‹ Gibier de Saint-LazareChapitre 9 sur 14 · LES DAM^S SONT ADMISES · texte numérisé non relu

LES DAM^S SONT ADMISES

En voici de visu, et surtout de auditu, la sténographie exacte :

— Huit heures. — La salle de la rue de Jussieu ne contient habituellement que trois cents personnes, elle est bondée de spectateurs évalués à cinq cents. On y étouffe. Assemblée houleuse, échange de poignées de mains, conversations bruyantes. Chacun blâme ces jeunes gens qui cherchent à supprimer les brasseries de filles.

— Huit heures quinze minutes. — Déjà on prévoit que la réunion sera tumultueuse.

— Huit heures et demie. — - Le tapage commence en voyant apparaître sur la scène trois jeunes gens qui veulent constituer le bureau.

Au milieu des cris et du refrain : Le beau Nicolas, ah ! ah ! ah ! un de ces individus se nomme président.

Impossible d'entendre son nom ni celui des deux assesseurs qu'il nomme vice-présidents.

Le bureau composé, le président agite en vain sa sonnette, on le hue. Les uns l'appellent maquereau (sic), les autres applaudissent. Un charivari indescriptible se produit. Président, assesseurs, public, tout ce monde parle à la fois et on ne comprend pas un mot.

Les deux vice-présidents se passent tour à tour la sonnette pour réclamer 1er silence. On les envoie à Ckaillot.

— Neuf heures. — Un silence relatif s'établit, ce qui permet à la sonnette de se reposer. Un jeune homme de vingt ans au plus monte sur la scène, car il n'y a pas de tribune, et le président avec un fort accent du Midi s'exprime en ces termes : Je me contenterai de diriger les débats avec impartialité et je donne la parole à M. Philibert, c'est-à-dire au premier orateur inscrit.

A peine ce nom est-il prononcé que les spectateurs se lèvent, montent sur les banquettes, agitant cannes et parapluies. « Laissez-le parler », crient les uns. « A la porte ! » hurlent les autres .

M. Philibert a le visage pâle, et malgré son air pensif et doux, il tient courageusement têto

à Torage et lanee ces mots : « Nous voidons, mes amis et moi, faire œuvre de réformateurs. »

Cette phrase est accueillie par des ah ! ah ! ah!

L'orateur reprend :

« Vous êtes des fumistes et je numéroterai ceux qui veulent m'interrompre. »

Aussitôt des protestations surgissent, c'est à qui s'approchera de lui, heureusement personne ne peut remuer et cela finit par un formidable éclat de rire.

M. Philibert essaie de parler, mais au bout de dix minutes il est obligé de descendre de la scène. A en juger par les lambeaux de phrases entendues, l'orateur réclame le balayage de toutes les vendeuses d'amour, tant sur les trottoirs que dans les brasseries de filles, il voudrait voir la prostitution circonscrite dans des maisons spéciales. Ce serait, d'après lui, le seul moyen de régénérer la France.

A cet orateur en succède un autre qui parait âgé d'au moins quarante ans. Ce vétéran de la rhétorique se présente au milieu des cris.

Le Beau Nicolas^ la chanson à la mode, est de nouveau entonnée, puis Ton chante : Esprit saint, descendez en lui.

— Dix heures. — Le second orateur peut enfin obtenir un peu de silence. Il en profite pour s'étonner que M. Philibert, ayant à peine vingt ans, ait déjà des idées de pruderie comme une vieille Anglaise. Pour sauvegarder sa vertu, ce fils de M. Prudhomme va sans doute nous demander aussi la suppression des amourettes,

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du collage et de l'adultère. Si vou^ supprimez les brasseries servies par des femmes, que mettrez-YOUs à leur plaee ?

— Vous ! lui est-il répondu !... Et les «hauts, les cris recommencent.

La sonnette présidentielle, fortement agitée, permet à Forateur de crier au lieu de parler; il continue :

— Si vous supprimez les brasseries, les femmes seront obligées d'aller dans la rue, et Gamescasse les arrêtera !

On crie : Bravo, et l'on cbant^ a Camescasse » sur le rythme des lampions.

On rit à se tordre, l'orateur se couvre et rentre dans la coulisse.

Un autre discoureur se montre sur la scène et profite d'une légère accalmie pour expliquer que la suppression des brasseries de filles développera les passions honteuses, et qu'il ne sera plus possible d^aller... dans une vespasienne, sans être arrêté.

A ces mots, le charivari recommence, on l'appelle membre de la famille catholique. Les cris redoublent, et, devant cette attitude du public, il se retire pour céder la place à un quatrième orateur, qui s'empresse de dire : Moi, je ne m'occupe point des brasseries, mais je voudrais savoir ce que l'on va faire de la recette?

La saUe entière éclate en bravos, et M. Philibert, qui a eu la malencontreuse idée de montrer sa figure à l'angle de la coulisse gauche, est immédiatement interpellé pour répondre à la question posée.

Il cherche à s'expliquer, mais on lui parle de sa famille, de ses enfants, de sa bonne, de son curé, et chacun lui adresse des plaisanteries de de mauvais goût avec plus ou moins d'aménité. Il prend le parti d'en rire, cela réussit, puisqu'il se retire tranquillement.

— Dix heures et demie. —

A ce moment, deux servantes ou habituées de brasseries, seules filles qui se trouvent dans la salle, sont enlevées et portées sur la scène.

Les chaises des assesseurs leur sont offertes.

Le public applaudit à faire crouler la salle et se met à chanter : Les voilà ! les voilà ! ... Ah ! ah ! ah!

Au bruit de la sonnette agitée avec force, l'assemblée devient calme et le président annonce que Mesdemoiselles Marguerite et Joséphine vont successivement parler.

Marguerite, petite, maigre, coiffée à la chien, prend un air de combat : elle rejette la tête en arrière, étend le bras, ouvre la bouche et s'écrie : J'aime la lutte... le fracas...

Dans la salle, on répond : Ah! ah! ah!

La femme orateur laisse alors retomber son bras et de ses lèvres s'échappent des mots sans suite parmi lesquels se trouvent ceux-ci : Fièvres amoureuses, ardeurs des hommes, passions brutales. Dans l'impossibilité de continuer, elle cherche à lire un papier que lui remet une main secourable.

On entend :

Otez l'eau du chat qu'expire, appel des démons....

Mi-a-ou, mi-a-ou, crie-t-on dans la salle.

— Une voix : On demande un traducteur !

— Autre voix : Avec un peigne.

Marguerite se rassied au milieu de huées

mélangées de bravos.

Le président déclare que la traduction est fort simple : Othello, dans Shakespeare, n'appelle-t-il pas Desdémone « sa belle guerrière :

Hilarité générale.

— Maintenant c'est à M"*' Joséphine, et je réclame pour elle votre indulgence.

Joséphine, nature plantureuse, a les cheveux relevés, la physionomie douce et les allures bon garçon.

Elle s'exprime ainsi :

— Mes bons petits amis (applaudissements), mes chers petits amis (nouveaux applaudissements), c'est gentil d'applaudir, mais c'est très laid de débiner [sic) les brasseries. Si on fermait ces établissements , où irions-nous?

-r- Dans nos bras, crie la salle entière.

— Pour faire des bêtises, alors, a-t-elle ajouté. En attendant, allons prendre des bocks.

Les bravos se mêlent aux sifflets, et les deux filles disparaissent à leur tour dans la coulisse.

h'homme k la recette remonte sur la scène et demande où Targent passera.

Le président croit que c'est une insulte pour le bureau et pendant dix minutes on ne voit que des bras qui s'agitent ; on s'attend à une bagarre.

L'homme à la recette tient bon, et le président est obligé de s'expliquer. Il déclare qu'il

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y a 165 francs de frais pour l'affichage et la location de la salle, et que Fexcédent sera versé à la caisse du « Sou des Ecoles. »

Un des assistants propose la d6ture en disant : Il ne suffit pas toujours de rigoler^ il faut aboutir.

Plusieurs ordres du jour sont proposés.

Le suivant obtient la priorité :

« L'assemblée, considérant que les brasseries de femmes ne favorisent pas la prostitution clandestine, prie M. le premier président de la cour de cassation, Gazot, d'intervenir auprès du gouvernement pour que ces établissements soient déclarés d'utilité publique. »

En dehors des organisateurs de la réunion, il est voté à la presque unanimité des suffrages.

Le président se couvre avec un air de dignité, et le public évacue la salle de l'Hermitage en battant aux champs sur le parquet avec les cannes et les parapluies.

— Onze heures et demie. — La salle est vide et les réunionnistes par groupe de huit à dix^ descendent la rue des Ecoles, et pénètrent dans les brasseries en continuant à chanter : Nous voilà. . . Ah ! ah! ah!

