. On en additionne les liquides, tout le monde y gagne, principalement les patrons et les filles.
Les employées des brasseries peuvent rece^ voir quotidiennement de cinq à vingt franc»^ et au lieu de réaliser des économies,, elles fument, jouent, se perdent dans le vice et se tuent dans l'ivresse ; usées jusqu'à la moelle^ celles qui ne deviennent pas folles^ sont frappées par la phthisie, c'est l'entrée à l'hôpital, précédant la mort.
Les brasseries à fiUes^ ressemblent à ces
GIBIEft DE SAINT-LAZARE 443
établissements qui, en Chine, portent l'agréable nom de Bateaux de fleurs. A Paris, elles remplacent, non sans danger, les tolérances. Les filles au lieu d'une maîtresse ont un maître qui les dirige.
Dans la maison de tolérance, Thomme n'a aucune responsabilité ; dans la brasserie, il doit les supporter toutes.
L'autorité administrative interdit aux maîtresses de maisons de vendre aucune espèce de marchandises à leurs pensionnaires ; c'est le contraire qui a lieu dans les brasseries où les patrons installent leurs plus utiles verseuses dans des appartements loués et meublés par eux. Ils leur font livrer à tempérament du linge, des chaussures, des chapeaux, de la fourrure et des bijoux.
Les jolies inviteuses sont appréciées, soignées et rapportent abondamment.
Parmi les titulaires des brasseries figure un ex-garçon de tolérance, dont les allumeuses sont toutes inscrites sur les contrôles de la prostitution.
Une autre brasserie est tenue par une fille soumise, et sa mère sert de doinestique aux servantes. L'unique garçon ouvre la boutique, s'occupe du balayage, nettoie les carreaux et lave la vaisselle.
La Préfecture de Police ne peut empêcher les filles sounlises. venant régulièrement à leurs visites sanitaires, de se réfugier, par horreur du trottoir, dans les brasseries à filles ; elles se sentent plus libres et échappent aux
sévérités des agents chargés de rattribution des mœurs.
Plus à plaindre qu'à blâmer, ces tristes filles sont moins méprisables que leurs patrons, sans scrupule, réalisant de gros bénéfices sur Timmoralité et la santé de leur personnel.
Pour en démontrer plus encore la justification, je transcris avec fidélité le questionnaire adressé par le gérant d'une des principales brasseries de femmes de Paris. Il était annexé à une lettre saisie sur une demoiselle Ida, inculpée d'abus de confiance, et arrêtée en vertu d'un mandat d'amener décerné par l'un des juges d'instruction du parquet de Marseille.
Voici d'abord la lettre :
« Mademoiselle Ida ,
» Il me manque une solide entraîneuse pour remplacer une non-valeur dont j'ai Tintention de me débarrasser.
» Ma maison est reconnue pour servir d'école commerciale. Les tables servent de comptabilité et les verseuses de caissières.
» On apprend rapidement à connaître l'addition des bocks, à soustraire les verres pleins, à multiplier les consommations et à diviser les
faveurs. Réfléchissez Le voyage est à vos
frais, et avant de quitter Marseille, remplissez vous-même les vides placés entre les hgnes du papier ci-joint, et envoyez-le moi avec votre photographie, à mon domicile privé, boulevard de Strasbourg, n*. . . »
Voici maintenant le questionnaire :
— Avez-vous déjà servi dans les brasseries ?
— Oui. A Lyon et ici.
— Etes -vous jeune ?
— 24 ans.
— Aimable ?
— Comme un bijou.
— Jolie ?
— Examinez ma photographie.
— Galante?
— ' Avec art. J'offre, j'attire et je retiens le client. #
— Avez-vous bon estomac ?
— Constitution robuste, et si je n'ai pas la sobriété, cette vertu du chameau, je possède en revanche un estomac d'autruche, habitué à tous les breuvages, même ceux frelatés. J'avais, comme mes pareilles, commencé à pratiquer la fraude. Aujourd'hui je bois sans me griser. Vous entendrez ma voix, vous verrez mon chic et vous apprécierez mon entrain à la manœuvre.
— La devise de ma maison est : Toutes à tous. Quelle est la vôtre ?
— Celle de Panurge : Satisfaire avec complaisance le patron, les clients, et mon. . . ami de cœur.
— Un certificat médical est-il exigible tous les mois ?
— Accepté.
A bientôt.
Ida.
i^ LA P01.ICE PARISIEiriHE
Consominations
Au moment de commencer le service -officiel, les filles agrafent à leur corsage la sacoche traditionnelle, pour y déposer les jetons représentant une valeur de 10, 20, S% et SO centimes, jetons nécessaires au contrôle et qui servent en même temps de payements à la caisse.
Ce sont les bières étrangères qui forment la principale consommation des brasseries à femmes, et les titulaires, toujours à la recherche du nouveau, dans le but de plaire à leur clientèle, ont inventé une progression poor le débit de ce» boissons, c'est-à-dire des verres de plus en plus grands désignés sous des noms bizarres.
La ciope a disparu pour faire place au bock, qu'on cherche à son tour à supprimer dans la dégustation française. Le mot bock est allemand et aurait pris naissance à Munich sous le règne de Louis de Bavière. Près du bock, est arrivé le galopin, petit verre étroit dont le contenu s'avalait d'un trait ^ans avoir le temps d'humecter les lèvres. Le distingué, à 50 centimes, fit alors son entrée ; mais sa forme, sa largeur, sa taille, sa rondeur devinrent l'objet de vives discussions. Le confortable, à 1 franc, en profita pour se montrer, et successivement
GIBIER D£ &AINT-LAZARE 147
apparurent Y extravagant et lé mince dé ehic. Ce dernier verre, du prix de 2 £r. 50, a une* capacité de dix bocks.
A la suite de paris expérimentés, connusi' d'avance^ mais utile pour se faire offrir des consommations par des clients de passage, de»^ buveurs d'ordre supérieur ont absorbé dans une* soirée de trente à quarante bocks, précédés, accompagnés et suivis d'une quantité respectable de verres de liqueurs. Ces buveurs forment Texception. La majorité des servantes, obligée de se livrer à une absorption de liquide, se satisfait avec une douzaine de bocks,plusieurs> absinthes et quelques petits verres de kirch et de chartreuse. Quant à celles qui ne peuvent supporter ce régime, elles ont recours- à des subterfuges et ne prennent que des boisson»
inoffensives, payées comme véritables et sérieuses. Les plus habiles verseuses trempent simplement leurs lèvres et font adroitement disparaître le verre et son contenu. Si c'est de la bière, elle retourne au tonneau ; si ce sont des liqueurs, elles reprennent leur place dan» les flacons respectifs. Rien n'est perdu, et, comme rapfMurt^ c'est excellent.
Les principales brasseries de femmes débitent de mille à deux mille bocks par journée. On a récemment calculé en Europe quelle était par année et par habitant la quantité de bière consonmaée. C'est le Belge qui en fait la plus grande abscorption, il est porté pour 156 litres; l'Anglais te suit de près, 145 litres; l'Allermand se contente de 100 litres ; le Danois,
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60 litres ; le Hollandais, 40 litres ; FAutrichien, 35 litres ; le Suisse, 30 litres ; le Français et le Suédois, 20 litres; le Russe, 8 litres, et Fltalien, 5 litres.
La France, d'après cette nomenclature occupe le huitième rang. Sa bière honnêtement fabriquée a dix qualités pour une, sa composition ne renferme que de Torge, du houblon, de la levure et de Peau ; elle est saine, hygiénique, nutritive, et cependant on la délaisse en faveur des bières étrangères, fortes, alcoolisées, auxquelles on ajoute pour les rendre claires et faciliter leur transport des acides, picrîques, phéniques, salicyliques. Elles sont si savamment manipulées qu'elles relèvent de la toxicologie, et les brasseries étrangères ont Taudace d'appeler cela des produits conservateurs.
Les buveurs de bière se laissent ainsi empoisonner aux dépens de leur santé et de leur argent.
C'est l'Allemagne qui expédie le plus de bières à Paris. La Compagnie des chemins de fer de l'Est a même organisé des convois spéciaux connus sous le nom de « Trains de bières ». L'extension du poison allemand devient inquiétante, déplorable. Si le vin fait momentanément défaut, l'orge et le houblon ne manquent pas, puisque nous en exportons; il faut donc espérer que les bières françaises finiront par dominer. Le public comprendra-t-il enfin que le bock étranger, qu'il boit à Paris, serait impitoyablement jeté dans les ruisseaux de Vienne, de Munich et de Berlin?
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Le Procureur de la République et le Préfet de police, ^e sont heureusement mis d'accord avec le directeur du Laboratoire municipal pour interdire et poursuivre la mise en vente de bières salicylées. L'entrée de ces boissons est devenue Tobjet de surveillances incessantes et les prélèvements analysés ont démontré , en dehors des acides, la présence dans les liquides, de fiel de bœuf, aloès, quassia-amara, glycérine , absinthe et gentiane. Une vraie pharmacie.
La santé des consommateurs ne peut que gagner par la nouvelle mesure prise, et les débitants n'ont plus à craindre de poursuites judiciaires.
Les boissons additionnées de borate de soude ou de bisulfate de chaux, expédiées contre remboursement, lorsqu'elles ne sont pas réclamées par l'expéditeur sont coulées en gare , et les frais d'expertise restent à la chargje de la police.
Dans la gare de La Villette, plus de deux cents fûts, retenus par le service du laboratoire, ont été coulés, c'est-à-dire jetés à Tégout.
La bière , d'origine allemande , contenait , dans des proportions considérables, de Tacide salicylique, et son propriétaire avait annoncé à grand renfort de réclame qu'elle était nette de tous produits malfaisants. Les importateurs ont réclamé contre cette mesure, qualifiée par eux d'arbitraire, en déclarant que si la loi allemande mentionne dans son article 12 : Sera puni de la prison et, en outre, pourra être privé de ses
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droits civils et honorifiques celui qui, à dessein, aura préparé des objets destinés à servir à autrui d'objet de consommation ou alimentation, de telle sorte que leur absorption puisse nuire à la santé humaine ; de même celui qui, sciemment, aura vendu, mis en vente ou en circulation, sous le nom d'objets d'alimentation ou de consommation , des substances dont l'adoption peut léser la santé humaine.
