‹ Gil Blas. IntrodChapitre 2 sur 277 · I. IX i · texte numérisé non relu

I. IX i

INTRODUCTION

Ce qui plaît le moins, de nos jours, ce sont les récits romanesques, les nouvelles espagnoles que Lesage a intercalées dans son récit. Mais encore il faut s'entendre. Gîl Blas aurait paru trop réaliste aux lecteurs de son temps et même à ceux du nôtre, s'il n'avait contenu que l'histoire de Gil Blas lui-même, et, par cette addition de nouvelles romanesques, Lesage rétablissait en quelque sorte l'équilibre et donnait à son œuvre la quantité de romanesque qu'elle devait avoir.

Toujours est-il que Lesage a écrit une sorte d'épopée réaliste qui manquait à la littérature française et a eu, à ce titre, une influence considérable, sinon tout de suite, du moins un siècle après lui. Il est l'ancêtre du roman réaliste du xix^ siècle. Il est celui qui a dit à sa manière et c'est-à-dire d'une admirable manière : « Allez au vrai, le vrai est aussi intéressant que l'imaginaire et peut-être il l'est davantage. » De là sont venus ceux qui n'ont voulu qu'observer et consigner leurs observations. De là sont venus les Flaubert et ceux de son école.

Et l'art de Lesage est si difficile que ceux-ci mêmes n'ont pas su complètement observer les règles et les limites que Lesage, par son exemple, avait posées. Ils n'ont pas su effacer l'auteur. Ils n'ont pas su n'être que des miroirs. îls ont pris parti. Ils ont peint les sots en marquant bien qu'ils les méprisaient et qu'ils s'en moquaient. Ils ont poussé le portrait à la caricature et le tableau à la satire. Ils ont été très loin d'être absents de leur œuvre et derrière elle on les voit et on les entend, satiriques et

INTRODUCTION

contempteurs, et l'on est un peu gêné de cette indiscrétion.

C'est à cela que l'on mesure bien l'art parfait, ou au moins supérieur de Lesage. Il y a deux gloires : la première, de susciter des disciples ; la seconde, plus flatteuse, de leur rester supérieur.

L'humanité, tout compte fait, doit être reconnaissante à Lesage. Il l'a connue, il l'a peinte. Il l'a aidée, extraordinairement, à faire son examen de conscience. C'est quelque chose ; c'est le commencement de la corriger et, en telle matière, on ne peut pas aller, je crois, plus loin que le commencement.

Page 1