‹ Gil Blas chez Monseigneur; comédie en un acte en versChapitre 8 sur 12 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

GIL BLAS, LORENZA et, un instant, DONA SERAPHITA

LORENZA Bonjour, mon oncle!... Tiens, il n'est pas là!

DONA SERAPHITA

Partons, Il n'est pas bien seyant...

LORENZA Mais non, nous l'attendrons!

DONA SERAPHITA Je vous dis qu'il n'est pas...

Pardon, Mademoiselle, Ne puis-je vous servir : comptez bien sur mon zèle...

LORENZA Bonjour, Monsieur Gil Blas, je ne vous ai pas vu...

DONA SERAPHITA, s' interposant.

Cet entretien avec un jeune homme...

... Est prévu.

Monseigneur m'a prescrit sans autant de mystère De faire patienter sa nièce !

DONA SERAPHITA

Un secrétaire !

GIL BLAS, montrant le fond.

Si vous voulez attendre, attendez-nous par là...

DONA SERAPHITA Oh!

GIL BLAS, grand seigneur.

Allez !

DON A SERAPHITA, rouge de colère.

Oh! Monsieur!

Allez donc! Il y a Quelques tableaux de choix dans cette galerie.

DONA SERAPHITA Je vais me plaindre à Monseigneur.

La raillerie Vous sied... Allez- vous plaindre à Monseigneur...

DONA SERAPHITA, démontée.

J'y vais.

(Elle sort.) LORENZA

Vous vous moquez toujours... Vous êtes un mauvais...

GIL BLAS On raille bien souvent pour cacher sa tristesse.

LORENZA Triste, vous!...

Pourquoi non? Parfois la politesse Vous oblige à montrer une feinte gaîté... Je suis triste plus que je n'ai jamais été...

LORENZA, avec un sourire.

Faut-il vous plaindre?

Un peu. Le masque que je porte Fait croire à mon indifférence... Mais qu'importe : Nul ne prend garde à moi qui suis un inconnu.

LORENZA Vous avez des amis.

Aucun. Je suis venu Sans en avoir et je repartirai de même : Je suis Gil Blas, je ne suis pas de ceux qu'on aime ; Trop vagabond pour m'attacher, je suis aussi, Pour me créer de vrais amis, trop sans souci.

LORENZA Je vous crois le cœur bon.

Je vous en remercie :

C'est la première fois qu'un autre l'apprécie.

LORENZA

Vous me faites beaucoup de peine en le disant : Si le monde toujours n'était pas médisant, Je vous consolerais parfois...

Vous êtes tendre.

LORENZA

Je sais combien c'est dur d'être seule et d'entendre Les gens autour de vous railler toujours.

C'est vrai :

Vous avez donc parfois aussi le cœur navré.

LORENZA Souvent.

Tout vous sourit pourtant, vous êtes libre, Riche, noble...

LORENZA

Et pourtant !

Pourtant votre cœur vibre.

LORENZA, rougissante.

Oh!

GIL BLAS Je suis indiscret.

LORENZO, souriant.

A peine...

GIL BLAS, le cœur battant.

Vous aimez ?

LORENZA Oui, mais hélas, tous les espoirs me sont fermés î

GIL BLAS Pourquoi?

LORENZA

Il est trop loin de moi !

Par la fortune.

LORENZA Peut-être.

Excusez-moi, si je vous importune Mais j'ai pour vous...

LORENZA

Gil Blas, j'ai confiance en vous.

J'ai fait imprudemment le rêve le plus doux.

Vous n'êtes pas la seule...

LORENZA

Hélas, ce n'est qu'un rêve Jusqu'à présent, je voudrais bien y mettre trêve : Veux-tu près de mon oncle un peu plaider pour moi.

GIL BLAS Plaider pour vous...

LORENZA

Adroitement... Mon grand émoi Me trahirait, je crains qu'il n'ait déjà des vues Et j'aurais peur, vois-tu, de choses imprévues, Car don Juan de Leyva m'aime aussi.

GIL BLAS, dans un cri.

C'est don Juan!

Ce nom d'amour serait-il donc un talisman?

LORENZA Que dis-tu ?

Rien... L'amour est aveugle!

LORENZA, riant, avec un salut.

J'espère Que vous serez adroit, Monsieur le secrétaire.

GIL BLAS Je ferai mon possible !

LORENZA Il est jeune !

Il est beau.

LORENZA

Oui ! Quand passe don Juan drapé dans son manteau, Plus fier que don César de Bazan, la moustache En croc, l'allure altière et le feutre en panache, Le Prado se retourne et chacun lui sourit.

Et pourquoi Monseigneur refuse-t-il?

LORENZA

Il dit Que c'est un libertin, qu'il est trop jeune encore, Que lui prétend nous diriger, qu'un mirliflore Comme don Juan n'est pas du tout ce qu'il me faut — Puisque j'estime, moi, qu'il n'a pas un défaut! — En attendant, Gil Blas, il faut que je m'incline : Mon oncle est mon tuteur, car je suis orpheline Mais j 'entends bien pourtant n'en faire qu'à mon cœur !

GIL BLAS Et je vous aiderai.

LORENZA

Tu peux sur Monseigneur Influer puissamment, car je sais qu'il t'estime! Représente-lui bien que je suis la victime De son entêtement, qu'il faut suivre le cours De son destin, enfin, fais-lui un beau discours : Tu peux compter déjà sur ma reconnaissance!

GIL BLAS, à part.

Elle aussi !

LORENZA

Je préfère éviter sa présence Pour le moment. Plaides ma cause! Je m'en vais. Ne sois plus malheureux ni triste. Les mauvais Jours sont passés. Gil Blas va connaître la chance : Au revoir : tu verras. A demain...

{Loren\a se sauve par le fond.)

GIL BLAS, seul.

L'éloquence N'est pas du tout mon fait, paraît-il... Mon espoir! Elle n'a pas eu l'air de s'en apercevoir... Elle m'a tutoyé simplement!... La nuance Est fine : Lorenza veut bien de l'influence Mais non pas de l'amour... Te voilà renseigné, Gil Blas : C'est un sort pour lequel tu n'es pas né. Tâche d'agir au mieux! Montre-toi gentilhomme, Puis, si l'on t'en sait gré, tu Tiras dire à Rome. {Monseigneur rentre par la gauche, en compagnie de Luis Gardas.)

Page 1