L'article 13 dit : à la condamnation s'ajoutera laconfiscationdes objets qui auront été produits, vendus, mis en vente ou en circulation, sans qu'il soit distingué si ces objets appartiennent ou non au condamné.
Ces deux articles n'étaient applicables que pour le territoire germanique et n'interdisaient point l'emploi d'acides aux bières destinées à l'exportation. On nous défend, disent les Allemands, d'empoisonner nos nationaux, mais il n'en est pas de même pour les habitants des nations limitrophes. Cette restriction est admirable de cynisme et rentre dans le cadre de la probité commerciale de ce pays.
Dans sa séance solennelle du 25 janvier 1886, l'Académie de médecine a déclaré ceci : L acide salicylique est un véritable poison.
Les expéditeurs ne peuvent être poursuivis en France, puisque, pour constituer le délit, il faut établir la mise en vente.
La jurisprudence l'établit ainsi qu'il suit :
Un particulier a le droit de se faire expédier de l'étranger des fûts de bière falsifiée, d'en faire boire à ses parents et à ses amis ; jnais si
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les bières sont de fabrication française, elles sont susceptibles de saisies et de poursuites.
Pour alimenter plus encore le débit de toutes ces bières étrangères, les comptoirs des brasseries à femmes sont garnis (f horribles cochonne- ?*i€S que la choucroute accompagne.
Si les Allemands ont fait choix de cette alimentation, c'est une raison pour qu'elle nous soit funeste ; chaque peuple a son tempérament qui lui est propre, et rien ne diffère plus d'un Allemand qu'un Français né au nord, au midi, et même à Paris.
Il y a tout lieu de croire que nos enfants verront disparaître le phylloxéra et que le vin reprendra sa place parmi nous.
Le cabaret était français ;
Le café parisien.
La brasserie, institution mixte, avec ses filles, son porc et sa choucroute, restera toujours cosmopolite.
La dientèle
La clientèle des brasseries à femmes varie selon la rue, le quartier et l'arrondissement. Cela permet aux serv'antes, une fois démodées, sur la rive gauche, de traverser les ponts pour venir s'installer sur la rive droite et de s'y refaire une virginité. Quelques-unes sa
lo2 LA POLICE PARISIENNE
font suivre par leurs clients assidus, absolument comme un chien bien dressé suit sa maîtresse.
Les établissements situés à proximité des gares de chemins de fer ont un personnel spécial, dangereux pour les étrangers et les voyageurs en passage.
Ceux placés non loin des théâtres et cafésconcerts sont visités par des musiciens, des acteurs, des chanteurs et des compositeurs de musique légère.
Aux environs des Halles, on peut y voir garçons bouchers, tripiers, porteurs, parmi des commis de magasins.
Près des casernes, aux abords du Champ de Mars, les brasseries à femmes sont envahies par les militaires.
Dans les faubourgs, la clientèle s'y trouve plus mélangée ; c'est un composé de petits patrons et d'ouvriers aisés.
Sur les anciens boulevards extérieurs et dans les voies excentriques, elles servent de domicile habituel aux personnages ornés de hautes casquettes et cravatés de foulards rouges. Ils attendent leurs demoiselles coiffées de chignons tombant sur la nuque.
Ces ignobles couples, après la fermeture des cabarets, racolent et dévalisent les passants attardés.
Le centre de Paris possède également des brasseries à femmes fréquentées par des individus suspects, aux moyens d'existence problématiques et jouant anx cartes du matin au soir
pour se perfectionner dans ce qu'ils appellent Tart de maquiller les brèmes (1).
Ce que Ton est convenu aujourd'hui de désiger sous le nom de quartier latin, comprend la plus grande partie des rues composant les V et VP arrondissements. Le boulevard Saint- Michel sépare ces deux arrondissements et sert de point central à la jeunesse des Ecoles.
Les brasseries à filles y sont aussi nombreuses que suivies par tous les jeunes gens étudiant le droit et la médecine, auxquels viennent se joindre les élèves des écoles supérieures.
A la suite de scandales, l'administration a eu le courage d'interdire dans les brasseries de femmes l'entrée en uniforme des élèves appartenant aux écoles du gouvernement.
Pourquoi n'a-t-elle pas étendue la mesure à tous les lycéens ?
Les étudiants d'origine étrangère ont des brasseries attitrées. Les titulaires n'ignorent point qu'ils sont l'objet de surveillances confiées aux soins d'agents chargés des services politiques, ce qui oblige le personnel féminin à une certaine réserve.
Plusieurs brasseries baptisées : Boîtes à femmes, servent de lieu de rendez-vous à la bohème soi-disant artistique et littéraire ; tous ces gens incompris ou trop compris, travaillent peu et boivent beaucoup.
(i) Bromes : cartes à jouer. Allusion à la brêmc, poisson blanc, plat et court. Maquiller les brèmes, travailler les cartes.
154 LA POLICE PARISIENNB
Paresseux incorrigibles, ces ratés poseurs, supportables à vingt ans, mais grotesques à quarante, affichent leur mépris pour les personnes dont la vie est régulière ; its passent dans leur cénacle pour avoir de l'esprit en citant des mots bétes qui réussissent cependant à faire rire de jeunes néophytes toujours disposés à solder le prix des consommations.
Il existe encore des brasseries à filles où les jeunes gens tapageurs se concertent pour organiser les manifestations politiques et préparer les potins. Se croyant déjà de futurs Rabagas ils s'admirent, se trouvent sublimes en piquant à leur chapeau la cocarde républicaine.
Enfin, parmi les brasseries les plus pernicieuses figurent celles ouvrant leurs portes aux collégiens, à figures de jeunes filles, obligés de sortir seuls ou trompant la surveillance paternelle, ou bien encore ayant su, à défaut de parents, échapper à la sollicitude de leurs correspondants.
Pour les enfants de quinze à dix-huit ans qui s'émancipent et cherchent à imiter les hommes, c'est un séjour agréable, charmant, où ils reçoivent bon accueil des servantes en jupons courts, aux bras nus et montrant ce qu'il est permis de laisser à découvert. A peine sont-ils assis, qu'elles approchent en leur demandant comme à de grands garçons la permission de boire avec eux. L imagination s'éveille, les désirs naissent, une véritable attraction se produit au contiuMdo ces filles si familières, d'une
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désespérante amabilité et dont les yeux expressifs sont accompagnés de paroles libres ou sentimentales, selon la nature des sujets à conquérir.
Au milieu des bocks, de la fumée, des femmes, la fraîche jeunesse s'enivre et s'énerve, elle oublie les bons sentiments, à cette école qui n'est pas précisément celle de la famille, pour apprendre en détail le code de l'amour tarifié. Sans aucune expérience, elle prend tout à la lettre et le petit verre de kûmmel, offert au moment du départ, pour chasser la bière, est payé le double de sa valeur lorsqu'il est pris en compagnie d'une fille galante.
L'âge des collégiens, l'uniforme qu'ils portent ne leur permet pas de pénétrer dans une maison de tolérance, mais ces bambins, le cigare à la bouche, franchissent ouvertement le seuil des brasseries à filles pour y trouver la paresse, l'alcoolisme et la.... maladie.
Hygiène et Salubrité publique
Les grisettes de Murger, en abandonnant lear, indépendance et leur gailé, sont devenues, selon le lerme employé par les étudiants, des grmèouilks de brasseries; mais c^te nouvelle variété a aum horreur de l'eau -que ies servantes «employées dans ^ces étabitâsements.
Les deux catégories de filles, outre ce point de ressemblance, possèdent des mœurs semblables, et Tune peut aisément remplacer Tau tre. Le costume seul diffère. Aucune d'elles n'a jamais eu, d'ailleurs, la prétentention de se placer sur les rangs pour obtenir le prix de vertu, et l'on peut sans hésitation les faire toutes passer sous le même niveau.
Au quartier latin, clientes et verseuses sont ordinairement jeunes, assez jolies et n'ont point encore besoin d'utiliser le rouge, le blanc et le' noir, pour paraître fraîches.
Cette puissante et charnelle séduction forme malheureusement la base du succès des brasseries à filles, véritables foyers de corruption et de maladies.
Il serait préférable de voir les grands enfants qui composent la jeunesse des écoles s'amuser, rire et chanter, que de les trouver s'excitant à boire pour fumer et à fumer pour boire.
Presque tous sont électeurs et par cela même capables de discerner le bien du mal. Ils peuvent donc se garantir des accidents et mettre à l'abri leur bourse et leur santé. Ils n'ignorent point que l'abus de la bière et surtout de la bière étrangère, lourde, épaisse, alcoolisée, détermine de sérieux désordres dans les fonctions et l'économie. Tout le monde sait que l'absorption continuelle de substances malsaines dans une atmosphère viciée par les haleines des buveurs, les émanations et la chaleur du gaz auxquelles s'ajoute la fumée de tabac, engendre un état morbide du cerveau, alour-
dit le physique, attriste le caractère et pousse au suicide. Aussi, les hommes faits peuventils se protéger eux-mêmes et si Tautorité reste indifférente à leur égard, elle a l'impérieux devoir de préservei les enfants des pièges malpropres qui leur sont tendus dans les brasseries à femmes.
Il faut, par une soirée d'hiver, avoir pénétré dans une de ces maisons, pour en juger les éléments désastreux. D'épais nuages, formés par la fumée, remplacent Pair indispensable au développement et au maintien de la vie. On n'aperçoit que des ombres. A peine entré, l'hébétement commence et l'extrême jeunesse, en cherchant le plaisir, se trouve atteinte en pleine croissance ; elle dépense le peu d'argent qu'elle possède avec sa santé et arrive par degré à un lamentable engourdissement intellectuel. Le contact des inviteuses fait le reste. Celles-ci, obligées par métier d'absorber une quantité considérable de spiritueux, se trouvent sous l'apparence d'une bonne santé, dans une situation maladive. L'affection cachée qui les mine est d'autant plus malfaisante qu'aucun indice ne peut la faire prévoir, et cependant l'alcool la développe insensiblement et finit par la rendre difficile à guérir.