Malgré le tumulte qui n'a cessé de régner au cours de la séance, il n'y a pas eu d'incidents sérieux, mais, comme de la bouche même de Marguerite, il n'est rien sorti de cette réunion.

Les organisateurs ont été seulement ridiculisés en voulant s'occuper d'une question qu'ils ne pouvaient résoudre, par suite de leur jeu-r

nesse et de leur inexpérience. L'idée patriotique, morale, était excellente, mais il ne manquait à leurs auteurs^ comme à tant d'autres, que la connaissance pratique des mœurs du quartier latin. Us n'avaient même pas prévu la tournure d'esprit dont aime à s'envelopper, selon la circonstance, la jeunesse des écoles.

Dans leur ingénuité, ils avaient admis à ce meeting les patrons et gérants de brasseries à filles; il n'en fallait pas davantage pour qu'ils fussent surpris et roulés par eux.

En résumé, ils se sont éloignés du but qu'ils voulaient atteindre, puisqu'au lieu de supprimer les brasseries, l'assemblée a voté le contraire.

Travail et débauche

Je comptais, à cette réunion, entendre Julie, la verseuse de la brasserie des X..., venue le matin même, à mon cabinet, réclamer son père, mêlé indirectement à cette vaste association d'escrocs vulgairement connue sous la désignation de « bande noire »^ et qui a pour objectif l'exploitation des producteurs dans les contrées vinicoles.

J'aurais d'autant plus fait droit à sa demande, que la culpabilité de Fauteur de ses jours, comme elle l'appelait .avec un sourire qui

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n'avait rien de gai, laissait énormémeDt à désirer.

Pendant les formalités d'usage nécessaires à sa mise en liberté, j'ai causé avec cette fille, douée d'une intelligence supérieure , ayant l'élucubration facile, la répartie vive et heureuse. Elle me parle de Joséphine et de Marguerite, deux grues qui, d'après elle, devaient réciter leur leçon apprise par des gérants de brasseries. « Mon père, me dit-elle, malgré sa paresse et son besoin de boire, a des moments excellents.. C'est un type. Il rêve et veut le bonheur des femmes par leur émancipation. En attendant, je sers des bocks, et il n'a d'autres moyens d'existence que le produit de mon travail. Vous riez ; le mot travail sortant de ma bouche choque et semble paradoxal; c'est un fait ; et ce soir, à la salle de l'Hermitage, j'espère, sans grande phrase, pouvoir le démontrer à nos contradicteurs, ces moralistes sans morale, en leur disant : « J'étais ouvrière et je gagnais honnêtement ma vie ; la concurrence allemande a tué, comme bien d'autres industries, celle des boutons; j'ai voulu entreprendre la lingerie ou la broderie, et en travaillant douze heures par jour je n'arrivais pas à gagner i fr. 50. Quand je me suis récriée sur ce faible gain, l'un de mes patrons m'a répondu : « Les femmes ont d'autres ressources. » Celui-là spéculait sur la mauvaise conduite de ses ouvrières, et malheureusement le cas n'est point isolé. On peut encore dire à un homme qui mendie du pain pour ses enfants : « Allez travailler! »

mais il est interdit de jeter ces deux mots à une femme, parce que toutes répondraient ; « Je ne demande pas mieux; mais où cela et comment ? »

» Si j'ai pris le costume et l'emploi de servante, c'est dans l'intention d'infliger un démenti formel à ces économistes osant soutenir dans leurs écrits que la question sociale pour notre sexe se réduit à deux solutions : le travail ou la débauche. Ils se méprennent étrangement.

Les lilles de brasseries unissent l'un avec l'autre, et je prouverai que, soit par le travail régulier, soit par l'irrégulier, la femme^ honnête ou non, sera éternellement exploitée.

» Dans ma petite famille, c'est moi qui suis l'homme ; je m'occupe franchement, librement en toute licence, et j'exploite à mon tour, sans exception, mon personnel, ou pour être plus précise « mes clients ». J'imite en cela, comme pour autres choses, l'exemple de mes anciens et nouveaux maîtres. Au lieu d'un modeste salaire, mes recettes quotidiennes varient de quinze à vingt francs, et si j'ai abandonné ma vertu fragile, je n'ai pas embrassé la vocation du vice. Par son contact seulement, j'en subis les nécessités. Il est impossible d'exercer honnêtement •notre profession. A mes débuts, j'ai tenté l'aventure et, à deux heures du matin, j'avais récolté cinquante centimes de bénéfice. Je ne buvais pas. Je me suis mise à boire par besoin de manger et pour venir en aide aux miens. Une fois dans l'engrenage, le métier saisit et tue en dix ans la plus solide fille.

» Nos patrons actuels, moins hypocrites que certains maîtres soi-disant philanthropes, nous encouragent ouvertement à la débauche et font assez rapidement fortune au préjudice de notre beauté, de notre jeunesse et de notre santé. Que d'ouvrières, dans les ateliers, ont le même sort, sans avoir les côtés imprévus, drôles, parfois originaux, qu'engendrent notre profession!

» Le travail qu'on exige est fatigant ; il faut de trois heures du soir à deux heures du matin, se tenir continuellement sur les jambes, aller et venir, pousser à la consommation, soit par la parole, soit par l'exemple ; mais je gagne, il est vrai, en une journée ce que les honnêtes femmes, par un labeur assidu, mettent huit et souvent quinze jours à obtenir.

» A qui la faute ?

» A tous ceux qui font vivre nos maisons, et à la société encore impuissante, malgré les progrès réalisés, à trouver le moyen d'assurer la vie et la dignité aux femmes qui ont l'intention de se conduire régulièrement.

» Je vous demande pardon de m'exprimer aussi vivement devant vous, à qui rien ne doit être étranger; vous avez entendu, \ti, connu, tant de choses ! Cependant la vérité n'apparaît jamais entière au milieu des mensonges dont* on cherche à envelopper tous ceux qui, de loin OH de près, tiennent une parcelle d'autorité. »

— Vous auriez pu rester dans la catégorie des honnêtes filles et, tablier pour tablier, le service dans les bouillons Duval et autres établissements similaires offr une existence ho-

norable et lucrative. Comme pour vous la profession est dure : les servantes travaillent de onze à douze heures par jour ; actives, propres, ayantdutact, de lamémoire, leurs prévenances à l'égard des clients n'autorise aucune familiarité. Au service de tout le monde, elles n'ont de préférences pour personne. Leur costume est simple et elles gagnent, non compris la nourriture, de 120 à 150 francs par mois.

Les servantes dans les bouillons sont généralement respectées.

— J'ai, sans succès, cherché à m'y faire admettre. Les places sont rares et celles qui les occupent ne les lâchent pas facilement. Fatiguée d'attendre, c'est alors que je me suis décidée à ouvrir la porte d'une de ces boutiques à verrière coloriée, au jour douteux, et où le bock sous sa semelle de feutre repose en souverain sur des tables malpropres.

Le public a raison de ne pas confondre les servantes des bouillons avec les filles de brasseries, le bonnet et le tablier blancs qu'elles portent si simplement, imposent le silence, et les établissements où elles servent ne sont point meurtriers comme les nôtres.

Mais voici mon père, l'un des membres de la ligue française du droit des femmes. Avant de songer à les émanciper, cette société ferait mieux de réunir tous ses efforts pour qu^elles obtiennent un salaire légitimement acquis et leur permettant de ne souffrir ni du firoid, ni de la faim.

Le lendemain, la fille Julie m'écrivait: « Mon absence à la réunion d'hier soir a dû vous étonner, vous allez en comprendre le motif. Le g-érant de- ma brasserie et plusieurs de mes confrères, s'étaient entendus pour m'interpeller ?m sujet de ma visité chez vous et de la mise en liberté de mon père. Comme plusieurs d'entre eux reçoivent des affiliés de la « bande noire » , les misérables ont pensé que je vous avais fait des révélations.

>; Je quitte cet infect métier, pendant que j'ai le cœur encore sain. »

Conclusions

Le développement donné à cette étude n'impose Tobligation de conclure , et pour sortir d'embarras, je n'aurais qu'à me joindre aux gens soucieux de la santé publique réclamant d'une manière énergique la fermeture des brasseries desservies par des filles. Ce n'est pas mon intention. Tant que la liberté pour le cabaret existera, la brasserie, sa sœur par Tivresse, la débauche et le vice , peut vivre à ses côtés. Je me place donc sur le terrain des partisans de la liberté quand même, qui soutiennent que ces maisons, très achalandées, répondent à un besoin social.

Les faits spéciaux signalés établissent cependant tout le contraire ; ils exigent que la question des brasseries à femmes sorte enfin de l'actualité.

