LIVRE TROISIÈME
te donnerai par jour six réaux, tant pour ta nourriture et pour ton entretien que pour tes gages, sans préjudice des petits profits que tu pourras faire chez moi. D'ailleurs je ne suis pas difficile à servir ; je ne fais point d'ordinaire ; je mange en ville. Tu n'auras le matin qu'à nettoyer mes habits, et tu seras libre tout le reste de la journée. Je te recommande seulement d'avoir soin de te retirer le soir de bonne heure, et de m' attendre à ma porte ; voilà tout ce que j'exige de toi. » Après m' avoir prescrit mon devoir, il tira de sa poche six réaux, qu'il me donna pour commencer à garder les conventions. Nous sortîmes ensuite tous deux ; il ferma les portes lui-même, et emportant les clefs : « Mon ami, me dit-il, ne me suis point ; va-t'en où il te plaira, promène-toi dans la ville ; mais quand je reviendrai ce soir, que je te retrouve sur cet escaher. » En achevant ces paroles il me quitta, et me laissa disposer de moi comme je le jugerais à propos.
« En bonne foi, Gil Blas, me dis-je alors à moimême, tu ne pouvais trouver un meilleur maître ! Quoi ! tu rencontres un homme qui, pour épousseter ses habits et faire sa chambre le matfn, te donne six réaux par jour, avec la liberté de te promener et de te divertir comme un écoUer dans les vacances ! Vive Dieu ! il n'est point de situation plus heureuse. Je ne m'étonne plus si j'avais tant d'envie d'être à Madrid ; je pressentais sans doute le bonheur qui m'y attendait. » Je passai le jour à courir les rues, en m'amusant à regarder les choses qui étaient nouvelles pour moi, ce qui ne me donna pas peu d'occupation. Le soir, quand j'eus soupe dans une auberge qui n'était pas éloignée de notre maison, je gagnai promptement le lieu où mon maître m'avait ordonné de me rendre. Il y arriva
2o6 GIL BLAS
trois quarts d'heure après moi ; il parut content de mon exactitude. « Fort bien, me dit-il, cela me plait ; j'aime les domestiques attentifs à leur devoir. » A ces mots il ouvrit les portes de son appartement, et les referma sur nous d'abord que nous fûmes entrés. Comme nous étions sans lumière, il prit une pierre à fusil avec de la mèche, et alluma une bougie ; je l'aidai ensuite à se déshabiller. Lorsqu'il fut au lit, j'allumai, par son ordre, une lampe qui était dans sa cheminée, et j'emportai la bougie dans l'antichambre, où je me couchai dans un petit lit sans rideaux. Il se leva le lendemain matin entre neuf et dix heures ; j'époussetai ses habits. Il me compta mes six réaux, et me renvoya jusqu'au soir. Il sortit aussi, non sans avoir grand soin de fermer ses portes ; et nous voilà partis l'un et l'autre pour toute la journée.
Tel était notre train de vie, que je trouvais très agréable. Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est que j'ignorais le nom de mon maître. Melendez ne le savait pas lui-même. Il ne connaissait ce cavalier que pour un homme qui venait quelquefois dans sa boutique, et à qui de temps en temps il vendait du drap. Nos voisins ne purent pas mieux satisfaire ma curiosité : ils m'assurèrent tous que mon maître leur était inconnu, bien qu'il demeurât depuis deux ans dans le quartier. Ils me dirent qu'il ne fréquentait personne dans le voisinage ; et quelques-uns, accoutumés à tirer témérairement des conséquences, concluaient de là que c'était im personnage dont on ne pouvait porter un jugement avantageux. On aUa même plus loin dans la suite : on le soupçonna d'être un espion du roi de Portugal, et l'on m'avertit charitablement de prendre mes mesures là-dessus. L'avis me troubla : je me représentai que si la chose était véritable, je courais