L'aspect des verseuses peut être excellent, mais leur état est, à de bien rares exceptions, toujours déplorable. Sont-elles bien portantes ? C'est une chance, un hasard dont la jeunesse ne calcule pas toutes les probabilités.
Un enfant malade fera rarement des aveux
158 LA POLICE PARISIËJVNE
à sa famille sur les conséquences de sa précoce émancipation ; et encore ne reconnaîtra-t-il le fait qu'à la dernière extrémité, au moment où le mal est dans sa période d'intensité.
Les filles contaminées au lieu de se soigner changent successivement de brasserie et ne cessent de fonctionner qu'après avoir laissé dans chacune d'elles d'inoubliables souvenirs. EHles deviennent alors pensionnaires à l'hôpital de Lourcine. Cela est sérieux, et annonce le déclin de leur triste et courte carrière. L'autopsie pratiquée à la Morgue sur le corps d'une entraîneuse en renom, au quartier latin, morte accidentellement, a démontré que son estomac avait la ressemblance d'une éponge imbibée de bière, d'alcool et que, pourrie par suite d'excès de débauches, le nombre de ses victimes devait être incalculable.
M. Andrieux, préfet de police, le 30 avril 1881 rendait une ordonnance concernant les appareils à pression qui servent au débit de la bière, appareils présentant des dangers pour la santé publique.
11 ordonnait : Article 1" : L^ suppression du plomb pour les tuyaux adducteurs de la bière et leur remplacement par d'autres soit en verre soit en étain le plus fin.
L'article S n'est pas moins positif : Il sera fait un nettoyage périodique et fréquent s'appliquant, non seulement aux tuyaux adducteurs de la bière, mais encore aux récipients d'air et, d'une manière plus générale, à toutes les parties des appareils susceptibles de s'encrasser.
En effet, certaines brasseries étaient pourvues de robinets crasseux, baveux, formant des dépôts de liquide en décomposition ; c'était un empoisonnement s'ajoutant à celui des filles.
L'autorité préfectorale réglemente la fabrication et l'emploi de tous objets pouvant présenter des dangers pour la santé publique. Elle exige, avec raison, l'entretien des vases et ustensiles de cuisine en usage chez les restaurateurs, marchands de vins, traiteurs, pâtissiers, crémiers, établissements de bouillon et charcutiers. Les visites simultanées, suivies, ont pour but de saisir tous les vases oxydés ou simplement en mauvais état d'étamage. La mesure est utile, salutaire, et personne ne la conteste. Mais pourquoi cette même autorité ne prend-elle pas le droit de soumettre à un examen médical les quinze cents à deux mille filles appartenant au matériel des brasseries ? J'insiste sur le mot matériel, car dans les inventaires elles figurent parmi les tables, les banquettes, les chaises, les fûts à bière et les tonneaux de choucroute. Ce matériel vivant est plus actif et dépasse comme usage journalier les appareils servant à la pression de... la bière.
A Tétat-major de la place, de Paris, on s'est ému de la quantité et de la nature des maladies communiquées aux militaires par les filles de brasseries, et plusieurs de ces maisons ont été interdites à l'armée. Cette prudente mesure pourrait être facilement prise au sujet des mineurs.
La syphilis alcoolisée est le plus gran ddah-
ger des brasseries à femmes ; elle a de funestes effets et les médecins spécialistes sont unanimes à le reconnaître. La Préfecture de police reste inactive en présence de ce mal qui circule, s'aggrave et prend d^effroyables proportions. Elle ordonne des visites chez les marchands convaincus d'étaler et de mettre en vente des produits reconnus hors d'état d'être livrés à la consommation. C'est fort bien. Mais les pères de famille ne s'expliquent en aucune façon sa coupable timidité lorsqu'il s'agit d'accomplir un acte de propreté qui s'impose.
Plaintes
M. le président du Sénat, son collègue de la Chambre des Députés, ainsi que les ministres et l'autorité judiciaire reçoivent journellement des plaintes signées de personnes honorables sur l'installation et la tenue des brasseries dites « à femmes ».
Les pères de famille ne sont pas les seuls à solliciter la fermeture de ces maisons; parmi les pétitionnaires figurent les directeurs des lycées, des écoles, qui ont, h plusieurs reprises, adressé de vaines réclamations à la Préfecture de police dans le but d'empêcher les titulaires de ces établissements de recueillir leurs jeunes élèves pour les exciter à la débauche.
Les locataires des maisons proches d'une brasserie de filles sont généralement peu satisfaits. Leur repos est sans cesse troublé par la musique, le chant et les scènes bruyantes qui se produisent surtout au moment de la fermeture. Cette fermeture n'est pas toujours observée d'une manière scrupuleuse, et les voisins, privés de sommeil, demandent ce que font les gardiens de la paix et si, de parti pris, ils évitent de passer par les rues pourvues de pareilles maisons.
Ce que Ton dit sur les agents est souvent drôle, original, et voici une histoire restée légendaire dans les bureaux de la Police .municipale. Elle s'est passée sur la rive gauche, quelques jours après l'ouverture d'une brasserie à filles.
Deux gardiens de la paix en tournée de surveillance entendirent, après deux heures du matin, une assez vive discussion dans l'intérieur de la nouvelle taverne. Contrairement à leur habitude , ils y prêtèrent attention et virent, à travers les interstices des volets, plusieurs becs de gaz allumés. Convaincus que le propriétaire conservait des clients, ils se mirent d'accord pour déclarer officiellement la contravention. L'agent le plus ancien leva le poing, qui s'abattit sur le milieu des battants de la porte d'entrée. Les pan, pan, pan d'usage se firent entendre, suivis de ces mots : « ronde de police. »
A leur grand étonnement, le patron vint tout de suite ouvrir, et il expliqua qu'une de ses ver-
seuses, légèrement surexcitée par la boisson, refusait de remettre ses comptes à la caisse.
Les deux représentants de Tautorité menacèrent de conduire la servante au poste. Celle-ci s'exécuta, et Ton but un bock pour cimenter la paix. Un second bock allait suivre le sort du premier, quand on frappa de nouveau à la devanture de la boutique.
— Qui est là ? demanda le patron.
— Ouvrez au sous-brigadier en tournée de surveillance, lui fut-il répondu.
La servante s'empressa de cacher les deux gardiens de la paix dans la cave servant de glacière. Ils étaient ainsi au frais et à l'abri du contrôle. Le maître, pendant ce temps, introduisait le sous-brigadier et son agent, auxquels il fournit les renseignements dont ils avaient besoin. Ils firent leur inspection, et, ne trouvant rien de suspect, ils s'excusèrent tout en acceptant un cigare et un verre de bière, de celle réservée aux amateurs sérieux, et qui ne se boit que dans des verres mousseline ayant la forme de ballon.
Les londrès étaient à moitié fumés lorsqu'un formidable coup ébranla la porte d'entrée. Personne ne bougea. Un deuxième coup aussi violent se fit entendre.
— Cachez-nous vite, dit le sous-brigadier; je reconnais dans cette façon cavalière de s'annoncer la présence de mon chef, ex-mai'échal-deslogis au train des équipages.
— Ouvrez donc. Je suis le brigadier de service pour la nuit, et je n'aime pas attendre, N.. de D..
GIBIER DR SAINT-LAZARE i63
— On y va, s'écria le patron.
Il fallait prendre une décision. La cave était occupée ; le tavernier fit entrer vivement le sousbrigadier et son homme dans l'office, et les dissimula derrière la case au charbon.
La verseuse ouvrit la porte. Le brigadier à sa vue se radoucit, et l'absence de consommateurs lui permît d'accepter l'hospitalité, et, pour passer le temps plus agréablement, il demanda une choucroute garnie.
Le moment était mal choisi, mais le patron pouvait-il refuser? Il fit servir par sa servante le plat commandé. Elle était devenue docile, aimable et riait de bon cœur tant ce jeu de cachecache l'amusait.
— Pressez-vous un peu. Monsieur le brigadier, disait le patron, je suis exténué de fatigue ; puis, la nuit passée, je n'ai rêvé que visites policières, et j'ai un pressentiment.
— Lequel ?
— L'arrivée du commissaire.
— Ne craignez rien, je l'ai quitté vers minuit, il rentrait à son domicile et doit à cette heure dormir profondément, sans songer à vous. Sa mémoire étant courte, il évite les affaires. En voilà un magistrat qui aime le calme.
— Vous paraissez suivre son exemple.
— Vous le voyez.
Et le contrôleur en chef, sans se presser, continua son repas. Celui-ci achevé, il but le petit verre de fine Champagne, et prit dans la boite le cigare obligatoire. La verseuse, le sourire aux lèvres, frotta l'allumette de circonstance, et.
pour la remercier et solder sa dépense, le brigadier se contenta de lui passer sa large main sous le menton en lui recommandant d'être sage avec la clientèle. Il boucla son ceinturon, et, le képi bien posé sur la tête, il se dirigea vers la sortie.
Par-prudence, le patron cntr'ouvrit la porte et jeta un coup d'œil au dehors. Il aperçut TOfficier de paix causant avec un jeune homme. 11 donna un double tour à la serrure et fit éteindre la lumière.
L'obscurité était complète et le silence absolu.
L'Officier de paix ne restait pas inactif. En se faisant connaître, il se contenta à l'aide de sa canne de cogner sur le vasistas mobile placé audessous de l'enseigne. Il ajouta : Inutile de vous cacher, je vous ai vu, ne craignez rien et ouvrez.
— J'allume le gaz et je suis à vous, répondit le patron.
Il gagnait du temps pour opérer la disparition du double galonné, mais où le mettre? A l'office... Il s'y trouvait son subordonné. A la cave... Il serait en compagnie de ses hommes.
La servante, comprenant son embarras, lui dit : Nous avons la chambre à coucher, et sur un ton ironique, elle ajouta : Le lit est veuf puisque votre maîtresse a profité de son congé pour aller en journée, la nuit, chez ses divers clients.