Les préfets de police de TEmpire n'ont pas été plus satisfaits de la présence des caboulots que les préfets de la troisième République ne le sont de l'ouverture des brasseries à filles. Le mal s'est déplacé pour grandir, changer de forme, et l'autorité n'a pu jusqu'ici s'en rendre maîtresse malgré ses velléités dépuration restées absolument platoniques depuis 1860, c'està-dire pendant une période de vingt sept années.

La fermeture des brasseries n'enrayerait en aucune façon la prostitution clandestine, elle aurait seulement pour résultat de rejeter sur le trottoir près de quinze cents filles disposées à grossir le nombre déjà si considérable des malheureuses qui se livrent publiquement au racolage. Chassées d'un côté, elle reparaîtraient de l'autre : c'est mathématique, et le fait de l'anéantissement des maisons de tolérance par la propagation des brasseries à filles le prouve avec surabondance.

L'essai provisoire des fermetures partielles mis un instant en pratique n'a pas réussi, les arrêtés ont dû être détruits quelques jours après leur notification. Je ne citerai qu'un acte concernant la principale brasserie de Paris, située non loin de la place de la République, et que sa clientèle compare à une étable garnie d'animaux nécessaires à l'allaitement de nourrissons.

Après de sévères avertissements, dont le propriétaire, sujet étranger, ne tenait du reste aueun compte, cette maison aux sous-sols mal tenus ayant, pour remplacer les garçons, vingtcinq filles en service, a été, par ordre, de M. Léon Renault, fermée au mois de juin 1874.

A la suite de cette fermeture, plusieurs négociants créanciers s'entendirent pour formuler une réclamation basée sur le grave préjudice que leur causait une pareille mesure administrative, qu'ils qualifiaient d'arlntraircNon content, disaient-âs, de léser leurs intérêts, l'administration apportait une entrave à la liberté commerciale.

Le mois suivant, la brasserie était réouverte. Il est vrai que le loyer et les frais généraux étaient de plus de cent mille francs.

Ceci se passait avant la promulgation de la loi du 47 juillet 1880, abrogeant le décret du 29 décembre 4854 sur les cafés, cabarets et débits de boissons.

Aujourd'hui, le Préfet de police se trouve désarmé, le commerce des liquides est libre, et les débitants ont le droit d'employer le personnel à leur convenance.

Les brasseries à tapage ne peuvent pas plus être fermées que les débits de vins et de liqueurs.

Pour l'ouverture d'une brasserie, il suffit, quinze jours à l'avance, d'adresser sa déclaration à l'autorité locale. Voilà toute la formalité.

L'Administration, c'est incontestable, a le devoir, de faire surveiller, les endroits publics

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et pour établir les actes immoraux, le flagrant . délit exige non seulement Tintervention des agents, mais la présence du commissaire de; poUee, et ce magistrat, pour se conformer aux instructions, réclame un mandat émanant de la . Justice, ou du Préfet, ainsi que je Tai expliqué , au chapitre des plaintes, à cet industriel dont le fils mineur avait été d^auché par des servantes de brasseries.

Plusieurs préfets se décidèrent à mettre à lav disposition des commissaires de police des mandats de perquisition, mais Tantagonisme qui règne entre les divers services de la police municipale en paralysèrent les efiets. ,

La suppression des brasseries semble être, pour bien des personnes, le véritable remède ; je viens d'expliquer son impossibilité, à moin» d'introduire une réforme à la loi de 1880. Les législateurs ne le feront point, il faut alors avoir la force de réagir contre cet état de choses, de revenir en arrière par une réglementation spéciale pour ces établissements, où tous les vices sont associés et qui ont poussé l'excès de la liberté jusqu^à la licence en devenant des foyers de corruption et de maladie.

Les brasseries de tilles ne doivent et ne peuvent être assimilées aux débits ordinaires de boissons ; on y voit, on y touche une catégorie de femmes jeunes, faciles, corrompues, dirigées par des industriels bons à classer parmi les propriétaires de certaines maisons mal famées, dans lesquelles des préfets de police ont fait empoigner des femelles pour avoir commis de^

actes beaucoup moins immoraux que ceux quotidiennement étalés sur les banquettes de ces tavernes, sortes de nouvelles maisons de tolérance disposées sous une autre forme. L'enseigne seule en fait la différence, car le commerce est le même, et cette enseigne, au caractère honnête, est justement ce qui constitue la force, le succès et le danger des brasseries à filles. En effet, on y entre et on en sort sans le moindre scrupule. Il y a donc là une cause permanente de démoralisation, une place de plus en plus envahissante du mal facile qui ne saurait trop appeler l'intervention de Tautorité ; j'ajoute que c'est la tache moderne, propageant la syphilis alcoolisée.

A son début, il était facile d'enrayer ce danger, mais à force d'attendre il s'est agrandi rapidement par l'acclimatation des brasseries à filles, et cela sous les yeux d'une police impuissante.

Toutes les célébrités médicales qui s'occupent de la prostitution et de ses désastreux effets sur la jeunesse sont unanimes et concluent dans leurs écrits à la fermeture de ces brasseries.

Le 7 juin 1887, à l'Académie de médecine, M. Alfred Fournier, professeur, a donné lecture de son remarquable rapport, fait au nom d'une commission composée de MM. Ricord, président; Le Roy de Méricourt, Léon Le Fort, Léon Colin.

Il s'agissait, dans ce document, de prouver rinsuflisance notoire des mesures administratives censées prises contre la syphilis, et de

démontrer les causes de la dépopulation actuelle de la France par l'effroyable mortalité qui sévit sur les enfants hérédo-syphili tiques.

Au sujet des brasseries, voici ce que dit Téminent rapporteur :

« Inconnus encore il y a quelques années, les établissements de ce genre sont devenus, on peut le dire, la peste de nos jours. Répandus un peu partout, ils abondent surtout dans les quartiers d'affaires ou d'études, c'est-à-dire là où ils ont chance de recruter une clientèle de jeunes gens. On n'en comptait pas moins de cent quatre-vingt-un à Paris, en 1882, et depuis lors ils se sont singulièrement multipliés.

» Ce qui se passe dans ces établissements, chacun le sait, ou le devine ; mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est qu'il en sort un nombre considérable de contagions syphilitiques. Tous les membres de votre Commission ont été unanimes pour déposer qu'ils avaient à leur connaissance maints exemples de syphilis contractées par des jeunes gens, notamment par des étudiants au contact de filles de brasserie.

» Et comment en serait-il autrement? Car ces maisons (pour un certain nombre tout au moins) ne sont que des maisons de prostitution déguisées, et des maisons à prostituées libres, j'entends non surveillées.

» Or, ce qui fait piécisémentledangerde ces maisons, c'est qu'on y trouve la provocation avec ce qui s'ensuit, sous le couvert d'une enseigne honnête, alors même parfois qu'on ne songerait pas à l'y chercher. Et comme la provo-

cation s'y exerce par des filles libres, je le répMo, c'est-à-dire par des filles non soumises à la siiiTeil lance médicale, il résulte de là qu'à double titre ces maisons sont infiniment plus dangereuses que les maisons publiques. Ainsi que le disait M. Le Roy de Méricourt au sein de votre (iOnjmission, « l'ancienne maison publique avait au moins rhonnèteté de Tenseigne. » Pas de surprise avec elle. On savait, quand on en franchissait le seuil, ce qu'on allait y trouver. Aussi, n'y allait-on guère (jue de nuit, à l'abri d'une ombre propice. Aujourd'hui, les mœurs ont changé : des maisons de prostitution s'ouvrent «ous renseigne des brasseries ; on y va en plein jour et la tète haute ; on ne s'y cache pas pour y entrer; et pourquoi se cacherait-on?

jN 'est-ce pas une brasserie? Et depuis quand n'est-il plus permis de se désaltérer?

» Eh bien! ces brasseries font le désespoir des familles non moins que les délices des échappés de collège. Pourquoi les délices de ceux-ci? On le devine. Pourquoi le désespoir et la terreur de celles-là? Parce que leurs fils trouvent dans ces maisons les trois fléaux de la société actuelle, c'est-à-dire la flânerie, l'imbécile et énervante flânerie, l'alcoolisme et la vérole.

M Au moral connue au physique, ces brasseries h femmes, k inviteuses de tout costume et de toute nationalité, sont des sentines de perdition physique et morale . »

Déjà MM. Barthélémy et Devillez avaient, en

1882, dans la France médicale, traité la question sous le titre : Les Inviteuses. — Syphilis et AlcooL

Malheureusement, leurs cruelles observations ne s'adressent qu'à une clientèle spéciale et sont consignées dans des revues et bulletins de l'Académie de médecine; il serait cependant si utile de leur donner la plus g^rande, la plus large publicité pour signale^r les maux causés par ces pourvoyeuses de cimetières.

