‹ Gil Blas. IntrodChapitre 100 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

mis en campagne cette vieille qui vous a parlé, et qui est une intrigante qu'elle a souvent employée pour la femme de l'apothicaire. Mais ce qu'il y a de plaisant dans cette aventure, ajouta-t-elle en riant, c'est que Melancia, sur le rapport que je lui ai fait de l'habitude que mon époux a de passer la nuit fort tranquillement, s'est couchée auprès de lui, et tient ma place en ce moment. — Tant pis, madame, dis-je alors à Mergelina ; je n'applaudis point à l'invention. Votre mari peut fort bien se réveiller, et s'apercevoir de la supercherie. — Il ne s'en apercevra point, répondit-elle avec précipitation : soyez sur cela sans inquiétude, et qu'une vaine crainte n'empoisonne pas le plaisir que vous devez avoir d'être avec une jeune dame qui vous veut du bien. »

« La femme du vieux docteur, remarquant que ce discours ne m'empêchait pas de craindre, n'oublia rien de tout ce qu'elle crut capable de me rassurer ; et elle s'y prit de tant de façons, qu'elle en vint à bout. Je ne pensai plus qu'à profiter de l'occasion ; mais dans le temps que le dieu Cupidon, suivi des Ris et des Jeux, se disposait à faire mon bonheur, nous entendîmes frapper rudement à la porte de la rue. Aussitôt l'Amour et sa suite s'envolèrent, ainsi que des oiseaux timides qu'un grand bruit effarouche tout à coup. Mergelina me cacha promptement sous une table qui était dans la salle ; elle souffla la lampe ; et, comme elle en était convenue avec sa gouvernante, en cas que ce contretemps arrivât, elle se rendit à la porte de la chambre où reposait son mari. Cependant on continuait de frapper à grands coups redoublés, qui faisaient retentir toute la maison. Le médecin s'éveille en sursaut, et appelle Melancia. La duègne s'élance hors du lit, bien que le docteur, qui la prenait pour

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sa femme, lui criât de ne se point lever ; elle joignit sa maîtresse, qui, la sentant à ses côtés, appelle aussi Melancia, et lui dit d'aller voir qui frappe à la porte... « Madame, lui répond la gouvernante, me voici, recouchez- vous, s'il vous plaît ; je vais savoir ceque c'est.» Pendant ce temps-là Mergelina s'étant déshabillée, se mit au lit auprès du docteur, qui n'eut pas le moindi-e soupçon qu'on le trompât. Il est vrai que cette scène venait d'être jouée dans l'obscurité par deux actrices, dont l'une était incomparable, et l'autre avait beaucoup de disposition à le devenir.

« La duègne, couverte d'une robe de chambre, parut bientôt après, tenant un flambeau à la main : « Seigneur docteur, dit-elle à son maître, prenez la peine de vous lever. Le libraire Fernandez de Buendia, notre voisin, est tombé en apoplexie : on vous demande de sa part ; courez à son secours. » Le médecin s'habilla le plus tôt qu'il lui fut possible, et sortit. Sa femme, en robe de chambre, vint avec la duègne dans la salle où j'étais. Elles me retirèrent de dessous la table plus mort que vif. « Vous n'avez rien à craindre Diego, me dit Mergelina ; remettez- vous ! » En même temps elle m'apprit en deux mots comment les choses s'étaient passées. Elle voulut ensuite renouer avec moi l'entretien qui avait été interrompu ; mais la gouvernante s'y opposa. « Madame, lui dit-elle, votre époux trouvera peut-être le libraire mort, et reviendra sur ses pas. D'ailleurs, ajouta-t-elle en me voyant transi de peur, que feriez- vous de ce pauvre garçon-là ? Il n'est pas en état de soutenir la conversation. Il vaut mieux le renvoyer, et remettre la partie à demain. » Dofia Mergelina n'y consentit qu'à regret, tant eUe aimait le présent ; et je crois qu'elle fut bien mortifiée de n'avoir pu

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