— Allons, elle a pris ta place et tu es jalouse ; mais sois tranquille, elle reviendra ; en attendant
conduis le brigadier dans ma chambre, il y sera en sûreté.
Ce fonctionnaire ne se fit pas prier ; il s'assit dans un fauteuil capitonné et attendit.
L'Officier de paix demanda à souper.
— Quelle chance avons-nous eu de revenir par ici, dit-il au propriétaire de la brasserie. Figurez-vous qu'en sortant du théâtre, j'ai voulu reconduire ce jeune avocat, mon condis-* ciple, à la gare du chemin de fer Saint-Lazare. Le dernier train pour Versailles venait de partir, je l'ai engagé à passer I3 restant de la nuit à mon cabinet, situé à la mairie, mais je ne suis pas fâché de profiter de la circonstance qui s'est offerte pour nous reposer chez vous, tout en mangeant une tranche de jambon.
A quatre heures du matin, l'Officier de paix commençait la visite de ses postes de police, le jeune avocat terminait la nuit en compagnie de la verseuse dans l'hôtel servant d'annexé à la brasserie, et le patron s'occupait de faire sortir successivement et sans qu'ils se fussent vus, le brigadier, le sous-brigadier et les gardiens de la paix.
Cette nuit-là, dans la même rue, mais à son extrémité, des scènes scandaleuses avaient eu lieu.
Le premier fait a été dévoilé le lendemain aux agents des mœurs, par la servante, an^êtée pour ivresse et racolage sur le boulevard Saint- Michel. Il a été confirmé depuis par l'Officier de paix.
Le second se trouve détaillé dans la lettre
' ci-après, signée d'un nom honorablement connu par tous ses confrères de la presse parisienne.
« Cher Monsieur Macé,
» Je m'adresse encore à vous, sous l'impression d'une irritation profonde et en me demandant ce que font les agents de service dans la rue Pendant toute cette nuit, ni mes voisins, ni moi n'avons fermé Tceil. Il ne s'agit pas cette foin précisément de la brasserie en question, mais des ivrognes qui en sortent et qui pendant toute la nuit jusqu'à cinq heures du matin, ont hurlé sous les fenêtres de l'hôtel de où logent les filles de ladite brasserie, filles qu'ils n'ont pas cessé d'interpeller et qui répondaient. A de certains moments, probablement à l'arrivée des agents, ils filaient par
la rue de mais pour revenir continuer
leur charivari. Ces cris n'ont pas de noms et je crois cette fois être dans mon droit en réclamant contre ces voyoux. Ma femme est souffrante, et il n'y a pas de nuit où ces clamem's ne la réveillent. La nuit dernière elles ont dépassé toutes les bornes.
» Je suis arrivé au journal avec l'intention d'écrire un article à l'adresse de cet abus, mais je me suis calmé en pensant à votre obligeance. Ce tapage nocturne est indigne et j'aurai pom* moi tous les honnêtes gens. Mon directeur m'a laissé à ce sujet toute latitude et la réclamation que je fais au nom de tous les habitants de mon
quartier me semble si juste que j'espère qu'il y sera fait droit sans publicité.
» Comment de pareilles scènes peuvent-elles se passer et durer des heures entières à deux pas d'un commissariat et d'un poste de police ?
» Excusez-moi, je vous prie, de vous importuner toujours, mais nous nous sommes levés ce matin comme nous nous étions couchés la veille. Je vous ai déjà tant d'obligations que je me permets encore cette démarche en vous priant de croire, etc. »
Les maisons à filles sont sujettes aux vacarmes, vacarmes qu'elles provoquent plus encore pendant l'époque du carnaval et les jours de fêtes.
Avec moins d'insouciance et un peu plus de fermeté il serait facile aux agents en uniforme de faire cesser sur la voie publique les chants, les cris et les batteries nocturnes.
Les travailleurs ont droit au repos, à la tranquillité et, sous prétexte de liberté, il ne faut pas qu'ils deviennent les victimes des tapageurs.
Le plus difficile est de donner satisfaction aux plaignants, lorsqu'il s'agit d'actes spéciaux intéressant les familles et se passant à Tintérieur des brasseries.
On me remit la veille de Pâques un billet qui m'impressionna par son laconisme. Il disait :
« A la suite d'une pénible scène, je suis obligé de garder la chambre; venez me voir, il me semble que votre visite nous rassurera tous. »
Le même jour, je me présentai au domicile du signataire, un négociant en gros, qui me dit :
« Je tiens à vous soumettre la septième plainte que j'adresse à M. le préfet de police, elle concerne comme les précédentes la brasserie de filles installée en face de mon habitation. Malgré des avertissements réitérés, la maîtresse de cette maison persiste à ne pas vouloir se conformer aux ordres des agents. Les stores, au lieu d'être baissés sont constamment relevés et la porte d'entrée recommence, avec la belle saison, à rester ouverte. Je n'exagère point et vous pouvez dès maintenant le constater. Les filles en profitent pour racoler les passants ou faire des adieux plus ou moins réalistes. Hier soir, ver»* cinq heures, dans l'embrasure de la porte que vous voyez, un jeune homme a passé sa main sous les jupons d'une sei'vante. Je l'ai vu. Plusieurs personnes se sont arrêtées, elles ont ri, mais aucune d'elles n'a protesté. J'ai alors ouvert ma croisée en criant à ce mâle et à cette femelle, d'avoir au moins la pudeur de rentrer dans l'établissement. Le jeune homme m'a injurié, provoqué et m'a mis au défi de venir le trouver. Je suis descendu avec la ferme résolution de corriger ce galopin, mais la maîtresse et les filles, en m'apercevant, se sont emparé de sa personne et l'ont forcé à descendre dans le sous-sol.
J'ai un commerce considérable, j'occupe à mon usine d'Aubervilliers plus de soixante ou-
vriers, et je paye annuellement à TEtat d'énormes contributions. Obligé, pour mes affaires, d'avoir ma résidence dans ce quartier, je n'y ai cependant qu'un dépôt de marchandises et cet appartement d'un loyer de 13.000 francs. Ma femme est paralysée, et c'est ma fille, âgée de ] 8 ans, qui a pris la direction de notre intérieur.
Vous allez à présent connaître le côté le plus triste, et vous comprendrez mieux alors mon exaltation d'hier , comparée à ma faiblesse d'aujourd'hui.
J'ai deux autres enfants, l'aîné va sur ses vingt ans, et depuis quinze mois, je suis sans nouvelles de lui. Il a disparu avec l'une des servantes de cette brasserie. Le cadet n'a pas encore dix-sept ans ; et il a perdu le goût du travail. Je viens heureusement de lui faire prendre un engagement dans la marine.
Tous les deux, faibles de caractère, n'ont dû leur égarement qu'au voisinage de cette horrible maison. »
Je quittai cet homme singulièrement éprouvé, en l'assurant que de sévères mesures seraient prises. Ma promesse était sincère, mais le peu d'énergie de l'Administration en paralysa les iîffets.
Récemment, j'ai rencontré ce père de famille, il était méconnaissable. Devenu veuf, il a quitté les affaires, et vit avec sa fille. Toujours sans nouvelles de son fils aîné, il pleure le second, décédé au Tonkin. Au moins celui-là, disait-il, est mort pour la France.
Dans sa douleur, il déblatérait contre cette prétentieuse police, qui s'intitule la gardienne protectrice des honnêtes gens.
L'Administration, lui disais-je , est le plus souvent impuissante. En prescrivant des informations sur des plaintes qui lui parviennent de tous les côtés, elle invite ses collaborateurs à n'intervenir qu'en observant d'une façon stricte les conditions réglementaires, et celles-ci sont tellement amalgamées, que lès commissaires de police et les autres agents de la force publique ne savent plus ce qu'ils ont à faire et deviennent par cela même d'une prudence blâmable. Ils demandent, avant d'agir, des instructions positives, qui n'arrivent jamais, et la canaille seule profite de la situation.
Surveillances
Jusqu'ici j'ai montré l'ensemble de la brasserie comprenant les patrons, les servantes, le public et les consommateurs, mais il y a lieu de compléter cette série d'observations en pénétrant mieux encore dans son fonctionnement intérieur.
Voici le résultat des nombreuses surveillances exercées sur ce genre de maisons.
Lorsqu'on y entre pour la première fois, la salle principale, ayant accès sur la rue, ne pré-
sente^ rian d'anormal. Des inviteuses, à la tenue modeste,, se tiennent d'abord sur la réserve, et tout donne à supposer que leurs moyens d'exis-^ tence est le fruitd'un travail régulier et honnête. Si l'onravientle lendemain et les jours suivants, la situation change : les verseuses rassurées deviennent hardies et vous invitent à venir les voir, de dix heures du matins à deux heures de l'après-midi .
L'excitation à la débauche, plus dissimulée, ne subsiste pas moins, et cette forme de prostitution échappe au contrôle des agents qui ne peuvent en aucune façon procéder à l'arrestation d'une fille, même contaminée, qu'à la suite de racolages successifs pratiqués sur la voie publique. Je dis sur la voie publique, parce que pendant la saison d'été, les servantes, sous prétexte de respirer un peu, se placent, leurs cheveu3f étalés sur le dos, dans l'encadrement de la porte d'entrée de la brasserie et par des gestes caractérisés attirent l'attention des passants.
La police active ne peut intervenir, les règlements s'y opposent ; il faut la présence du commissaire, et ce magistrat, malgré le flagrant délit, réclame aux agents un mandat signé du préfet, pour mettre sa responsabilité à couvert et agir en toute sécurité.
Dans quelques brasseries, des verseuses d'origine allemande et portant le costume d'alsacienne, provoquent ouvertement à la débauche les habitués connus et peu regardants sur la dé pense.
L'une de ces maisons occupe dix femmes, et de onze heures à deux heures du matin elles se livrent, à haute voix, à des conversations ordurières avec les consommateurs. Lorsqu'elles ont bu plus que de coutume, il en résulte des scènes scandaleuses. Elles s'injurient, soit parce qu'un client a changé de table, soit parce qu'un nouveau venu paraissant sérieux manifeste plus de largesse pour l'une que pour l'autre.