Les médecins, les chirurgiens, avec leur compétence accoutumée, deviennent les véritables auxiliaires des législateurs, et tous ont le devoir d'étudier, de constater les profonds ravages produits par l'intensité extraordinaire des maladies contagieuses. Ils ont signalé le mal et réclament, en faveur de la jeunesse, de promptes mesures d'assainissement.

Pour moi, je propose d'interdire l'entrée des brasseries à filles aux mineurs des deux sexes et d'imposer l'obligation aux maîtres ou gérants de brasseries Temploi de servantes ayant plus de vingt et un ans.

Les personnes majeures ont le droit de disposer d'elles, de se détruire, si cela leur plaît; cependant celles reconnues pour se livrer à la débauche devront justifier de leur identité et être soumises à un examen médical.

Le Tribunal correctionnel de Nantes, au mois d'octobre 1887, a condamné un propriétaire de brasserie à six mois de prison et son principal employé à trois mois de la même peine pour excitation habituelle de mineurs

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à la débauche. Tous les deux servaient d'intermédiaires obligeants entre les collégiens de la ville et une dizaine de petites filles.

- C'est un exemple facile à suivre en laissant aux commissaires de police la latitude de pénétrer le jour comme la nuit dans les brasseries de filles.

Pour reildre eflBcaces les premières mesures, les mêmes magistrats pourraient procéder à de fréquentes visites dans les hôtels annexés ou peu éloignés desdites brasseries, et soumettraient toutes les filles arrêtées à un sévère contrôle.

L'autorité peut, à ce sujet, faire usage de Tarticle IX de la loi des 19-22 juillet 1791, encore en vigueur.

Il dit :

« A l'égard des lieux où tout le monde est admis indistinctement, tels que cafés, cabarets, boutiques et autres, les officiers de police pourront toujours y entrer, soit pour prendre connaissance des désordres ou contraventions aux règlements, etc.. »

La Préfecture de police le sait d'autant mieux, qu'elle le tient en réserve pour s'en servir à l'occasion.

En voici la preuve :

Non loin de l'Arc-de-Triomphe, le propriétaire d'un immeuble sollicita l'autorisation d'ouvrir une maison de tolérance. Des voisins s'y opposèrent, on tourna la difficulté en installant au rez-de-chaussée une brasserie d'un très grand hi::e et servie par des filles chargées de monter

les consommations aux étages supérieurs du bâtiment, convertis en chambres meublées dans des conditions de confortable exceptionnel. Les salons, la salle de bains et ses accessoires faisaient Tadmiration des visiteurs. Près de cinq cent mille francs avaient été dépensés pour créer cette maison de rendez-vous d'un genre nouveau.

M. Camescassefit surveiller cet établissement dont il ne pouvait empêcher Touverture ; il ordonna souvent des visites, et Ton connaît par expérience Teffet que produit la présence de la police sur la clientèle de pareilles maisons :elles deviennent désertes.

En province, l'autorité administrative se préoccupe plus encore qu'à Paris du développement des brasseries à filles.

Des maires intelligents et pratiques ont, par arrêtés, interdit d'une façon générale Temploi, dans les débits de boissons, de femmes ou filles étrangères à la famille du titulaire de rétablissement.

L'arrêté de M. Merlin, sénateur, maire de la ville de Douai, est instructif, curieux et marque sa place ici :

« Considérant que la facilité laissée à l'ouverture des débits de boissons impose à Tautorité le devoir de les surveiller avec plus de vigilance ;

» Que l'exagération du personnel des servantes et leur choix peu scrupuleux ont fait d'un certain nombre de ces établissements des

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maisons clandestines de prostitution échappant à la surveillance de la police et aux mesures préservatrices prescrites par Tautorité , dans l'intérêt de la morale et de la santé publique ; » Qu'il est urgent dès lors de réprimer ces abus;

» Arrêtons :

» Article premier. — Il est expressément interdit aux cafetiers, cabaretiers et autres débitants de boissons, de prendre comme domestique ou comme ouvrière à la journée aucune fille mineure,

» Il leur est également interdit d'employer aucune fille ou femme qui ne soit pas munie d'un certiiîcat de bonnes vie et mœurs délivré par l'autorité administrative compétente.

» Ce certificat, dont la date ne devra pas remonter à plus de trois mois, contiendra la mention de l'usage auquel il est affecté. Il sera renouvelé tous les trois mois.

» Il devra être présenté à toute réquisition des agents de l'autorité.

» Art. 2. — Aucun cafetier ou cabaretier ne peut affecter plus de deux femmes au service de son débit de boissons.

» Il est défendu aux filles ou femmes employées dans les établissements dont il s'agit de s'asseoir à côté des consommateurs et de prendre ou d'accepter aucune consommation.

» Art. 3. — Les dispositions qui précèdent sont applicables aux cafetiers, cabaretiers et autres débitants de boissons employant leurs

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filles ou parentes majeures et mineures, à la condition que ces dernières, à partir de Tâge de quatorze ans, soient, comme leurs filles ou parentes majeures, munies du certificat de bonne moralité dont il est parlé à l'article premier.

» Le nombre des personnes ainsi employées réduira d'autant celui fixé à deux par l'article 2 des auxiliaires du sexe féminin étrange à la famille.

» Il est interdit aux filles ou parentes des cafetiers , cabare tiers et autres débitants de boissons, âgées de quatorze ans, qui ne seraient pas munies de certificat de bonnes vie et mœurs, de séjourner dans des locaux affectés habituellement à Tusage du débit ou dans des pièces et dépendances de la maison où des consommations seraient servies. »

A la suite d'un conflit entre un cafetier de Grenoble et le maire de cette ville , qui avait pris un arrêté interdisant le service des femmes et filles dans les débits de boissons, la Cour de Cassation a rendu, le 21 juillet 1881, Tarrêté suivant, que j'extrais de la Gazette des Tribunaux :

» La Cour,

» Ouï M. le conseiller Sevestre en son rapport, M* Bouchié de Belle, avocat en la Cour, en ses observations à l'appui du pourvoi, et M. Petiton, avocat général, en ses conclusions;

» Sur le moyen unique du pourvoi, tiré de

la violation des articles 471 § 15 du Code pénal et 7 de la loi du 2 mars 1791, en ce que Tarrôté pris par le maire de Grenoble, le 28 avril 1881, et auquel il aurait été contrevenu par le demandeur, serait illégal et entaché d'excès de pouvoir ;

» Attendu qu'aux termes de l'article 3 du litre XI de la loi des 16-24 août 1790, l'autorité municipale est chargée « du maintien du bon ordre dans les endroits où il se fait de grands rassemblements d'hommes , tels que foires , marchés , spectacles , jeux , cafés et autres lieux publics »;

» Attendu que la disposition de l'arrêté du maire de (irenoble interdisant aux cafetiers et autres débitants de boissons de la ville d'employer des femmes ou des filles étrangères à leur famille pour servir les consommateurs en vue de prévenir le retour de faits immoraux et scandaleux qui s'étaient produits dans quelques-uns de ces établissements, rentrait précisément dans les mesures ayant pour objet d'assurer le maintien du bon ordre ;

» Attendu, dés lors, que le jugement attaqué, en reconnaissant la légalité et la force obligatoire de cet arrêté pris par l'autorité municipale dans la limite de ses pouvoirs, et en appliquant au demandeur, pour l'infraction par lui commise audit arrêté, la pénalité de l'article 471 § 15 du Code pénal, loin d'avoir violé cette disposition de loi, en a fait, au contraire, une exacte et saine interprétation.

» Rejette, etc. »

GIBIEfl DE SAINT-LAZARE 225

Cet arrêt a une très grande importance : il remet entre les mains des maires et du préfet de police de Paris, l'autorité qui lui était enlevée au sujet des débits de boissons.

Par la réglementation des brasseries, Tautorité doit arriver à en restreindre le nombre et personne n'aura plus l'envie d'en créer de nouvelles.

J'espère que le jour n'est pas éloigné où la direction de la Préfecture de police sera confiée à un administrateur soucieux des grandes lois de la morale et de l'hygiène, et qui, écartant la politique, portera toute son attention sur les mœurs publiques. Ce premier magistrat de Paris se donnera la peine d^écouter, de voir, tout ce qui se dit, se fait dans ces tavernes à débauche, tolérées par la coupable indulgence dont on use à leur égard.

M. Lozé, le nouveau préfet, accomplira-t-il cette œuvre salutaire ? Je le souhaite de grand cœur. Le moment d'opérer un sérieux nettoyage est opportun, Topinion générale le réclame ; et cette grande tâche, après son accomplissement , recueillera l'approbation de tous les honnêtes gens.

