‹ Gil Blas. IntrodChapitre 103 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

aperçûmes à deux cents pas du grand chemin plusieurs gros arbres qui formaient dans la campagne un ombrage très agréable, nous allâmes faire halte en cet endroit. Nous y rencontrâmes un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, qui trempait des croûtes de pain dans une fontaine. Il avait auprès de lui une longue rapière étendue sur l'herbe, avec un havresac dont il s'était déchargé les épaules. Il nous parut mal vêtu, mais bien fait et de bonne mine. Nous l'abordâmes civilement, il nous salua de même. Ensuite il nous présenta de ses croûtes, et nous demanda d'un air riant si nous voulions être de la partie. Nous lui répondîmes qu'oui, pourvu qu'il trouvât bon que, pour rendre le repas plus solide, nous joignissions notre déjeuner au sien. Il y consentit fort volontiers, et nous exhibâmes aussitôt nos denrées, ce qui ne déplut point à l'inconnu. « Comment donc, messieurs, s'écria-t-il tout transporté de joie, , voilà bien des munitions I Vous êtes, à ce que je vois, des gens de prévoyance. Je ne voyage pas avec tant de précaution, moi; je donne beaucoup au hasard. Cependant, malgré l'état où vous me trouvez, je puis dire, sans vanité, que je fais quelquefois une figure assez brillante. Savez-vous bien qu'on me traite ordinairement de prince, et que j'ai des gardes à ma suite? — Je vous entends, dit Diego ; vous voulez nous faire comprendre par là que vous êtes comédien. — Vous l'avez deviné, répondit l'autre ; je fais la comédie depuis quinze années pour le moins. Je n'étais encore qu'un enfant, que je jouais déjà de petits rôles. — Franchement, répliqua le barbier en branlant la tête, j'ai de la peine à vous croire. Je connais les comédiens • ces messieurs-là ne font pas, comme vous, des voyages à pied, ni des repas de saint Antoine ; je doute même que vous mouchiez les

igo GIL BLAS

chandelles. — Vous pouvez, repartit Thistrion, penser de moi tout ce qu'il vous plaira ; mais je ne laisse pas de jouer les premiers rôles; je fais les amoureux.

— Cela étant, dit mon camarade, je vous en félicite, et je suis ravi que le seigneur Gil Blas et moi, nous ayons l'honneur de déjeuner avec un personnage d'une si grande importance. »

Nous commençâmes alors à ronger nos grignons et les restes précieux du lièvre, en donnant à l'outre de si rudes accolades que nous l'eûmes bientôt vidée. Nous étions si occupés tous trois de ce que nous faisions, que nous ne parlâmes presque point pendant ce temps-là ; mais, après avoir mangé, nous reprîmes ainsi la conversation. « Je suis surpris, dit le barbier au comédien, que vous paraissiez si mal dans vos affaires. Pour un héros de théâtre, vous avez l'air bien indigent î Pardonnez si je vous dis si librement ma pensée. — Si librement ! s'écria l'acteur ; ah ! vraiment, vous ne connaissez guère Melchior Zapata. Grâces à Dieu, je n'ai point un esprit à contre-poil. Vous me faites plaisir de me parler avec tant de franchise, car j'aime à dire aussi tout ce que j'ai sur le cœur. J'avoue de bonne foi que je ne suis pas riche. Tenez, poursuivit-il en nous faisant remarquer que son pourpoint était doublé d'affiches de comédie, voilà l'étoffe ordinaire qui me sert de doublure ; et si vous êtes curieux de voir ma garde-robe, je vais satisfaire votre curiosité. En même temps il tira de son havresac un habit couvert de vieux passements d'argent faux, une mauvaise capeline avec quelques vieilles plumes, des bas de soie tout pleins de trous, et des souliers de maroquin rouge fort usés : « Vous voyez, nous dit-il ensuite, que je suis passablement gueux.

— Cela m'étonne, répHqua Diego : vous n'avez donc ni femme ni fille? — J'ai une femjne belle et jeune.

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