La patronne, quand ses filles sont ivres, déclare « qu'il en faut comme cela pour faire marcher le commerce. »
En principe, dans ces brasseries la robe montante est exclue et laisse place aux corsages décolletés qui ont toujours leur signification. Aussi, les verseuses, pour la bien spécifier, s'altablent, boivent et fument avec les clients jeunes ou vieux. Quelques-unes, afin de montrer de la bonne volonté, viennent se reposer sur les genoux des consommateurs. Elles imitent absolument ce qui se passe dans un estaminent de maison de tolérance.
Les employées de brasseries ne sont généralement pas la proie des souteneurs ; ceux-ci se rencontrent spécialement sur les hauteurs de Montmartre. Un seul quartier, du XVIII® arrondissement, possède vingt brasseries ayant plus de cent filles et plusieurs de ces établissements servent de lieu de rendez-vous aux malfaiteurs de toutes catégories. On y entend des dialogues étonnants où le jargon des prostituées se mêle au langage imagé des filous.
Au centre de Paris, l'amant de cœur des
filles de brasseries est le plus souvent un petit employé ; au quartier Latin, la place est prise par un étudiant sans fortune.
Les verseuses logent dans les hôtels près des brasseries où elles sont employées, cela permet d'y conduire avec facilité les individus auxquels elles offrent momentanément leurs faveurs.
AFheure de lafenneture, elles sollicitent un cavalier pour se faire reconduire. Le chemin est court, mais elles ont peur de la solitude.
De la salle commune, je descends aux soussols. Là, le vice y grouille en permanence et les verseuses sont à leur aise pour se livrer à toutes les excentricités possibles. Cela tient h la difficulté qu'éprouvent les agents à maintenir les surveillances sans être reconnus. L'immoralité ne connaît pas de limite. Les entraîneuses vont de table en table, tutoyant l'un, chantant avec l'autre, et faute de place s'étendent complaisamment sur trois ou quatre consommatem's. C'est l'étalage de la débauche calculée, étalage honteux de provocation avec un dévergondage d'idées et d'expressions aboutissant à des actes obscènes. On peut dire : Tout s'y passe.
Après ce fonctionnement intérieur, en vient un autre. Je n'ai pas Tintentionde décrire en détail des tableaux où les passions et les vices se donnent un libre cours.
Je commence par le jeu.
Les titulaires ou gérants, qui ont un motif spécial pour ne point se montrer sur les champs de courses, organisent dans leur appartement par-
io.
ticulier ua petit cercle ouvert aux jeux de Pamour et du hasard.
Patrons et filles connaissent le maniement des cartes, combiné wvec Tart de corriger ses erreurs. Sur la porte d'entrée des endroits où se tiennent les réunions clandestines à Fusage de^ deux sexes, on pourrait y accrocher cette enseigne :
a Ici, à tout coup Ton perd. »
La naïveté de la jeunesse y est exploitée en petit, mais avec sûreté et aux dépens de sa santé et de son argent. On la familiarise avec les jeux interdits, tels que le lansquenet, le» dés, le pharaon, le passe-dix, le chemin de fer, en lui expliquant que le Code pénal est pour elle sans force et la police des jeux impuissante à réprimer les abus. Les joueurs résisteront tant que le jeu ne sera canalisé qu'avec des circulaires dont les unes défendent notamment le « baccara » dans les cercles de Paris, et les- autres le réglementent dans les stations thermedes balnéaires.
Les gens d*honnem% au jeu, sont excessivement rares et ne se montrent pas dans les arrière-salles, les sous-sols et les endroits particuliers des brasseries à filles, où le rôle des gens tarés, connus sous le nom « d'allumeurs »> consiste à perdre les premières parties, afin de gagner les autres au moyen d'un adroit filage de cartes.
Après le jeu, je passe' au chant et à la musique.
La Préfecture de police interdit aux proprié-
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taires de brasseries de recevoir, sans- autorisation, des chanteurs, des musiciens et autres artistes ambulants. Cette mesure n'atteint pas leur domicile privé. J*y ai entendu jouer du violon, toucher du piano, et j'ai vu pincer de la harpe, non pas à l'imitation du roi David pour chantier les louanges du Seigneur, mais bien pom- accompagner une fille hommasse, à la voix de rogomme, aux gestes brusques, saccadés, se nettoyant, disait-elle, la bouche avec de l'absinthe et qui exhibait les formes et les beautés de l'homme et de la femme. Elle portait un costume composé de vêtements attribués aux deux sexes et, ainsi accoutrée, elle chantait avec une pantomime expressive un poème intitulé :
L'Hermaphrodite .
Dans cette pièce de vers, œuvre d'un poète naturaliste, se trouvaient mêlés, le chant, la danse et les récitatifs. A la dernière strophe cette andpogyne soulevait sa chemise.
Il faut être quelqu'un et posséder assez d'argent pour être admis dans^ ces sanctuaires où on entend des paroles^ des histoires, des- chansons qu'il serait impossible d'imprimer. On ne peut prononcer trois mots sans qu'ils ne soient accompagnés par des b. . . des f . . . des m. . . et autres expressions de ce genre.
Le fait suivant a' été constaté :
Une entraîneuse, de onze heures à minuit, a répété vingt-six fois le mot attribué à Cambronne. Sa camarade lui en fit l'obseivation, elle s'en fâcha, et les deux servantes s'injurièrent. Elles finirent par se battre à l'instigation
des personnes présentes qui exigèrent le complet déshabillé. Elles ne conservèrent que leurs bottines. Des paris furent ouverts, et la verseuse soi-disant offensée remporta la victoire aux applaudissements de ses parieurs.
La lutte avait été vive, acharnée; après s'être tiré les cheveux, après avoir roulé sur le tapis, elles se sont réciproquement égratignées et mordues.
Parmi les témoins de ce plaisir brutal, cruel, bête et sale, se trouvait la gérante de la brasserie, ancienne fille galante.
Du jeu, du chant, de la musique, des propos et des paris obscènes, j'arrive aux tableaux vivants où Tespèce humaine est représentée dans des poses plus ou moins pornographiques. L'intimité est complète, il y en a pour tous les goûts et pour tous les sens.
Dans une visite domiciliaire chez un gérant de brasseries à femmes j'ai trouvé installé un triple compartiment : celui réservé aux filles, celui nécessaire aux garçons et le troisième placé au centre reliait les deux sexes.
La majorité des titulaires de brasseries à femmes ne s'occupent pas de politique, ils n'ont que celle du laisser-faire le plus absolu. Leur but unique est de spéculer sur les amours faciles, et leur principal souci repose sur le résultat de la recette.
Comme les maîtresses de maisons de tolérance, ils s'entendent avec des restaurateurs, des marchands de vins, et servent à Talimcntation des cabinets particuliers.
Dans la brasserie de filles, depuis le patron jusqu'à la bouquetière, en passant par les garçons d'office, de vaisselle, la caissière et les servantes, tout le monde se tutoie, et s'entend pour exploiter le public. Chacun travaille pour son propre compte et les clients, qu'ils soient bien élevés ou grossiers, selon le quartier et l'arrondissement, paient et paieront toujours sans se douter qu'ils s'infiltrent, petit à petit, l'empoisonnement physique et moral.
Il est de bon goût de blâmer la police, qui tolère par le maintien des maisons de tolérance ce que la pure morale réprouve ; mais ces établissements sont surveillés, contrôlés, et les pensionnaires contaminées ne sortent de l'infirmerie de Saint-Lazare que radicalement guéries.
J'ai visité toutes les maisons de débauche, j'ai vu de près, en action, la haute et la basse prostitution, et je maintiens que parmi les établissements ouverts au public, les plus immoraux, les plus pernicieux pour la jeunesse sont les brasseries servies par des filles.
Anecdotes
Les gazettes judiciaires enregistrent assez souvent, avec de minutieux détails, les circonstances qui ont brisé la carrière, précipité la ruine, amené le déshonneur d'une infinité de
178 LA POLICE PARISIENKE
jeunes gens trop enclins à fréquenter les brasseries servies par des filles. La presse, en général, ne cesse de signaler à Tautorité compé'tente ce genre de maisons devenues la véritable école de la débauche et du vice.
Si, parmi les vilaines actions qui s'y prépar rent, qu'on y commet, quelques-unes trouvent leur triste dénouement, soit sur les bancs de la Cour d'assises, soit sur ceux de la police correctionnelle, la plupart restent impunies ou font purement l'objet d'un article de journal ayant le caractère tragique.
En établissant la statistique des victimes de toutes les filles de brasserie, le total en serait affligeant.
Leur histoire est d'hier et malheureusement elle se reproduira demain, car les exemples ne servent à personne.
Je vais cependant augmenter d'un feuillet ce monstrueux livre de la vie parisienne, en relatant, à côté de la comédie du vice, des drames intimes échappés aux investigations des reporters, malgré leur intelligente et savante organisation.
Les caresses des sei^vantes de brasserie sont toujours fatales. Jeunes, vicieuses, prêtes à tout pour de l'argent, ces jeunes filles prennent les naïfs, ruinent les vaniteux, sèment la jalousie et désorganisent les ménages. Cette dernière spécialité, la moins intéressante, n'est placée ici que pour compléter cette étude et montrer le spectacle habituel des faiblesses de la nature humaine.
J'ai encore présent à la mémoire la situation pénible de cette jeune fille venant solliciter la protection du préfet de police pour retirer ses parents d'entre les mains des époux X..., propriétaires d'une brasserie. Le père s'y ruinait au jeu et avec les verseuses; la mère, en voulant surveiller son mari, en était arrivée à manger à la même table que lui. Elle prit l'habitude de boire, et le ménage X... en profita pour lui jeter dans les bras leur neveu, auquel elle offrit un voyage sentimental.
M'appuyant sur l'âge du jeune homme, j'ai menacé les époux X... d'une poursuite en complicité d'excitation de mineur à la débauche ; ils eurent peur et le couple vagabond fit sa réintégration au domicile conjugal.
