LIVRE DEUXIÈME
repartit Zapata, et je n'en suis pas plus avancé. Admirez la fatalité de mon étoile ! J'épouse une aimable actrice, dans l'espérance qu'elle ne me laissera pas mourir de faim, et, pour mon malheur, elle a une sagesse incorruptible. Qui diable n'y aurait pas été trompé comme moi ? Il faut que parmi les comédiennes de campagne il s'en trouve une vertueuse, et qu'elle me tombe entre les mains! — C'est assurément jouer de malheur, dit le barbier. Aussi, que ne preniez-vous une actrice de la grande troupe de Madrid ? Vous auriez été sûr de votre fait.
— J'en demeure d'accord, reprit l'histrion ; mais, malepeste! il n'est pas permis à un petit comédien de campagne d'élever sa pensée jusqu'à ces fameuses héroïnes. C'est tout ce que pourrait faire un acteur même de la troupe du prince; encorey ena-t-il qui sont obligés de se pourvoir en ville. Heureusement pour eux la ville est bonne, et l'on y rencontre souvent des sujets qui valent bien des princesses de coulisses.
— Eh! n'avez- vous jamais songé, lui dit mon compagnon, à vous introduire dans cette troupe ? Est-il besoin d'un mérite infini pour y entrer ? — Bon ! répondit Melchior, vous moquez-vous avec votre mérite infini ? Il y a vingt acteurs. Demandez de leurs nouvelles au public, vous en entendrez parler dans de jolis termes. Il y en a plus de la moitié qui mériteraient de porter encore le havresac. Malgré tout cela néanmoins, il n'est pas aisé d'être reçu parmi eux. Il faut des espèces ou de puissants amis pour suppléer à la médiocrité du talent. Je dois le savoir, puisque je viens de débuter à Madrid, où j'ai été hué et sifflé comme tous les diables, quoique je dusse être fort applaudi ; car j'ai crié, j'ai pris des tons extravagants, et suis sorti cent fois de la nature : de plus, j'ai mis, en déclamant, le poing sous le menton de ma princesse ; en un mot, j'ai
joué dans le goût des grands acteurs de ce pays-là ; et cependant le même public, qui trouve en eux ces manières fort agréables, n'a pu les souffrir en moi. Voyez ce que c'est que la prévention ! Ainsi donc, ne pouvant plaire par mon jeu, et n'ayant pas de quoi me faire recevoir, en dépit de ceux qui m'ont sifHé, je m'en retourne à Zamora. J'y vais rejoindre ma femme et mes camarades, qui n'y font pas trop bien leurs affaires. Puissions-nous n'être pas obligés d'y quêter, pour nous mettre en état de nous rendre dans une autre ville, comme cela nous est arrivé plus d'une fois ! »
A ces mots, le prince dramatique se leva, reprit son havresac et son épée, et nous dit d'un air grave en nous quittant :
. . Adieu, messieurs :
Puissent les dieux sur vous épuiser leurs faveurs !
Et VOUS, lui répondit Diego du même ton, puissiez-vous trouver à Zamora votre femme changée et bien établie!» Dès que le seigneur Zapata nous eut tourné les talons, il se mit à gesticuler et à déclamer en marchant. Aussitôt le barbier et moi, nous commençâmes à le siffler, pour lui rappeler son début. Nos sifflements frappèrent ses oreilles ; il crut entendre encore les sifflets de Madrid. Il regarda derrière lui ; et voyant que nous prenions plaisir à nous égayer à ses dépens, loin de s'offenser de ce trait bouffon, il entra de bonne grâce dans la plaisanterie, et continua son chemin en faisant de grands éclats de rire. De notre côté, nous nous en donnâmes tout le soûl; après quoi, nous regagnâmes le grand chemin et poursuivîmes notre route.