Le 24 février 1888, son prédécesseur a rendu l'ordonnance ci-après :

« Article PREMIER. — AucunefiUe mineure no pourra être employée à un titre quelconque?

dans les cafés, cabarets, brasseries ou autres débits de boissons ;

» Art. 2. — Les contraventions à la présente

ordonnance seront constatées par des procèsverbaux et poursuivis conformément à la loi*

» Le Préfet de Police,

» Léon Bourgeois. »

Ce premier pas fait dans la voie répressive peut déjà conjurer bien des dangers.

contenait des vêtements féminins , des faux cheveux blonds, bruns, roux, et toute un(^ série de flacons et pots, remplis de poudres, d'essences, pâtes, pommades et fards.

La porte de ce réduit intime s'ouvrait seulement pour laisser passage à son titulaire et à un attaché d'ambassade étrangère.

Ces deux êtres, aux goûts anti-physiques, étaient réunis depuis une heure, quand le jeune secrétaire se retira en disant à la veuve Frétille : Rosette se meurt, je cours chercher le médecin , puis il disparut pour ne plus revenir.

Le personnel de la maison se précipita dans la pièce et trouva Rosette étendu sur le lit de repos.

« — Quel S3andale ! s'écria la proxénète; il ne faut pas que mon client succombe ici et sous un pareil accoutrement; déshabillons-le au plus vite ». Mais le boursier expira encore aff'ublé d'un corset en satin cerise et d'un jupon blanc.

Le médecin déclara qu'il fallait attribuer ce décès à une congestion cérébrale, et l'enquête lui donna raison.

La famille n'a pas plus connu la dernière station de débauche, avant son entrée au cimetière, que la cause déterminante de la mort de son chef, regretté des siens et en particulier de la veuve Frétille.

(iC genre d'accident n'est pas unique, et bien des vieillards exotiques, ayant le cerveau malade, ont senti la vie les abandonner à la sortie d'une maison de complaisance.

Certains habitués de ces petits hôtels où Fou vend le plaisir préparé forment de réels sujets d'études, des cas pathologiques bons à examiner dans le service hospitalier du professeur Charcot; mais avant de m'o3cuper du personnel qui compose en général ces sortes d'établissements, il me paraît nécessaire, monsieur le Préfet, de vous en faire connaître l'agencement intime, et l'hôtel de la veuve Frétille, hôtel de premier ordre que je viens de visiter en détail, à la suite du décès de Rosette, possède, pour l'immoralité et le confortable, la meilleure réputation au dire des amateurs de débauches faciles et cachées.

La pieuse comtesse du Bleuet, sa cliente assidue, que votre secrétaire faisait valsera votre dernière réception, pourra, mieux que personne, vous compléter les renseignements dont vous auriez besoin sur les liaisons passagères nées d'une simple entrevue.

L'extéiieur de l'hôtel, avec sa porte à deux vantaux, n'offre aucune remarque particulière. A l'intérieur, le vestibule large, rendu volontairement obscur, conduit à un cabinet placé entre deux escaliers. Dans ce cabinet se tiennent en permanence la maîtresse et sa doublure. Ces vieilles femmes expérimentées connaissent à fond le Paris galant. Au moyen d'un jeu de glaces et par le jour pi'oduit au moment de l'ouverture de la porte d'entrée, les proxénètes peuvent facilement voir, reconnaître la clientèle, même les femmes, malgré leurs vêtements sombres et la voilette recouvrant leur visage.

La salle à manger, la cuisine, sises au rezde-chaussée , s'éclairent par une cour vitrée donnant accès au troisième escalier, celui réservé au service général. Dans cette cour existe rentrée spéciale aux fournisseurs et aux domestiques de Thôtel.

Au premier étage se trouvent le petit et le grand salons, le fumoir, la salle de musique, le cabinet de lecture et le boudoir.

Toutes ces pièces sont richement meublées :

statues, tableaux, bronzes, lustres, objets d'art, vases, jardinières garnies de fleurs exotiques, rien ne manque à cette luxueuse installation; la pose des glaces, la conformation, la nature des meubles, la couleur des étofles, recouvrant chaises longues, canapés, fauteuils, divans, poufs soigneusement capitonnés, indiquent levé ritable caractère de la maison.

Le second étage comporte les chambres. Le lit de milieu surmonté d'un baldaquin est garni de tentures s'harmonisant avec les meubles et les tapisseries.

Au-dessus de la table-toilette existe un grand miroir à bordure de fleurs, feuillages, oiseaux, au milieu desquels émergent des porte-lumières en cuivre doré. Sous cette table prend place le petit meuble de bois, à quatre pieds, soutenant une faïence en forme de guitare.

Les portes extérieures et intérieures de toutes les chambres sont masquées par de lourdes portières en drap brodé de larges bandes de tapisseries. La couleur de ces bandes désigne le numéro de la chambre.

Le troisième étage est réservé au cabinet du docteur, pourvu du fauteuil indispensable aux visites médicales; à la lingerie, composée d'un stock de chemises, peignoirs en soie et en batiste; à l'atelier de couture nécessaire à préparer les costumes, enfin, aux petits endroits et logis des domestiques.

Cet hôtel, ingénieusement combiné, permet de défier la moindre curiosité. Les rencontres entre hommes et femmes ne peuvent être que volontaires et tout est calculé dans cette nouvelle merveilleuse tour de Nesle pour autoriser clandestinement les Marguerites à se prostituer par intérêt aux viveurs pressés, car aujourd'hui tout marche à la vapeur, et sans causerie ni préambule on passe du salon au canapé.

La cave de la veuve Frétille mérite une mention spéciale pour la qualité de ses vins. Sur des étiquettes j'ai relevé : Clos Vougeot- Cavaillon, grand vin Latour-Cannet , vieux Château-Yquem , Château-Margaux , Muscat , Frontignan , fine Champagne 1830, kirschwasser 1872. Comme je lui demandais le prix du Champagne, elle me répondit : « Vingtcinq francs, quelle qu'en soit la marque, » et elle ajouta : « Le vin ordinaire est pour le service, et la bouteille de Sau terne, de Saint-Julien ou de Musigny ne se livre pas ici à moins de dix francs; du reste, la plus légère consommation, un cigare, une cigarette est payée cinq francs. »

Le décès du banquier sodomiste m'imposait l'obligation d'examiner minutieusement le côté mystérieux de l'hôtel.

Tout son mécanisme résidait dans Tarmoire de fer, immense coffre-fort dont Toiiverture m'a causé un vif étonneraeut.

En voici l'inventaire :

Sur la plaque supérieure étaient rangées des fioles renfermant le précieux liquide astringent si nécessaire aux femmes voulant jouer momentanément le rôle de vierges.

Toute bonne maison de complaisance doit avoir sa vierge en réserve, à laquelle on met le costume de l'honnête ouvrière en ayant le soin de lui maquiller fortement les doigts et la main de façon à justifier un travail commun et journalier. Les doigts piqués par le mouvement assidu de l'aiguille n'ont plus cours. Le truc est éventé depuis longtemps.

Il n'y a que la foi qui sauve et les acheteurs de... rosières, déflorateurs de nourrices, disent les proxénètes, ont la naïveté de croire que leurs victimes possèdent ce qu'en médecine on appelle : la mélancolie des vierges, et les vieux gâteux posant pour le mâle, ajoutent cyniquement : « Sans nous on arriverait au néant! »

Près des fioles, j'ai ouvert la boîte sur laquelle on lit : gants d'amour, sorte de préservatifs contre la fécondité et la maladie.

La seconde plaque de fer contenait les albums de gravures obscènes, celui des diableries est rare, curieux, original. Le roman de « Justine », du marquis de Sade, le « Cœur humain dévoilé » de Rétif de la Bretonne, des guides pratiques pour guérir les affections syphilitiques et la collection de photographies repré-

GIBIER DK SAINT-LAZARË 233

sentant les célébrités galantes parmi lesquelles figurent les actrices à la mode, celles surtout peu recommandables par le caractère et le talent, et qui font de la scène leur véritable

trottoir.

Quelques-unes sont reproduites dans des poses, des enlacements qu'elles n'ont jamais eus en public. Le photographe a seulement ajouté leur tète à des corps inconnus.

Sur la troisième tablette étaient les invitations imprimées en caractère elzéviriens ; la carte fine, rose, satinée, porte : « Madame

Frétille a l'honneur d'informer M qu'elle

reçoit tous les jours de trois à sept heures, et de neuf heures à . . . »

Puis, près de ces invitations, des lettres circulaires manuscrites envoyées aux notabilités françaises et étrangères, lettres ainsi conçues :

« Monsieur,

» Connaissant votre goût pour les sculptures, » j'en possède d'exceptionnelles, notamment » des boîtes à ouvrage très artistiques, que je » désire vous montrer.