En dehors de ce fait exceptionnel, il en est d'autres moins rares, et par cela même plus désastreux pour les familles : des hommes mariés qui, tout en se laissant voler leur argent, rapportent chez eux une maladie contagieuse inconnue des honnêtes femmes, et qu'elles n'ont point mérité de posséder.
En consultant mes notes, je remarque ce cas isolé d'une femme abandonnant son mari pour entrer , par goût , par tempérament , comme servante dans une brasserie.
La lettre la concernant m'a été remise par un enfant de onze ans, chargé des fonctions de chasseur dans une brasserie de filles.
« Le porteur de ma plainte, disait le mari trompé, est un gamin qui pourra vous renseigner sur les agissements de ma femme ; il l'a
vue se laisser embrasser par les clients de la maison. C'est pour vous l'occasion de le consulter sur la moralité du rôle que ses ignobles patrons lui font remplir.
» La conduite que mène mon épouse est scandaleuse, elle compromet notre avenir et 5« dignité; elle m'a quitté depuis trois mois pour se mettre servante, et vous la trouverez actuel-
leinent à la brasserie , rue de Y^ugirard, où,
à chaque fois que je me présente, je suis insulté par eue et ses camarades.
» Les agents des mœurs ne pourraient-ils pas arrêter ma femme comme vagabonde? Elle se fait appeler Muti7ie, un faux nom, et loge à l'hôtel situé en face de sa brasserie, hôtel qui m'est consigné, malgré et surtout en ma qualité de mari. Elle se retranche derrière son acte de mariage pour mieux se livrer à la prostitution au quartier Latin. Ma femme n'a pas encore dix-neuf ans, et voilà seulement huit mois que je suis marié. Son portrait vous montrera qu'elle est jolie, coquette, vicieuse, et cette photographie permettra aux agents de la saisir pour lui enjoindre d'avoir à rentrer avec celui qui n'a pas le courage de l'abandonner à ses déportements. »
Après la lecture de cette lettre j'interrogeai le messager.
L'enfant , d'intelligence précoce, savant comme un homme, m'apprit qu'étant à la charge d'une vieille tante, inscrite au bureau des secours, celle-ci croyait ouvrir une carrière a son neveu en lui faisant mettre une livrée de
chasseur. Elle le trouvait gentil ainsi costumé et depuis un an il ouvrait les portes et servait de petit mercure galant aux filles de la brfi^sserie.
Retiré par mes soins de ce milieu malpropre, aujourd'hui ce jeune homme appartient au personnel de l'administration des Postes et Télégraphes.
La présence de femmes mariées parmi les verseuses a lieu de surprendre, mais presque toutes possèdent Tautorisation de leurs maris, peu scrupulû|ix sur le choix d'une profession pour celles qui portent leur nom. J'en ai cependant connu un dont la nature exceptionnelle a causé la perte. Agé de cinquante ans, vieux garçon, comptable au ministère des finances et avec cela bon joueur de clarinette, il s'était follement épris de sa voisine, jeune brodeuse, qui venait d'atteindre sa majorité. Le mariage se célébra, mais à la condition que le vieil amoureux cesserait de faire usage de son instrument à bec et à vent.
Six mois ne s'étaient pas écoulés que l'employé tombait malade, maladie toute morale.
Il disait à son docteur : « Je n'ai jamais eu que deux passions dans ma vie : mon épouse et ma clarinette ; il ne m'a pas été possible de satisfaire la première sans sacrifier la seconde. Ma femme comprend difficilement la beauté, la rondeur des sons, la voix mélodieuse d'un semblable instrument; elle n'y voit que des imperfections, et je vous l'affirme, docteur, j'en joue fort bien, car la clarinette ne souffre point de médiocrité.
182 LA POLICE PARiSIENITE
Un beau mir ia brodeuse disparut adirés une soèflie conjugtile dans la^ftélle, à bout d'argu* ments, elle traka son mari de « vieux «faalH*
L'employé, par une lettre remplie de bons sentiments, demanda sa rediercbe. ËUe fut retrouvée servante dans une brasserie de fiUes.
M. Lecom% chef de la première division, fit venir le brave bomme à son cabinet et lui apprit la triste et crwelle vérité.
Le lendemain sur la route de (3ioisy4e-Roi, deux gendarmes en tournée de surveillance ramassent le « vieux chalumeau ». Il était couché en travers d'un tas de pierres, les yeux fixés vers le ciel, la bouche ouverte et tenant une clarinette à la main.
Devenu fou, il est actuellement pensionnaire à l'asile de la ville Evrard, et sa f^nme, aujourd'hui gérante d'une brasserie, lui rend visite chaque fois qu'elle a envie d'aller manger, avec un amateur, une friture sur les bords de la Marne.
Qui pourra jamais analyser les mystères du cœur humain , petite scène où se jouent les plus grandes, les plus sinistres tragédies !
Cette -question philosophique s'étend profonde, dans la multiplicité de ses détours, depuis la jeunesse jusqu'à l'âge mûr. Pris dans toutes les conditions sociales, les jeunes gens croient, dit- on, au talisman de la fille de brasserie. En cela leur foi est pareille à celle d'cs vieillards qui attachent un fétiche au pouvoir étrange que possèdent sur eux les danseuses
GlSrBK DE SAINT-LAZAEE 183
de l'Opéra. Singulier rapprochem^[it l Sh teus points cette passion naît et vit sans la moindre variété.
Aux feux de la rampe, le corps de baïïet exerce la EsèsBe attraction qu'opèrent les filles de brasseries animées par les li()ueiirs, les fards et la lumière qui leur proeurent une santé factice sous une apparente profusion de vitalité.
Les costumes pittoresques, chatoyants, les décoUetages ménagés, mettent en reKef ce qui charme davantage , et dans les brasseries ccmime dans les théâtres, danseuses et filles aux manières libres, aux sourires aimables sans cesse épanouis provoquent les caractères faibles et agissent de la même façon sur les habitués avec cette seule différence : chez les jeunes, la nature aide l'imagination ; chei les vieuXy l'imagination aide la nature. L'effet est similaire, incontestable. Les filles de brasseries ont leur cour, leurs fidèles, ainsi que les danseuses traînent à leur suite un cortège d'abonnés.
J'en reviens à cette fille qui verse à boire avec son soi-disant talisman toujours effroyable pour le jeune homme sur lequel il agit, car au lieu d'être un préservatif contre les mauvaises influences, comme les anciens peuples en avaient la conviction, il les détermine toutes au contraire en amenant la honte, la maladie et la mort»
Les histoires navrantes qui vont suivre en fourniront les preuves, et pour n'avoir point
figuré dans les fails divers des journaux, elles n'en sont que plus exactes.
Les jeunes gens privés de fortune, une fois sous le charme des filles de brasseries, en arrivent d'oubli en oubli, de concessions en concessions, à commettre des indélicatesses, des abus de confiance, des vols, des faux. Ils commencent par exploiter la famille. Que d'or détourné à leurs parents a passé dans les sacoches de ces filles? Que de bijoux maternels sont allés se fixer aux oreilles, aux bras et aux cous de ces prostituées?
On va vite une fois lancé sur la mauvaise pente. Insensiblement le sens moral s'oblitère et l'on ne tarde pas à forcer la caisse du patron ou à mettre en circulation de faux billets commerciaux.
Les exemples en sont nombreux.
B à seize ans était employé chez un
négociant en dentelles. Pour augmenter son modeste traitement, il détourne cinq mille francs de marchandises qu'il offre à une fille de brasserie. Le père, au désespoir, arrive à Paris, désintéresse le patron et repart avec son fils.
L. . . . adix-neuf ans et n'en paraît pas quinze. Sa mère veuve et alitée attendait les appointements de son fils (150 fr.) pour payer les fournisseurs. Au lieu de rentrer, il se laissa entraîner par le patron d'une brasserie, et les consommations furent si fréquemment renouvelées que pendant huit jours il ne quitta pas l'établissement.
Il perdit sa place et sa mère inquiète le fit
GJBIËtt DE SAINT-LAZARE 183
rechercher. On le trouva ivre. Il avait pris pension dans la brasserie où il avait droit au coucher. Sa mère porta plainte contre le propriétaire de la maison, mais celui-ci se rendit chez elle et lui présenta plusieurs billets souscrits par son fils portant de fausses signatures. L'affaire n'eut pas de suites et le commissaire de police (în interrogeant cet honnête industriel lui dit : Vous excitiez ce jeune homme à la dépense?
— Je le reconnais, mais sa mère l'avait fait émanciper ; et notre rôle, à nous autres patrons (le brasserie, n'est-il pas de montrer l'exemple aux servantes ? Et il ajouta en manière de conclusion : Ce ne sont pas les gens vertueux, se couchant à neuf heures du soir, qui font vivre nos genres d'établissements.
En amour, comme en politique, les écrits sont souvent dangereux.
La tentative de chantage dontK. . . a été l'objet, va le démontrer une fois de plus.
Fils d'un notaire d'une grande ville de province, il vient à Paris pour y suivre les cours de la Faculté de droit. Il travaillait assidûment; sa conduite régulière , sa moralité à Tabri de reproches, se complétaient par une qualité dominante, la candeur, et ses camarades plaisantaient agréablement son ignorance ridicule sur certains sujets.
Ils le conduisirent dans une brasserie de filles en lui recommandant de fermer les yeux. Au lieu de les fermer il les ouvrit, car le lendemain et les jours suivants, il y revint seul et à partir de ce moment sa manière de vivre changea.
1B6> LA POLICE PARISIENNS
Une Ae ees drôlesses, prévenue ou devinant sa naïveté et son inexpérience, lui raconta ses malheurs. Orpheline, elle avait été trompée, volée par son tuteur, et pour vivre, elle occupait la place de servante ; cette existence Técœurait et dans l'ivresse elle cherchait F oubli.
K. . . devint éperdûment amoureux de sa première conquête et, tout entier à sa passion, il se laissa guider par elle sans autre soin que de la contenter.
