‹ Gil Blas. IntrodChapitre 99 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME i8i · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME i8i

en eiïet, troubla les idées de plaisir dont je recommençais à me repaître ; et Marcos, l' aprèsdîner, acheva de les confondre, en me confirmant le rapport du garçon apothicaire. « Mon cher Diego, me dit le bon écuyer, je suis ravi que le docteur Oloroso m'ait chassé de sa maison ; il m'épargne par là bien des peines. Outre que je me voyais à regret chargé d'un vilain emploi, il m'aurait fallu imaginer des ruses et des détours pour vous faire parler en secret à Mergelina. Quel embarras ! Grâces au ciel, je suis délivré de ces soins fâcheux, et du danger qui les accompagnait. De votre côté, mon fils, vous devez vous consoler de la perte de quelques doux moments, qui auraient pu être suivis de mille chagrins. » Je goûtai la morale de Marcos, parce que je n'espérais plus rien, et je quittai la partie. Je n'étais pas, je l'avoue, de ces amants opiniâtres qui se roidissent contre les obstacles ; mais quand je l'aurais été, la dame Melancia m'eût fait lâcher prise. Le caractère qu'on donnait à cette duègne me paraissait capable de désespérer tous les galants. Cependant, avec quelques couleurs qu'on me l'eût peinte, je ne laissai pas, deux ou trois jours après, d'apprendre que la femme du médecin avait endormi cet argus, ou corrompu sa fidélité. Comme je sortais pour aller raser un de nos voisins, une bonne vieille m'arrêta dans la rue, et me demanda si je m'appelais Diego de la Fuente. Je répondis qu'oui. « Cela étant, reprit-elle, c'est à vous que j'ai affaire. Trouvez- vous cette nuit à la porte de dona Mergelina ; et quand vous y serez, faites-le connaître par quelque signal, et l'on vous introduira dans la maison. — Eh bien ! lui dis-je, il faut convenir du signe que je donnerai. Je sais contrefaire le chat à ravir ; je miaulerai à diverses reprises. — C'est assez, répliqua la messagère de

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galanterie ; je vais porter votre réponse. Votre servante, seigneur Diego : que le ciel vous conserve ! Ah 1 que vous êtes gentil ! Par sainte Agnès, je voudrais n'avoir que quinze ans, je ne vous chercherais pas pour les autres ! » A ces paroles, l'ofâcieuse vieille s'éloigna de moi.

« Vous vous imaginez bien que ce message m'agita furieusement : adieu la morale de Marcos. J'attendis la nuit avec impatience ; et, quand je jugeai que le docteur Oloroso reposait, je me rendis à sa porte. Là je me mis à faire des miaulements qu'on devait entendre de loin, et qui sans doute faisaient honneur au maître qui m'avait enseigné un si bel art. Un moment après, Mergelina vint elle-même ouvrir doucement la porte, et la referma dès que je fus dans la maison. Nous gagnâmes la salle où notre dernier concert avait été fait, et qu'une petite lampe qui brûlait dans la cheminée éclairait faiblement. Nous nous assîmes à côté l'un de l'autre pour nous entretenir, tous deux fort émus ; avec cette différence que le plaisir seul causait toute son émotion, et qu'il entrait un peu de frayeur dans la mienne. Ma dame m'assurait vainement que nous n'avions rien à craindre de la part de son mari ; je sentais un frisson qui troublait ma joie. « Madame, lui dis-je, comment avez-vous pu tromper la vigilance de votre gouvernante? Après ce que j'ai ouï dire de la dame Melancia, je ne croyais pas qu'il vous fût possible de trouver les moyens de me donner de vos nouvelles, encore moins de me voir en particulier. » Dona Mergelina sourit à ce discours, et me répondit : « Vous cesserez d'être surpris de la secrète entrevue que nous avons cette nuit ensemble, lorsque je vous aurai conté ce qui s'est passé entre ma duègne et moi. Lorsqu'elle entra dans cette maison, mon mari lui fit mille

caresses, et me dit : «Mergelina, je vous abandonne à la conduite de cette discrète dame, qui est un précis de toutes les vertus ; c'est un miroir que vous aurez incessamment sous les yeux pour vous former à la sagesse. Cette admirable personne a gouverné pendant douze années la femme d'un apothicaire de mes amis ; mais gouverné... comme on ne gouverne point : elle en a fait une espèce de sainte. »

