‹ Gil Blas. IntrodChapitre 110 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

risque de voir les prisons de Madrid, que je ne croyais pas plus agréables que les autres. Mon innocence ne pouvait me rassurer : mes disgrâces passées me faisaient craindre la justice. J'avais éprouvé deux fois que si elle ne fait pas mourir les innocents, du moins elle observe si mal à leur égard les lois de l'hospitalité, qu'il est toujours fort triste de faire quelque séjour chez elle.

Je consultai Melendez dans une conjoncture si délicate. Il ne savait quel conseil me donner. S'il ne pouvait croire que mon maître fût un espion, il n'avait pas lieu non plus d'être ferme sur la négative. Je résolus d'observer le patron, et de le quitter si je m'apercevais que ce fût effectivement un ennemi de l'État : mais il me sembla que la prudence et l'agrément de ma condition demandaient que je fusse auparavant bien sûr de mon fait. Je commençai donc à examiner ses actions ; et, pour le sonder : « Monsieur, lui dis- je un soir en le déshabillant, je ne sais comment il faut vivre pour se mettre à couvert des coups de langue. Le monde est bien méchant ! Nous avons, entre autres, des voisins qui ne valent pas le diable. Les mauvais esprits ! Vous ne devineriez jamais de quelle manière ils parlent de nous. — Bon ! Gil Blas, me répondit-il. Eh ! qu'en peuvent-ils dire, mon ami ? — Ah, vraiment, repris- je, la médisance ne manque point de matière ; la vertu même lui fournit des traits. Nos voisins disent que nous sommes des gens dangereux, que nous méritons l'attention de la cour ; en un mot, vous passez ici pour un espion du roi de Portugal. » En prononçant ces paroles, j'envisageai mon maître comme Alexandre regarda son médecin, et j'employai toute ma pénétration à démêler l'effet que mon rapport produisait en lui. Je crus remarquer

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dans mon patron un frémissement qui s'accordait fort avec les conjectures du voisinage, et je le vis tomber dans une rêverie que je n'expliquai point favorablement. Il se remit pourtant de son trouble, et me dit d'un air assez tranquille : « Gil Blas, laissons raisonner nos voisins, sans faire dépendre notre repos de leurs raisonnements. Ne nous mettons point en peine de l'opinion qu'on a de nous, quand nous ne donnons pas sujet d'en avoir une mauvaise. »

Il se coucha là-dessus, et je fis la même chose, sans savoir à quoi je devais m'en tenir. Le jour suivant, comme nous nous disposions le matin à sortir, nous entendîmes frapper rudement à la première porte sur l'escalier. Mon maître ouvrit l'autre, et regarda par la petite fenêtre grillée. Il vit un homme bien vêtu, qui lui dit : « Seigneur cavalier, je suis alguazil, et je viens ici pour vous dire que monsieur le corrégidor souhaite de vous parler. — Que me veut-il ? répondit mon patron. — C'est ce que j'ignore, seigneur, répliqua l'alguazil; mais vous n'avez qu'à l'aller trouver, et vous serez bientôt instruit. — Je suis son serviteur, repartit mon maître, je n'ai rien à démêler avec lui. » En achevant ces mots, il referma brusquement la seconde porte ; puis, s'étant promené quelque temps, comme un homme à qui, ce me semblait, le discours de l'alguazil donnait beaucoup à penser, il me mit en main mes six réaux, et me dit : « Gil Blas, tu peux sortir, mon ami, et aller passer la journée où tu voudras ; pour moi, je ne sortirai pas sitôt, et je n'ai pas besoin de toi ce matin. » Il me fit juger par ces paroles qu'il avait peur d'être arrêté, et que cette crainte l'obligeait à demeurer dans son appartement. Je l'y laissai ; et, pour voir si je me trompais dans mes soupçons.

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