Les vacances arrivèrent, l'étudiant retourna momentanément dans sa famille et une correspondance en vers et en prose fut échangée entre les deux amants.
La verseuse annonça une grossesse. K..., tout ému, en parla à son père ; et dans sa joie, il laissa échapper le mot de mariage.
L'officier ministériel connaissant la faiblesse de caractère de son fils, interrompit ses études et l'expédia à son beau-frère, capitaine de frégate, qui lui fit faire un voyage au long cours, puis il attendit le résultât de l'accouchement.
Il reçut le portrait du « cher petit », sa mère le tenait entre ses bras. Au bas de la photographie, ces mots étaient tracés avec de l'encre verte :
« L'œuvre de votre fils. »
Le père de K. . . garda le silen-ce, tant vis-àvis de son fils qu'à l'égard de sa msutresse.
Une première lettre arriva, simple ^ touchante^ respectueuse; il ne répondit pas; mais^ ette fut bientôt suivie de plusieurs autres écrites sur un ton menaçant. On réclamait impérieusement
GIBIER BE SAINT-LAZAHE iB7
soixante francs par mois nécessaires à la nourrice, femme très exigeante, ou la somme de dix mille francs pour assurer Tentretien et l'avenir de V enfant.
Le mutisme du père de K . . . finit par ag^acer la servante, elle se mit en route et pénétra dans l'étude suivie de la nourrice en possession du bébé. Elle voulait savoir ce qu'était devenu son amant pour l'obliger à remplir les engagements qu'il avait pris dans sa correspondance et, à l'appui de ses assertions, elle montrait au premier clerc un paquet de lettres qu'elle avait l'intention de faire publier dans un des journaux de la ville.
Le notaire, de plus en plus inflexible, refusa d'entendre l'aimable maîtresse de son fils. Elle fit alors du tapage, du scandale, et s'emparant d'un presse-papier, elle le lança dans une vitre de l'étude.
C'était payer d'audace, mais elle jouait une partie et, dans son plan elle devait, par tous les moyens possibles, passer pour victime.
Le notaire la fit arrêter et, en présence du commissaire central de police, elle put enfin voir celui qui l'avait tant exaspérée par son mutisme.
La fille expliqua les motifs de ses vivacités basées sur des griefs indiscutables, puisqu'elle en fournissait la preuve par des témoignages écrits.
Le magistrat prit le paquet de lettres qu'elle lui tendait et le présenta au notaire qui reconnut en etfet Técriture de son fils.
A la grande satisfaction de la plaignante, le
commissaire fit à haute voix la lecture d'une partie desdites lettres.
Son amant s'engageait, dans le cas où la famille refuserait le consentement au mariage, à reconnaître et entretenir l'enfant dont il se croyait le père.
— Je ne puis, répondit l'officier ministériel, qu'approuver mon fils d'avoir émis de pareils sentiments, et je serais disposé à faire droit à ses engagements, si mademoiselle, ici, comme à Paris, ne continuai-t pas une infecte comédie qui n'a que trop duré ; je vais en quelques mots anéantir ses savantes combinaisons.
Mon enfant a connu mademoiselle servante dans une brasserie et, pour se l'attacher, elle a simulé une grossesse. La nourrice qui l'accompagne n'est autre que sa complice, une sage-femme sans clientèle, car l'enfant lui appartient. Je connaissais depuis longtemps les manœuvres de chantage dont j'allais être l'objet par un camarade de mon fils, celui-là même qui avait eu la mauvaise pensée de lui ouvrir, sans toutefois en prévoir toutes les conséquences, les portes d'une brasserie à filles.
La verseuse resta interdite et son accusateur pria le commissaire de la remettre en liberté malgré ses déplorables antécédents. A vingt-deux ans son casier judiciaire mentionnait déjà deux condamnations pour vols.
Les filles qui circulent autour des tables poisseuses et s'étendent par habitude sur les divans usés sont naturellement discrètes sur ce genre de malheur.
Le principal délit commis par elles est celui qualifié de complicité de vol pai' recel.
L'une d'elles avait trouvé le moyen d'approvisionner la boutique de son père, brocanteur, avec des objets détournés dans les collèges. En trois mois, quinze montres disparurent du lycée X... Le proviseur vint me trouver et Ton fit surveiller deux jeunes gens sur lesquels planaient les soupçons. Ils furent arrêtés rue Monsieur-le-Prince, au moment où ils sortaient d'une maison meublée, spécialement affectée aux filles de brasseries. Honteux et repentants, ils entrèrent dans la voiefdes aveux, et la perquisition opérée dans la chambre de leur commune maîtresse amena la découverte et la saisie d'une montre, d'un pince-nez et de neuf canifs. Chez le brocanteur on retrouva les autres montres, des boites de compas, des crayons, des plumes et des règles.
A défaut d'argent, les vols commis par ces deux enfants, servaient à entretenir les liaisons amoureuses.
Dans mon étude sur le service de sûreté, j'ai raconté l'histoire navrante de ce fils d'un grand constructeur du XX*" arrondissement, qui s'était épris de la première inviteuse d'une brasserie installée non loin de la place de la Bastille. Malgré les sages exhortations de son père et celles de sa mère, alors mourante, il quitta sa famille et alla se cacher dans un garni, sous un faux nom, en compagnie de sa maîtresse. Pour subvenir à leurs besoins, il commit des escroqueries chez les fournisseurs de son père.
190 LA POLICE FABISIBNNB
Le service de sureèé fat ehavgé de s» rvdierehe et, au moment où les agents pénétraient! dans sa chambre^ il tenta de se brûlter la eerveile. Le père intervint, p&y^ Isi dette, et le fit engmger. Peines inutiles ; il continua par correspondanee ses rapports avee sa verseuse et, dix-huit mais après, â désertait pour la rejoindre efn emportant des foikds dont il était comptable. Arrêté cette fois, il fut condamné par un conseil de guerre et envoyé dans un pénitencier de F Algérie.
Lorsque les agents ont voulu s'emparer de ce jeune homme avait-il bien l'intention de se casser la tète ? C'est probable. Les enfants se tuaient rarement autrefois, aujourd'hui ils paraissent renoncer à vivre ay^t d'avoir vécu, et les suicides infantiles suivent une marche progressive des plus alarmantes.
La jalousie excitée à dessein par les verseuses amène la plupart des suicides, c'est ime réclame, aussi favorable pour elles qu'un duel sérieux dans la vie galante de certaines actrices : cela fait du bruit, flatte leur vanité et leur donne aux yeux des adorateurs un charme de plus.
Un maréchal des logis du 19* régiment de dragons s'est tué pour la première servante de la brasserie installée près du Cbamp-de-Mars. Celui-là était majeur ; mais il n'en est pas de même du jeune N... qui, trois mois auparavant, envoyait ce billet à sa maîtresse, une inviteuse : « Je t'aimais, tu m'as trompé, et c'est encore en présence de ton portrait que je me tue, en avalant ime dose de cyanure de potassium. »
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Ce îeuue étxtài&xit, un méddcin, s'e&t en effet einpoÂisoniiié, Uenquéte établie à scm svsoj^ a démontré 4;ci'il aimait sa verseuse à la foiie «t cependant ^^» s'était livrée à lai k soir même de leur renoontre^ auprès avoir éniiuiépé ie nombre de ses ppotecèeurs. Ce n'était fïas lui fokoiimer une haute idée de sa moralièé^ maïs il l'aimait; •et, pour édiappier aux poignantes obsessions de la jalousie^ il préféra se tuer.
Une de ces maîtress^es d'occasion possédait, comme certains hoaixiftes^ le « mauvais oeil ». Quaiod elle n'eng*ag«ait pas les jeiin>es g'^as à commettre des actions délictueuses, même criminelles, elle les poussait au suicide. Très connue au quartier Latin ou dans les brasseries à filles elle simulait des crises hystériques pour obtenir, au milieu d'applaudissements, des soins de la part d'étudiants en goguette. La fumisterie se terminait par le contenu d'une carafe d'eau versé cérémonieusement sur la femelle ainsi exhibée.
Deux enfants ont été ses victimes.
Le premier avait dix-sept ans. Pour satisfaire les caprices de la servante qui Tentraiiiait à d'excessives dépenses, il força la caisse de son patron. Pris de remords, il en fit l'aveu à ses parents, et se planta une lame triangur laire dans le cœur au moment où son père, les larmes aux yeux, lui disait : « Je t'avais prédit que cette fille nous porterait malheur. »
En appcemant cette nouvelle, elle éclata de rire.
Sa seconde victime, élève à l'école de Com-
merce, âgé de dix-neuf ans, était le fils d'un négociant en vins de Bordeaux. Nature sombre, ombrageuse et aimante, il ne croyait pas sa maîtresse capable, malgré ses protestations, de lui rester fidèle en servant des bocks. Après plusieurs scènes de jalousie, il Tabligea à quitter son métier. Elle y consentit et se retira dans une chambre de la rue de Seine. Son amant fît largement face à toutes ses fantaisies. Appelé subitement par dépêche, à Bordeaux, à la suite du décès de sa mère qu'il adorait, il partit, et, à son retour, il trouva la chambre vide. L'oiseau s'était enfui. Soit la douleur de la perte de sa mère, soit torturé par la maladie morale de la jalousie, il se tua après avoir tracé ces lignes :
« Pendant mon pieux pèlerinage tu t'es mo-^ quée de moi. Je t'avais retirée de la brasserie, tu y es retournée reprendre ta vie folle et bruyante, moi je me tue par besoin de repos. »
Cette fille à sacoche, en recevant cette lettre, se contenta de dire à ses pareilles :
« L'imbécile, il arrivait de sa province et meurt de mes infidélités, mais heureusement il me reste celui qui en vit. »
Ces jeunes gens ont été gravement coupables ; et, croyant mourir pour une femme, ils servent de marche-pied aux apothéoses des filles perdues.
Au fond, toutes les filles placées en haut ou en bas de l'échelle de la vie galante, détestent les hommes faibles, pusillanimes, et c'est là Tunique raison de l'existence des souteneurs.