» Honorez-moi, je vous prie, d'une visite à » mon hôtel, rue . . . , non loin du parc Mon- » ceaux. »

Mon attention s'est fixée sur les registres aux tranches dorées, mentionnant avec les adresses et par ordre alphabétique les noms des habitués de la maison.

Du côté des hommes, je vois : Armée, Marine, Magistrature, Finance, hauts fonctionnaires de l'Etat, gros industriels, membres du Jockey-Club, princes étrangers, millionnaires, et jusqu'à des entrepreneurs de démolitions.

Du côté des femmes, je relève : Jeunes veuves, épouses délaissées, séparées, bourgeoises, femmes de province, baronnes, comtesses plus ou moins authentiques, actrices, ou simples filles galantes.

J'estime qu'il y a lieu de ne pas s'en rapporter exclusivement aux livres tenus par cette, misérable entremetteuse, qui cherche à compromettre des personnalités connues, des artistes en vogue n'ayant jamais pénétré dans un de ses salons, et cela dans le but évident de donner un relief à son triste et lucratif métier. Malheureusement ces noms appartiennent à des femmes légères, inconséqiientes, se donnant à ceux qui leur plaisent, mais librement, sans marché, en bons camarades.

Dans une case de l'amioire sont les carnets quotidiennement mis à jour, et relatifs aux dépenses et recettes. Ceux-ci n'ont rien de conventionnel, et pour éclairer votre religion, je crois devoir. Monsieur le Préfet, vous soumettre la comptabilité galante de l'année dernière ; elle est curieuse à plus d'un titre et se termine par d'énormes bénéfices. Vous y constaterez les accouplements d'hommes et de femmes séparés par im chiffre formant le trait d'union qui les rapproche.

Le chiffre varie de cinq à cinquante louis, jamais moins, jamais plus.

Cette somme de mille francs reparaît assez souvent et n'est versée par les amateurs de plaisirs coûteux que pour les actrices à la mode, recherchées, courues et amenées sur commandes.

La jouissance d'une pareille marchandise est à l'heure, et le séjour dans la maison comprend l'arrivée et le départ. Ce sont des étoiles filantes.

L'examen des carnets permettra d'établir im sérieux contrôle des rapports signés « A demain », que la veuve Frétille adressait sous ce pseudonyme à votre administration.

A rinstar de ses pareilles, j'ai pu me rendre compte que celte proxénète ne faisait même pas honnêtement son ignoble métier.

Je vois, par exemple, une chanteuse d'opérette en renom figurer au mois d'août sur le carnet des recettes. Or, h cette époque elle était en représentation à l'étranger. On a, par une ressemblance, trompé le naïf américain qui, moyennant vingt-cinq louis, a cru posséder la véritable comédienne.

Un boulevardier ne se laisserait pas ainsi duper, il sait qu'on peut rencontrer dans les maisons de rendez-vous de jolies filles, faisant de l'amour une affaire, et ressemblant à s'y méprendre à des célébrités théâtrales. Mais le^^ étrangers sont moins méfiants et les proxénètes exploitent habilement les ressemblances. L'atelier du troisième étage n'a été créé que

dans ce but, et là stationnent le coiffeur et la couturière, qui vous transforment une fran- <jaise ayant beaucoup de cheveux, l'œil vif, pas trop de nez, une bouche réussie et de jolies dents, en italienne, espagnole, allemande ou anglaise, au choix du visiteur.

Le tout est de savoir s'y prendre.

Dans un compartiment spécial du coffrefort, il y avait les diamants, bijoux, dentelles, appartenant à des femmes du monde, constamment tourmentées par les dettes. Pour rembourser la veuve Frétille, ne pas déchoir, soutenir leur existence luxueuse à n'importe quel prix, la plupart s'abandonnent aux amateurs de grandes dames, et celles-là peuvent affirmer que ce n'est pas toujours par plaisir qu'on fait commerce de galanterie.

Que de gens font l'office de proxénètes, si j'en juge par les intermédiaires servant à recruter le personnel féminin de l'hôtel Frétille ?

Je transcris sa liste.

Couturiers, couturières, modistes, lin gères, blanchisseuses, marchandes à la toilette, marchands de meubles , professeurs de chant , de musique, de danse , accordeurs de pianos, hommes d'affaires véreux, usuriers, directeurs de bureaux de placement, d'agences matrimoniales, dramatiques, commerciales, photographes, somnambules, tireuses de cartes, dentistes, coiffeurs, pédicures, manicures, épileuses, sages-femmes, gérants, cochers de cercles, garçons de restaurants, de cafés et d'hôtels.

Cette dernière catégorie d'employés tient au courant les proxénètes de l'arrivée* des personnages importants, soit par leur position, soit par leur fortuné.

Tous ces industriels, courtiers du vice, racoleurs de filles , pourvoyeurs de brasseries , jouent un rôle important et n'oublient point que la femme doit plaire et être jolie.. Ils s'entendent pour exploiter la coquetterie et s'attachent aux pas des vertus aux abois, sans travail, souvent paresseuses, mais toujours jeunes, fraîches et bien proportionnées. C'est un moyen, disent-ils, d'améliorer la position sociale de la femme en lui montrant le chemin attrayant et facile de la prostitution. Carrière xlisponibb, plus lucrative, moins pénible qu'un travail honnête, mais irrégulier. En traitant les conditions des ignobles marchés, ils arrivent peu à peu à l'initier aux principes de la vie galante et finissent par lui faciliter l'occasiqn de franchir les premiers obstacles par •des avances d'argent pour renouveler la toilette.

Les relations entre les membres de cette nouvelle franc-maçonnerie sont de tous les jours, de tous le^ instants ; elles s'étendent îi Bruxelles, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Madrid, à Florence. Les recruteurs sont partout: aux villes d'eaux, aux bains de mer, dans les forêts de la Bohême, et la correspondance de la veuve Frétille ne laisse aucun doute à ce sujet.

Livrer les filles aux messieurs tout est là, et

les coulisses de la vie galante seront éternellement curieuses à étudier.

Parmi un millier de lettres, je prends au hasard les dernières arrivées et je vois d*abord qu'un baron allemand a l'intention de riccooler huit jours avec un cholie française. M"® Ventôussac, sa procureuse, lui a désigné la veuve Frétille.

Puis successivement, je lis :

« J'aime mon fils à ma fa;çon, il est employé au ministère de la Justice, et j'ai besoin pour le distraire quelque temps d'une femme gi^ave et sûre. Je compte sur vous ?

» J'ai un charmant petit hôtel et je suis avec le comte de... C'est fini, nous deux, car il quitte ce soir Paris pour la Roumanie, et je tiens à l'oublier avec d'autres. Je voudrais, ma bonne petite madame Frétille que vous vous occupassiez de moi d'une manière sérieuse. Trouvezmoi un amant solide, mais pas de marital, je veux gagner énormément d'argent et les collages sont la perte des femmes. Si vous aviez la main assez heureuse pour me procurer un homme marié, tout le temps que durera la liaison nous nous entendrons selon le fixe que vous m'aurez obtenu.

))Hier, au bois de Boulogne, j'ai rencontré le grand brun d'Espagne que vous m'avez fait connaître il y a trois mois; il m'a parlé et offert un cheval en me disant qu'il habitait à

rhôtel..., que je lui écrive ou que je vienne le voir.

» Comme j'étais avec le comte de. . . , je n'ai pu lui demander son nom pour correspondre ; je Tai oublié, ce nom, soyez assez gentille pour me l'envoyer. Je ne désire pas vous tromper, car c'est vous qui me l'avez adressé.

(( Luisante ».

« Libre, en ce moment, pensez à moi, car j'ai besoin d'argent.

» Pour dîner ou souper, j'en suis. Je connais l'art d'amuser les hommes; ma mère, comme vous le savez, était marchande de volailles, et bien jeune, m'a montré comment on plumait les oiseaux.

» Vautour. »

« Ayez la complaisance de prier M. le duc de vouloir bien m'attendre jusqu'à six heures ; mon amant ne veut pas me quitter, et je ne puis le mettre dehors sans éveiller ses soupçons. La peur de l'abandon me rend seule fidèle.

» Sylvine. »

(( Permettez-moi de venir tous les jours, comme les deux Mexicaines, la Milanaise et la Viennoise. En ma qualité de figurante aux Bouffes, je me prête à tous les travestissements et aux exigences des amateurs ; je suis remplie

de bonne volonté, mais je redoute les amants à domicile.

