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Gil Blas. Introd

Lesage est à proprement parler le premier en date de nos grands romanciers réalistes. Il était né près de Vannes en 1668 et, orphelin de bonne heure, desservi par un mauvais tuteur, il entra dans- la vie sans aucune fortune et dut tirer toute subsistance de son esprit. Il exploita le théâtre espagnol et les romans espagnols, longtemps sans grand succès. Plus heureux quand il était original, il réussit avec une très jolie petite comédie, Crispin rival de son maître. Cela l'encouragea à être lui-même, même dans l'imitation, et, empruntant seulement le fond du sujet à un auteur espagnol, il écrivit le Diable boiteux. La fable du Diable boiteux consistait en ceci, que le diable transporte l'auteur successivement sur un grand nombre de maisons, en enlève le toit et montre à son compagnon ce qui se passe à l'intérieur. De là une suite de nouvelles satiriques, très variées et toutes très curieuses et très piquantes.

Ce livre est plutôt un recueil de chroniques qu'un roman, et il n'est pas sans analogie avec La Bruyère ;

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mais on y trouve des qualités remarquables de peintre de portraits et même d'auteur dramatique.

Lesage, en 1709, revint au théâtre par Turcaret, qui est un admirable portrait du financier sans âme comme sans esprit. Molière avait laissé ce type à traiter et, à partir de Turcaret, il n'y eut plus de regret à avoir à cet égard. Comédie triste, comme le sujet l'exigeait, mais vigoureuse, puissante et âpre, Turcaret révélait une nature de portraitiste réaliste tout à fait nouvelle et inattendue.

G/7 Blas devait venir et il vint bientôt. A travers d'autres travaux Lesage le continua, et le publia, partie par partie, pendant vingt ans, de 1715 à 1735. Gil Blas est le type même du roman réaliste et c'est-à-dire du roman' qui n'est pas romanesque et qui donne simplement un tableau de la vie. Le réalisme consiste à se tenir toujours dans la moyenne de la vie. Car il n'y a que la moyenne qui soit vraisemblable. Les types extraordinaires, soit dans le bien soit dans le mal, sont vrais puisque nous ies rencontrons ; mais ils ne sont pas vraisemblables. Il faut que nous les voyions pour que nous les croyions vrais et, dans un livre, ils nous paraissent toujours romanesques et imaginaires. L'art réaliste consiste donc à bien saisir la moyenne de l'humanité et à la bien peindre. C'est cet art qu'a possédé admirablement Lesage. Son Gil Blas est un de nous, point très bon, point méchant, point déloyal, point chevaleresque non plus, remarquez encore, très peu passionné, mais ayant comme les traits premiers et légers de la plupart des passions. Il est un peu libertin ; il est assez ambitieux ;

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il a quelques touches d'envie et de jalousie, et il est très loin d'être inébranlable et impassible aux traits du sort. Il n'est pas guéri du premier coup par les insuccès, et, une première fois écarté de la cour et des grandes affaires par de notables déboires, il fait ses efforts pour y revenir et il y revient. Enfin, il est admirablement calqué sur la moyenne de l'humanité.

Les personnages qu'il rencontre sur sa route sont comme lui, un peu plus bas que lui, des êtres médiocres, caractérisés par leurs ridicules plutôt que par leurs vices, ce qui est la marque même de l'humanité moyenne.

L'intérêt est d'abord dans la vérité des portraits et l'art réaliste consiste à faire dire au lecteur : « Comme cela est vrai ! » au lieu de lui faire dire, comme l'art idéaliste : « Que cela est admirable ! » Or les personnages de Gil Blas nous font dire sans cesse : «Comme celui-ci encore est vrai et comme je le re- ; connais ! »

L'intérêt de Gil Blas est encore dans la vérité et dans la variété des milieux que traverse Gil Blas. Monde bourgeois, monde de petite noblesse, monde des comédiens et des auteurs, monde ecclésiastique, monde de la cour, Gil Blas traverse tout cela, et tout cela nous est peint tour à tour en traits vifs et en fouches admirablement colorées.

Ce qui augmente l'intérêt et ce qui est parfaitement vrai encore c'est que, de chacun de ces milieux qu'il traverse, Gil Blas reçoit comme la contagion et est perverti, non profondément, mais sensiblement,

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par le vice ou le travers particulier du monde spécial qu'il traverse. Gil Blas pourrait être intitulé l'École de tous les défauts, et c'est une façon de dire qu'il est, hélas ! l'humanité elle-même.

Gil Blas est la comédie humaine.

Ce qui sauve, humainement parlant, aussi, notre Gil Blas, c'est un fond de bon sens que lui a donné l'auteur et qui ne disparaît jamais. Parmi toutes ses aventures, au fond il est resté sage, de sagesse bourgeoise et, elle aussi, moyenne. Il a dit plusieurs fois : « La fortune t'appelle », et il a répondu à l'appel. Mais une voix plus profonde lui a dit toujours en même temps : « La médiocrité t'appelle » et l'on sent bien que c'est à cette vocation qu'il finira par céder, et, en effet, c'est à elle qu'il se range tout à la fin.

Gil Blas, c'est l'homme lui-même, abstraction faite des exceptions vénérables et des exceptions abominables de l'humanité.

Il est intéressant de se demander dans quel esprit Lesage, qui était très honnête homme, a peint ce portrait. Jamais on ne surprend une émotion de l'auteur dans un sens ou dans un autre, jamais un air ou de désapprobation ou d'acquiescement. Lesage avait bien l'âme d'un romancier réaliste. Il avait l'âme d'un miroir. Il disait : «Voilà ce qui est » ; et il n'ajoutait jamais rien. Jamais « soumission à l'objet » ne fut plus complète. Voilà bien pourquoi' il a fait parler son héros au lieu de parler lui-même. Parlant lui-même, il n'aurait pas pu être impassible à ce point. Il aurait fallu qu'il prît parti quelquefois et qu'il jugeât un peu, de temps à autre. Faisant parler

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son héros, qui est inconscient, il n'avait pas à intervenir et c'est précisément ainsi qu'il l'entendait.

A-t-il bien fait de l'entendre ainsi? J'hésite à répondre. La peinture de la vie telle qu'elle est estelle moralisante par elle-même? Je ne crois pas. Quand on dit d'un auteur, que ce soit Lesage ou La Fontaine : « Il est moral comme l'expérience », on dit, ce me semble, une sottise; car l'expérience est-elle morale? Je ne crois pas ; et l'on ne serait pas vertueux si l'on n'avait pour l'être que le spectacle de ce qui est.

Ce que l'on peut dire, c'est qu'il est utile de connaître le vrai, de connaître l'humanité telle qu'elle est, pour ne pas se faire une âme trop romanesque et aventureuse, et là est l'utilité du roman réaliste. Gil Blas donne peut-être la moralité de son histoire quand il dit : « Mes parents, au lieu de me tant exhorter à ne .tromper personne, auraient dû me recommander de le pas me laisser duper. » C'est une moralité 'à demi-morale seulement, et elle n'enseigne (comme l'expérience) que la prudence, la circonspection, l'abstention et la retraite.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au point de vue littéraire, Gil Blas reste un chef-d'œuvre incomparable par la vérité de ses peintures, par le sens et l'accent de la vie, par la variété et la souplesse de la narration et des tableaux, par le style excellent, simple, net, dépouillé, aisé, gracieux et qui revêt les choses comme d'une lumière douce et discrètement colorée. Jamais on n'a mieux ni raconté ni décrit.

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