Certains peintres de tableaux religieux recrutent leurs modèles de vierges et de saintes dans
le monde des prostituées. A Tencontre, j'ai reconnu à la Morgue une jeune fille entrée servante de brasserie, malgré son parfait état de continence. Je me hâte d'ajouter que c'est une exception, et, par dégoût du métier, elle a mis fin à ses jours.
Voici, dans les deux lettres suivantes, l'histoire de cette enfant que des exploiteurs de la débauche avaient fait venir du fond de la Bretagne :
« A Monsieur le Chef de la Sûreté, à Paris.
» Monsieur,
» Ce matin, une honorable femme de notre village m'apporta au presbytère, une lettre en me priant de lui en donner connaissance. La tâche fut cruelle, et ce n'est pas en vain que j'appelai la religion à mon secours.
» La pauvre femme me demanda ensuite d'agir en son nom pour sauver, s'il en était temps encore, l'infortunée qui avait écrit ces pages désolantes. J'eus la pensée de vous faire parvenir ce triste document, dernier cri d'angoisse d'une âme autrefois acquise à Dieu et élevée comme une des plus fidèles brebis de mon troupeau. Il est regrettable qu'un manque d'expérience ait précipité dans le tourbillon du vice parisien une créature dont le repentir me parait sincèrie et que son passé honnête peut rendre digne de commisération. Puisse votre zèle. Monsieur, prévenir une catastrophe.
» Une bonne rononse de vous calmerait les
194 LA POLICE PARISTEiriTE
appréhensions d'une mère pleurant sur la triste destmée de sa fille. Pour g^ag^oer un temps précieux, je joins la traduction de cette lettre, écrite en dialecte patois, dont la simplicité tour chante m'a profondément ému.
» Recevez, Monsieur le Chef de la Sûreté, Fassurance de ma parfaite considération.
» Curé de X... (Finistère). »
Traduction :
« Ma pauvre mère,
» Tu m'as su malade et me rappelles au pays ! Le pays! Pourquoi Tai-je quitté? N'aurait-îl pas mieux valu y mourir de misère que de honte ici!
» A toi, ma première et dernière confidente, je dis adieu, en confessant mes douleurs, mes fautes, leur châtiment, mon désespoir, tout enfin, parce que seule, après Dieu, tu as le droit de me demander compte de ma vie. Ton souvenir, tes conseils m'ont suivie partout, et en y faillissant le remords me rejette encore dans tes bras. Me recevront-ils? Car si tu peux pleurer ouvertement mon frère aîné, mort sous les drapeaux; à moi, ta fille indigne, tu ne saurais accorder que des larmes furtives, si toutefois tu ne me maudis pas.
» Ah ! que toutes mes misères retombent sui' ce Kratz de malheur !
» Tu te rappelles? François venait de partir
GIBIE& BE SAIKT-LAZÂAE 195
pour le régiment; je te vis, sans soutien, avec D[K)n pèr« infirme et mes deux jeunes frères n'ayant pour unique ressource qiLe le rude labeur des champs et moa travail d'aiguille : peu de chose, les gens de nos villages sont si pauvres!
» Ce maudit Kratz vint un soir ; nous parlions de nos éternelles luttes pour la vie. Je vois encore tes grands yeux où brillait la fièvre fixés sur une lettre de François nous demandant de payer une dette contractée à Thôpital. Kratz parut et nous fit entrevoir une place avantageuse dans laquelle je pourrais exercer mon état de lingère.
» Les promesses étaient superbes : presque le bien-être pour des besoigneux ! Il m'avait, disait-il, découvert un emploi dans une famille.
» Qui donc pouvait craindre la perfidie de ce misérable recruteur de servantes ? Je t'en conjure, ma mère, démasque-le : dis à tous qu'il recherche les filles dans le seul but de les perdre.
» Il me plaça, l'infâme trafiquem% mais comment?
» D'abord, je ne me plaignis pas, quoique les habitudes parisiennes fussent contraires à mes goûts; j'oubliais volontiers mes rancœurs, quand, au bout du mois, deux belles pièces d'or bien gagnées roulaient vers la Bretagne ; mais au lieu d'être chez des bourgeois, comme je l'avais cru en comprenant à tort que ce titre s'appliquait indistinctement à ceux qui n'étaient
pas paysans, je faisais office de lingère dans une brasserie. On ignore chez nous ce genre de cabaret indigne, où la débauche s'étale sans pudeur ! Un soir, rétablissement regorgeait de monde, ma patronne vint dans la salle où je travaillais. « Louise, me dit-elle, nous ne savons plus où donner de la tête, vous seriez bien gentille de nous aider.
» — Servir à la brasserie ?
» — Ce soir seulement. »
» J'ai cru devoir obéir. Une heure après j'étais tout autre, la chaleur me saisit, la fumée m'étouffail. Ces cris, ces bruits, ces rires m'étourdirent et autour de moi j'entendis des propos grossiers, des provocations offensantes. Ahurie, hors de moi, mon attitude attira l'attention et j'aurais voulu disparaître pour me dérober à ces regards importuns.
» Le lendemain, pareille cohue. La patronne ne m'avait ni trouvé de remplaçante ni préparé d'ouvrage. Pouvais-je rester les bras inertes en présence de mes maîtres occupés? Je servis avec une gène visible, un dégoût insurmontable. Les filles, horribles d'effronterie me gratifièrent d'épithètes malveillantes , parce qu'indignée, je feignais de ne pas voir leurs actes repoussants.
» Je me plaignis de ces outrages et la patronne redoubla d'encourageants égards ; néanmoins, ma conscience se révoltait. La nuit, des cauchemars, la migraine s'ajoutaient à mes remords, et des songes, en m'apportant les cruels reproches de ma mère, me retraçaient
les jours où mon cœur et mon esprit respiraient en liberté Tair pur de notre Bretagne.
» Je voulus partir ; ma patronne me retint en m'assurant que la poussée de travail finie avec les examens, me permettrait de reprendre mon ouvrage ordinaire. Crédule, je restai tout en désirant une autre place ; mais où et à qui m'adresscr ? Au bureau de placement de Kratz? Jamais. Aux habitués de la maison ? Des uns j'obtenais un sourire incrédule, des autres une promesse banale et de tous un profond mépris. Dois-je achever cette histoire navrante, dont la confession est , en elle seule, un cruel châtiment?
Une réserve habituelle taxée d'hypociite prudence m'attira la haine de ces filles sans nom. Ma lutte pour éviter leurs exemples les irritait ; elles s'unirent et, pour dompter ma résistance, m'enivrèrent. La timidité maladroite du jeune homme auquel je fus livrée nous attira les surnoms de : Daphnis et Chloé. Les jours suivants il me rechercha, et je répondis à une sympathie paraissant sincère, mais la brasserie n'était pas pour mon amant ce qu'elle était pom' moi : une horreur. Je rougis de lui avoir prêté mes goûts : il a dû me trouver bien simple ! Aussitôt que les filles le virent un peu « dégrouillé » , comme elles disent dans lem* hideux langage, elles songèrent à me Tenlever : il était riche. La fuite aurait pu leur soustraire une proie inconsciente, mais le malheureux refusa de partir et je m'aperçus qu'il changeait beaucoup et très vite. Je l'ennuyais, n'ayant
198 LA POLICE PARISIERRE
plus assez d'innocence ou trop peu de roueries ; en m'attachant à sa personne, je ne réussis qu'à le lasser. Il me trompa avec une infecte créature qui eut la barbarie de me jeter cet aveu en public.
» Folle de colère je quittai la brasserie, mais mon séjour dans un pareil établissement n'était pas une recommandation, et l'absence de certificats me fit fermer les portes des maisons convenables. A l'hôtel, je» contractai des dettes, on m'expulsa en conservant ma malle, et pour manger, oui pour manger je descendis alors d'échelon en échelon, retournant malgré moi à cet endroit maudit où la fatalité me rejetait, et, aujourd'hui, lasse d'une incessante lutte, n'ayant pu imposer silence à mes dégoûts, je préfère mettre un terme à cette vie infernale qui me tue de toutes les façons. Pardonne-moi ma bonne mère et trouve une excuse pour celle qui en a tant besoin. Je t'entends me crier : « Reviens au pays ! » Mais qui donc serait assez charitable pour ne pas me montrer du doigt;.
Je veux l'épargner cet opprobre, et mes frères, ignorant les larmes que m'ont coûté l'argent employé pour eux, croiront au moins pouvoir défendre ma mémoire.
» Ta malheureuse enfant,
» LooseP... »
A ces lettres se trouvait annexée l'adresse de la brasserie où elle était en ser\'ice, ce qui a permis de dresser, au greffe de la Morgue, le
procès-verbal de reconnaissance, sans cela on aurait inhumé Louise P... comme inconnue.
Vertueuse réunion
Quelques étudiants du code et du codex éprouvent, tout comme la Préfecture de police, et cela deux fois par année, le sentiment d'une vertueuse indignation. Au commencement du printemps, ils s'occupent des filles ; et vers la fin. de Tété, des souteneurs. N'ayant qu'une médiocre confiance dans le zèle préfectoral, ils cherchent, comme pour le jardin du Luxembourg et le bal BuUier, à prendre l'initiative pour la moralisation de ce qu'ils appellent le <• quartier Latin. » Mais en voulant agir avec trop de vivacité, ils Font au point de vue des mœurs, rendu encore plus malade. Aujourd'hui, c'est un vaste lupanar.
Je ne traite ici que la question des brasseries à femmes, question toujours d'actualité et à laqueUe il faudra enfin donner une solution.
Je vais, en attendant, reproduire le compte rendu d'une réunion unique en son genre.
Vers la fin du mois d'avril 1883, des affiches multicolores apposées sur les vespasiennes du cinquième et du sixième arrondissements convoquaient les jeunes gens des écoles salle de THermitage.
L'ordre du jour était ainsi fixé : « Mesures à prendre contre la prostitution clandestine. »
A la même époque on distribuait sur la voie publique, au bal' BuUier et dans les brasseries, des prospectus bleus, blancs et rouges dont la teneur suit :