» DU Marché. »

(( Nous sommes arrivées à Nice enchantées du soleil et des environs. Il y a du très beau

monde ici. Envoyez-moi des adresses. Si vous étiez près de nous avec votre suprême tact, vous feriez beaucoup de bien aux dames. Sous le couvert d'une agence théâtrale, nous nous glissons près de la célèbre chanteuse italienne, c'est une reine qui nous servira à suivre ce ({u'il y a de mieux.

» Nous sommes inscrites sur la liste des étrangers, publiée* par le journal du pays.

» Laure. »

« Bruxelles.

» Je vous adresse deux ravissantes jeunes dames, nouvelles venues à Paris, l'une brune, l'autre blonde. J'attends la réciprocité. Il faut refaire par des déplacements leur virginité.

Méfiez-vous, car elles ont épuisé la clientèle des maisons de conversations de Londres, Vienne, Berlin et Bruxelles. Elles ne sont neuves que pour les Parisiens.

» Bataillon. »

« Puisque vous m'avez promis votre sympathie, y comptant et y tenant beaucoup-, je viens vous demander de vouloir bien me faire part directement de vos obsei'vations, les choses

humaines prenant un aspect entièrement amer.

Il est évident, Madame, que je commence un noviciat, et ce n'est pas sans d'obligeants avis que j'arriverai à développer certaines qualités, et à savoir mettre à profit l'expérience de ceux qui veulent bien s'adresser à moi...

» Commençant à être moins cernée par la nécessité, qui ne plaisante pas, je respire un peu plus à Taise, pensant que ma figure, ma personne, mon moral même, se ressentira de cet horizon moins sombre.

» Cependant, je viens vous demander en toute franchise, ce que vous pensez de moi et si votre clientèle m'agrée, sans cela, j'avoue que je perdrais tout courage, je vous demande donc un petit mot.

» C. DE LA Tristesse. »

« Je vous prie de me dire si vous pouviez avoir M"* X..., du théâtre des Nouveautés, et à quel prix?

» Orly K... »

« Phénomène unique, sujet rare, je désire m'oxhiber à vos clients. Chose étrange, bizarre, extra-naturelle, je puis avoir des relations avec les deux sexes. Le billet bleu de la Banque de France servira seul de correspondance.

» J'entretiens une amie, j'ai besoin à mon tour d'être entretenue.

» Signé : Hermaphrodite. »

242 LA POLICK PARISIKNNE

« Connaissez-vous, et je sais qu'il y en a, une jolie femme mariée, que Ton peut voir et saluer, lorsqu'on la rencontre.

» Ce genre de femme est assez cher, mais cela m'est égal ; le difficile est d'avoir le rendez-vous. Elles sont toujours d'un certain âge ; généralement 25 à 30 ans, les plus jeunes résistent encore.

» Vous me direz le prix ?

» Je la veux blonde, c'est ma nuance.

» Par une couturière à la mode ou une grande lingère, vous auriez des renseignements utiles.

» Je suis un visiteur fatigué, ne sachant plus que semer l'or.

» L'Absolu. »

(( Vieille ratatinée,

» Je t'adore, mais tu ne m'expédies que de vilaines poupées, de vrais chameaux. La tête de la dernière avait un aspect canaille et ses mains de domestique sentaient la cuisine.

» Je passerai chez toi mardi, vers trois heures, faire mon choix ; je veux une fille aux allures garçonnières, battant le plein de sa beauté et de sa vogue, gaie, adroite en amour et plus vicieuse que passionnée, afin de ranimer un feu qui s'éteint.

» Surmené. »

« Je sors d'avoir une véritable affection, cela vous surprend, mais aujourd'hui les prévenances cessent, et nous arrivons à l'habitude.

» Ne voulant plus me laisser accaparer^ je place mon cœur sur mes lèvres, et je compte sur vous.

» Les hommes sont si bêtes, le mien est du nombre, ils préfèrent les femmes qui les trompent et les font souffrir.

yt Laurb. »

« Adressez - moi d'ui'gonce les vingt-cinq louis du prince. J'ai pris les florins de ma note d'hôtel pour des francs, et je me trouve dans l'embarras malgré mes nuits laborieuses.

» De Chiffrecourt. »

u Londres.

» Je vais venir à Paris en visite avec une amie. Elle est ravissante. Occupez-vous de nous deux. Un mot avant sur les affaires, car il vaut mieux tenir que courir. Ici la dernière quinzaine de décembre n'a pas été bonne, et l'on m'assure que Paris, la ville de luxe, devient une ville de misère.

» Odine. »

« Nous sommes insensibles aux hommages de vos clients, mais nous pouvons cependant les charmer par la manière amoureuse dont

nous buvons le Champagne en costume du

Paradis terrestre.

» Nos tableaux vivants représentent un vice intime.

» Les Soeurs Siamoises. »

L'écriture est bavarde plus encore que les filles, et ces lettres laconiques représentent assez exactement la comédie du vice en donnant une triste idée de l'espèce humaine ; elles prouvent que la dépravation des prostituées équivaut à la pourriture morale de ces hommes qui fourmillent dans les diverses classes de la société et, si ceux-ci n'achetaient pas les femmes, aucune d'elles n'aurait la pensée de se vendre.

De toutes les agences galantes, celle tenue par la veuve Frétille est encore la moins suspecte ; aucun acte délictueux n'a pu être jus- ([u'ici relevé contre ses déplorables agissements. Du reste, par principe , sa maison fonctionne contrairement aux habitudes des autres établissements de ce genre ; le jeu y est interdit et elle n'accepte que des sujets majeurs, en pleine liberté de corps et d'esprit.

Par exception, Rosette était son unique locataire, car ses habituées ne logent point chez elle. A partir de trois heures, elles arrivent, et les femmes présentes au salon, habillées en toilette élégante, paraissent être toujours en visite.

La veuve Frétille est le type parfait de la véritable procureuse. Elle a soixante ans, l'air a*espectable, les cheveux poudrés, et se donne des airs de duchesse. Le dimanche, elle se rend aux offices religieux, et le monde irrégulier la salue. C'est une farceuse qui s'est enrichie de la prostitution après des alternatives de bien-être et de misère. Ayant tout vu, tout

entendu, elle met aujourd'hui sa funeste expérience au service des libertins, et, d'après sa comptabilité, malgré son âge, elle aurait poiu* certains personnages aux goûts corrompus des bontés d'arrière-saison.

A toutes les époques, le proxénétisme a vécu ; il arrive à son apogée, et, sur im plan de Paris, il serait facile de teinter les maisons des entremetteuses où, à un louis près, l'alcd re est tarifée. Il y a les distinguées, les bourgeoises, les ouvrières, dont les prix varient de cinq à vingt francs, et de deux à cinquante louis.

Filles luxueuses ou communes, à valeur fixe ou débattue, il ne s'agit pour les fournir que d'une question d'argent. On trouve do tout chez les procureuses, depuis la fille du peuple jusqu'à la plus enviée des courtisanes, et, parmi les trafics odieux, sans nom, on voit la mère qui corrompt, vend sa fille, devient sa compagne, et finit par rester sa servante. La jeune fille est livrée au vieillard conscient, dépravé ; et le mari complaisant prélève le bénéfice de sa femme dont il se fait l'associé, le compère. Il ne la reçoit au domicile conjugal que le dimanche, jour de repos. On accouple les filles, soit pour Lesbos, soit pour Cythère, et, dans des tableaux sensuels, ces infâmes proxénètes ne craignent pas de souiller des enfants.

Les habitués sérieux, riches, réguliers, sont le pain quotidien de ces ignobles créatures ; avec euXj le terme, les fournisseurs seront payés et par crainte de les perdre il faut absolument les contenter. Il y a le gros du soir, le

246 LA POLICK PARISIKXME

maigre du matin et le |>otit vieux de midi; ils ont leurs habitudes, leurs exigences, l'un veut la même femme, l'autre en impose chaque fois une nouvelle et le troisième en réclame deux. Elles mettent donc leur imagination au service du plaisir et cherchent ensemble le moyen comme elles disent de supérioriser les jouissances.

Les gens qui aiment les femmes pour la femme, ont leur classement chez les proxénètes, notaires, avoués, huissiers, médecins, commissaires priseurs, représentent les personnes graves et ceci se base sur leur coutume de traiter sérieusement les affaires. Les agents de change ^ banquiers, avocats, manquent de valeur, et les sénateui's, députés, conseillers municipaux, préfets, fonctionnaires n'ont pas de consistance. Quant aux militaires, leur contact avec l'élément civil les rend toujours faibles et naïfs.

Tous ces gardiens de la morale, de la liberté individuelle, de la famille, de la propriété, qu'ils soient rouges, blancs, tricolores, se coudoient dans une fraternelle intimité sans se douter du préjudice qu'ils causent au pays, et plus d'un secret d'Etat a pris le chemin de l'étranger en traversant les salons des entremetteuses. La plupart d'entre-elles servent d'agents précieux aux espions en usant des puissants moyens de l'alcôve.

