Gigantisme et acromégalie
^ A côté des géants et des nains, qui sont de toutes les fêtes, on voit les hommes-poissons, les femmes colosses, les hommes-chiens, etc. La description de ces monstruosités trouve sa place dans les traités de dermatologie ou de tératologie. On a bien raison de ne pas faire fi de la curiosité qu’elles inspirent ; elles ont conduit parfois à d’intéressantes découvertes.
Nous avons vu dans une foire un bel exemple d’atrophie musculaire présenté au public sous le nom d’homme-squelette.
Un hasard du mêrne genre nous a permis d’observer un curieux cas ô!uct'omégalie associée au gigantisme.
L’été dernier, à la Fête foraine de l’Esplanade des Invalides, une grossière peinture sur toile tendue sur la façade d une baraque, représentait un personnage colossal, debout, au milieu d’un paysage fantaisiste. Malgré la médiocrité de l’exécution, il y avait dans la figure de ce géant un trait significatif : elle était toute en mâchoire. En outre, les pi^s et les mains semblaient d’excessives dimensions.
Ces disproportions choquantes pouvaient être mises sur le compte de l’impéritie d’un artiste très préoccupé de représenter un être phénoménal. Elles évoquaient cependant le souvenir d’une déformation pathologique bien connue, et il n’était pas impossible que l’auteur de cette peinture eût consciemment reproduit son modèle.
Nous en fûmes bientôt convaincus.
Un prospectus que nous reproduisons dans toute sa sincérité, taisait déjà connaître quelques détails peu ordinaires sur le sujet enfermé dans la baraque. Et, pour allécher le public, celui-ci passait de temps en temps, au tra-
vers 'd'une cmverture ménagée à cet effet, une main dont les proportions gigantesques laissaient deviner un corps à l'avenant.
Pour un sou, l’on entrait.
Sur une estrade, le personnage figuré à l’extérieur, prétentieusement accoutré, exhibait ses formes colossales.
L’artiste avait vu juste : Un corps énorme et déformé, une tête au maxillaire inférieur très proéminent, des mains et des pieds hors de toute proportion.
Si le phénomène en question était bien un géant, c’était aussi un acromégalique.
Désireux de l’examiner plus complètement, nous lui avons demandé de venir un matin à l’hôpital. Après bien des difficultés, il y consentit, et nous avons pu recueillir en détail son observation.
Histoire clinique. — Jean-Pierre Mazas, âgé de 47 ans, est né à Moiitastruc (Haute-Garonne) d’une famille de paysans sur laquelle il n’a pas su fournir de renseignements précis. Son interrogatoire est d’ailleurs assez malaisé : Jean- Pierre ne paHe — ou ne veut parler — que le patois de son pays. Il comprend cependant le français, mais se contente de réponses vagues ou laconiques qui nous sont traduites par une femme servant à la fois de barnum et de truchement.
Nous savons seulement que tous les membres de sa famille sont en bonne saûté et vigoureux ; beaucoup sont de grande taille, mais non gigantesques.
Lui-même a toujours été bien portant dans son enfance, el jusqu’à sei\e ans, sa taille n’avait rien d’extraordinaire.
A cette époque, il commença à grandir d’une façon excessive, sans cesser toutefois de se bien porter. Il travaillait aux champs et était d’une force remarquable.
A l’âge de 21 ans, lorsqu'il passa le conseil de révision, il avait atteint la taille colossale de deux mètres dou^e centimètres. Passé ce temps, il aurait encore grandi de huit centimètres. Sa santé resta excellente pendant plus de
Ï uinze années, sa force était célèbre dans toute la région. ean-Pierre le laboureur maniait sa charrue avec une maestria que lui enviaient les plus robustes cultivateurs. Son poids était de 160 kilogr.
Vers l’âge de 37 ans, en soulevant un fardeau très pesant, Jean-Pierre ressentit une violente douleur dans le dos. Selon lui, il se serait fracturé la colonne vertébrale. Quoi qu'il en soit de cette explication, c'est depuis cette époque que la taille a commencé à décroître par suite d’une déformation progressive du rachis.