LIVRE TROISIÈME
et tu le seras bien davantage encore quand tu sauras ce que j'ai à te raconter. Le jour que je te laissai dans le souterrain, et que je partis avec tous mes cavaliers pour aller vendre à Mansilla les mules et les chevaux que nous avions pris le soir précédent, nous rencontrâmes le fils du corrégidor de Léon, accompagné de quatre hommes à cheval et bien armés, qui suivaient son carrosse. Nous fîmes mordre la poussière à deux de ses gens, et les deux autres s'enfuirent. Alors le cocher, craignant pour son maître, nous cria d'une voix suppHante : « Eh ! mes chers seigneurs, au nom de Dieu, ne tuez point le fils unique de monsieur le corrégidor de Léon ! » Ces mots n'attendrirent pas mes cavaHers ; au contraire, ils leur inspirèrent une espèce de fureur. « Messieurs, nous dit l'un d'entre eux, ne laissons point échapper le fils du plus grand ennemi de nos pareils. Combien son père a-t-il fait mourir de gens de notre profession ! Vengeons-les, immolons cette victime à leurs mânes, qui semblent en ce moment nous la demander. » Mes autres cavaliers applaudirent à ce sentiment, et mon Heutenant même se préparait à servir de grand prêtre dans ce sacrifice, lorsque je lui retins le bras. « Arrêtez, lui dis- je ! pourquoi sans nécessité vouloir répandre du sang? Contentons-nous de la boiurse de ce jeune homme. Puisqu'il ne résiste point, il y aurait de la barbarie à l'égorger. D'ailleurs il n'est point responsable des actions de son père, et son père ne fait que son devoir lorsqu'il nous condamne à la mort, comme nous faisons le nôtre en détroussant les voyageurs. »
« J'intercédai donc pour le fils du corrégidor, et mon intercession ne lui fut pas inutile. Nous prîmes seulement tout l'argent qu'if avait, et nous
emmenâmes les chevaux des deux hommes que nous avions tués. Nous les vendîmes avec ceux que nous conduisions à Mansilla. Nous nous en retournâmes ensuite au souterrain, où nous arrivâmes le lendemain, quelques moments avant le jour. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouver la trappe levée, et notre surprise devint encore plus grande lorsque nous vîmes dans la cuisine Léonarde liée. Elle nous mit au fait en deux mots. Le souvenir de ta cohque nous fit rire; nous admirâmes comment tu avais pu nous tromper : nous ne t'aurions jamais cru capable de nous jouer un si bon tour, et nous te le pardonnâmes, à cause de l'invention. Dès que nous eûmes détaché la cuisinière, je lui donnai ordre de nous apprêter à manger. Cependant nous allâmes soigner nos chevaux à l'écurie, où le vieux nègre, qui n'avait reçu aucun secours depuis vingt-quatre heures, était à l'extrémité. Nous souhaitions de le soulager, mais il avait perdu connaissance ; et il nous parut si bas, que, malgré notre bonne volonté, nous laissâmes ce pauvre diable entre la vie et la mort. Cela ne nous empêcha pas de nous mettre à table ; et, après avoir amplement déjeuné, nous nous retirâmes dans nos chambres, où nous reposâmes toute la journée. A notre réveil, Léonarde nous apprit que Domingo ne vivait plus. Nous le portâmes dans le caveau où tu dois te souvenir d'avoir couché, et là nous lui fîmes des funérailles, comme s'il eût eu l'honneur d'être un de nos compagnons.
« Cinq ou six jours après, il arriva que, voulant faire une course, nous rencontrâmes un matin, à la sortie du bois, trois brigades d'archers de la sainte Hermandad, qui semblaient nous attendre pour nous charger. Nous n'en aperçûmes d'abord