Sur une proxénète écrasée, rue Cadet, par une voiture de commerce, il a été trouvé une lettre adressée au cousin de M. de Bismarck

lettre qu'elle allait charger avant de la jeter elle-même dans la boîte, de l'administration centrale des postes.

En voici le principal extrait :

« Vous allez voir Nany, une jolie viennoise qui élève gentiment la jeunesse et console agréablement les vieillards. Elle voit en ce moment les hommes de tous les partis et tient dans ses filets un royaliste et un chef radical, obèse, malgré ses opinions. Elle fait aussi des visites galantes suivies, au domicile d'un haut fonctionnaire politique, ayant le droit de manier les fonds secrets et vous sayez, par la pratique, que l'emploi de cet argent n'a jamais servi à soulager la misère et la vertu. Avec son esprit, son intelligence, Nany vous racontera tout ce qu'elle sait, c'est ma confidente, mon meilleur agent, »

Cette lettre motiva des perquisitions au domicile de la proxénète décédée, ainsi que chez la iîUe Nany et la correspondance examinée, saisie, confirma la nature des relations avec Berlin.

M. le Ministre de l'Intérieur prit un arrêté <l'expulsion contre l'étrangère, puis il donna une leçon de dignité k plusieurs de nos gouvernants en plaçant sous leure yeux des notes dans lesquelles il était question d'armement, de revanche, notes prises d'après des conversations tenues entre deux scènes d'orgies écœurantes.

Les viveurs blasés recherchent les maisons de rendez-vous où on montre la « lanterne ma-

gîqvie », c'est-à-dire un défilé de groupes d'individus se livrant à des actes obscènes. Beaucoup, comme au spectacle, y conduisent leurs maîtresses. Ces exhibitions commencent à (juatre heures de l'après-midi ou à neuf heures du soir; les frais de lumières doublent le prix des séances de nuit. C'est par des trous dits a voyeurs » que les débauchés examinent ce qui se passe dans la pièce ou le salon voisin,

Il y a de ces trous-voyeurs chez quantité de filles, cependant elles ne consentent h donner des représentations lubriques qu'à des amateurs discrets. Comme ces filles font leur commerce ensemble et les unes chez les autres, il en résulte qu'en y mettant le prix, on peut facilement s'offrir des académies disposées à se livrer, sur commande, aux raffinements de la dépravation. Mais il ne faudrait pas croire que les personnes ainsi vues ignorent qu'elles sont examinées, ce serait une grave erreur, car tout est prévu, entendu à l'avance, et les sujets exhibés forment une troupe , et la véritable comédie se joue entre souteneurs et filles.

Souvent, et pour donner plus d'attrait à leurs réunions, quetques proxénètes reçoivent des pédérastes qui opèrent selon leurs goûts antinaturels.

Il y a dans ces sortes de séances diverses manières d'attirer et de satisfaire le désir de la clientèle. Si elle a l'envie de voir un prêtre avec une religieuse, un soldat avec une servante ou bien deux hommes ou deux femmes ensemble, on sait la contenter. Souteneurs et

filles s'affublent alors de vêtements préparés à cet effet, et remplissent les différents rôles.

Après la représentation , les spectateurs racontent volontiers dans les clubs, les établissements de nuit, qu'ils ont vu un curé ou un soldat « faisant l'amour », et, au bout de quelques jours circule une légende dont le point de départ est la mascarade.

Ces faits ont été maintes fois constatés, et chez une proxénète de la rue Radziwil, j'ai découvert des fausses barbes, des masques en étoffes de diverses couleurs et des costumes de sœurs de charité. Il y avait aussi des emblèmes représentant les deux sexes et des ustensiles composant le matériel nécessaire à fortifier, par la violence, les sentiments bizarres des épuisés.

Une autre proxénète montrait les accords des hommes et des femmes dans l'appartement qu'elle occupait place de la Madeleine, mais elle n'employait point de trous- voyeurs : on regardait le spectacle derrière des tapisseries très habilement disposées.

Parmi les maisons de rendez-vous, figurent les boutiques « h surprises » tenues par de jeunes femmes.

Les étalages do ces petits magasins sont tapissés de marchandises pour ainsi dire inamovibles et servant d'enseigne. Lorsque, par hasard, un nouveau débarqué à Paris achète un de ces produits, c'^st le comble de l'étonnement pour les pseudo-commerçantes, car leur véritable métier consiste à faire des signes dis-

crcts, mais significatifs, aux passants sérieux et à les conduire dans Tarrière-boutique ou dans le sous-sol transformé en coquet boudoir, où elles se vendent en vous promettant, si vous êtes généreux, d'être encore plus aimables la seconde fois.

A la nuit, les boutiques se ferment et les titulaires portent elles-mêmes leur marchandise en ville.

Pour se soustraire aux arrestations qu'elles auraient pu encourir sur la. voie publique, les prostituées eurent l'idée de louer des boutiques. Au début, ce commerce illicite ne fut pratiqué que par des filles ayant encore conservé un reste d'éducation, de sorte qu'elles étaient assez recherchées et n'avaient nullement besoin de faire des signes aux passants.

Elles se disaient femmes abandonnées de leurs maris ou filles poursuivies par des malheurs, et cela réussissait, car plusieurs d'entre elles vivent retirées en province en se donnant la qualité d'anciennes commerçantes. Elles tenaient généralement des boutiques de ganteries, coquettes, bien agencées et pourvues en réalité de bonnes marchandises.

Les jolies gantières, sous prétexte d'éprouver leur marchandise, introduisaient les clients au petit salon à' essayage. Il y avait peu de ces magasins ; on pouvait facilement les compter, et, au lieu de s'installer comme aujourd'hui dans les rues et les passages fréquentés, les filles s'installaient au contraire aux endroits les moins en vue puisqu'elles n'avaient pas

besoin de racoler les hommes à la porte de leur boutique pour faire recettes. Leur réussite excita Tenvie d'autres prostituées, et Ton vit alors, après les événements de 1870-71, quantité de magasins s'ouvrir dans les quartiers riches ; mais au lieu de mettre seulement des gants à l'étalage, elles y placèrent des cravates, des bretelles, des mouchoirs et différents objets de parfumerie.

Des plaintes ne tardèrent pas à surgir, et la Préfecture de police fut obligée d'intervenir, malgré les difficultés qu'elle éprouvait à sévir contre ces filles, chez lesquelles on ne pouvait pénétrer qu'avec l'aide d'un commissaire de police. Plusieurs furent condamnées, pour excitations de mineures à la débauche, d'autres reconnues atteintes d'affections syphilitiques pénétrèrent à Saint-Lazare et les étrangères prirent forcément le chemin de leur pays d'origine.

Ces mesures produisirent un semblant de résultat, mais six mois ne s'étaient pas écoulés que les mômes boutiques se rouvraient.

Croyant donner le change à l'autorité, les filles abandonnèrent les gants, la parfumerie, les bretelles, les cravates, et transformèrent leurs magasins interlopes en simples dépôts de marchandises. Elles s'entendirent à cet effet avec des industriels, et moyennant une somme versée mensuellement, en garantie du loyer, ceuxci consentirent & leur confier des objets de curiosité, tableaux anciens, vases, lampes, pipes, meubles de luxe, bois sculpté.

A chaque quinzaine, le commerçant procède

à l'inventaire de sa marchandise, et le bénéfice provenant des ventes est partagé entre la fille et lui.

Le loyer, au nom du dépositaire, sauvegarde ainsi ses intérêts, de cette façon , la femme se trouve « être à la journée, » et en cas de départ il ne subit aucun préjudice, car il est à même de trouver autant de filles qu'il en voudra pour tenir sa boutique.

Les propriétaires spéculant sur la prostitution, trouvent à ces sortes d'arrangements une source importante de revenus ; ils s'inquiètent peu des plaintes du voisinage, doublent le prix du loyer, et entretiennent d'excellentes relations avec les filles.

Les concierges, largement récompensés, sont aussi les premiers à favoriser la débauche, et lorsque la police cherche & recueillir des renseignements ou prescrit des surveillances, les femmes galantes en sont tout de suite prévenues.

Que les proxénètes aient hôtels, appartements, boutiques, toutes reçoivent, favorisent les habitudes vicieuses, les désirs révoltants d'individus occupant des situations marquantes dans la magistrature, les ambassades, les ministères, et l'on comprend pourquoi leur

asile est inviolable auprès des autorités qui paraissent être les plus sérieusement établies. Cette grande mansuétude se justifie par la crainte de divulgations, et plus d'un fonctionnaire habile n'a dû son rapide avancement et sa décoration qu'à son silence intéressé.

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