« Cet éloge, que la mine sévère de la dameMelancia ne démentait point, me coûta bien des pleurs et me mit au désespoir. Je me représentai les leçons qu'il me faudrait écouter depuis le matin jusqu'au soir, et les réprimandes que j'aurais à essuyer tous les jours. Enfin, je m'attendais à devenir la femme du monde la plus malheureuse. Ne ménageant rien dans une si cruelle attente, je dis d'un air brusque à la duègne, d'abord que je me vis seule avec elle : «Vous vous préparez sans doute à me bien faire souffrir ; mais je ne suis pas fort patiente, je vous en avertis. Je vous donnerai de mon côté toutes les mortifications possibles. Je vous déclare que j'ai dans le cœur une passion que vos remontrances n'en arracheront pas : vous pouvez prendre vos mesures là-dessus. Redoublez vos soins vigilants, je vous avoue que je n'épargnerai rien pour les tromper. » A ces mots, la duègne renfrognée (je crus qu'elle m'allait bien haranguer pour son coup d'essai) se dérida le front, et me dit d'un air riant : « Vous êtes d'une humeur qui me charme, et votre franchise excite la mienne. Je vois que nous sommes faites l'une pour l'autre. Ah ! belle Mergelina, que vous me connaissez mal, si vous jugez de moi par le bien que le docteur votre époux vous en a dit, ou sur ma vue rébarbative ! Je ne suis rien moins qu'une ennemie des plaisirs, et je ne me rends ministre de la jalousie des maris

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que pour servir les jolies femmes. Il y a longtemps que je possède le grand art de me masquer ; et je puis dire que je suis doublement heureuse, puisque je jouis tout ensemble de la commodité du vice et de la réputation que donne la vertu. Entre nous, le monde n'est guère vertueux que de cette façon. Il en coûte trop pour acquérir le fond des vertus : on se contente aujourd'hui d'en avoir les apparences.

« Laissez-moi vous conduire, poursuivit la gouvernante ; nous allons bien en faire accroire au vieux docteur Oloroso. Il aura, par ma foi, le même destin que le seigneur Apuntador. Le front d'un médecin ne paraît pas plus respectable que celui d'un apothicaire. Le pauvre Apuntador 1 que nous lui avons joué de tours, sa femme et moi ! que cette dame était aimable ! le bon petit naturel ! le ciel lui fasse paix ! Je vous réponds qu'elle a bien passé sa jeunesse. Elle a eu je ne sais combien d'amants que j'ai introduits dans sa maison, sans que son mari s'en soit jamais aperçu. Regardez-moi donc, madame, d'un œil plus favorable, et soyez persuadée, quelque talent qu'eût le vieil écuyer qui vous servait, que vous ne perdrez rien au change. Je vous serai peut-être encore plus utile que lui. »

« Je vous laisse à penser, Diego, continua Mergelina, si je sus bon gré à la duègne de se découvrir à moi si franchement. Je la croyais d'une vertu austère. Voilà comme on juge mal des femmes ! Elle me gagna d'abord par ce caractère de sincérité. Je l'embrassai avec un transport de joie qui lui marqua d'avance que j'étais charmée de l'avoir pour gouvernante. Je lui fis ensuite une confidence entière de mes sentiments, et je la priai de me ménager au plus tôt un entretien secret avec vous. Elle n'y a pas manqué. Dès ce matin elle a

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