‹ Gil Blas. IntrodChapitre 115 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

qu'une. Nous la méprisâmes, bien que supérieure en nombre à notre troupe, et nous l'attaquâmes ; mais, dans le temps que nous étions aux mains avec elle, les deux autres, qui avaient trouvé moyen de se tenir cachées, vinrent tout à coup fondre sur nous ; de sorte que notre valeur ne nous servit de rien. Il fallut céder à tant d'ennemis. Notre lieutenant et deux de nos cavaliers périrent dans cette occasion. Les deux autres et moi, nous fûmes enveloppés et serrés de si près, que les archers nous prirent ; et, tandis que deux brigades nous conduisaient à Léon, la troisième alla détruire notre retraite, qui avait été découverte de la manière que je vais te le dire. Un paysan de Luceno, en traversant la forêt pour s'en retoutner chez lui, aperçut par hasard la trappe de notre souterrain, que tu n'avais pas abattue ; car c'était justement le jour que tu en sortis avec la dame. Il se douta bien que c'était notre demeure. Il n'eut pas le courage d'y entrer. Il se contenta d'observer les environs ; et, pour mieux remarquer l'endroit, il écorcha légèrement avec son couteau quelques arbres voisins, et d'autres encore de distance en distance, jusqu'à ce qu'il fût hors du bois. Il se rendit ensuite à Léon, pour faire part de cette découverte au corrégidor, qui en eut d'autant plus de joie, que son fils venait d'être volé par notre compagnie. Ce juge fit assembler trois brigades pour nous arrêter, et le paysan leur servit de guide.

« Mon arrivée dans la ville de Léon y fut un spectacle pour tous les habitants. Quand j'aurais été un général portugais fait prisonnier de guerre, le peuple ne se serait pas plus empressé de me voir. « Le voilà, disait-on, le voilà, ce fameux capitaine, la terreur de cette contrée ! Il mériterait d'être démembré avec des tenailles, de même que ses

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deux camarades. » On nous mena devant le corrégidor, qui commença de m'insulter. « Eh bien 1 me dit-il, scélérat, le ciel, las des désordres de ta vie, t'abandonne à ma justice ! — Seigneur, lui répondisje, si j'ai commis bien des crimes, du moins je n'ai pas la mort de votre fils unique à me reprocher ; j'ai conservé ses jours ; vous m'en devez quelque reconnaissance. — Ah ! misérable, s'écria-t-il, c'est bien avec des gens de ton caractère qu'il faut garder un procédé généreux ! Et quand même je voudrais te sauver, le devoir de ma charge ne me le permettrait pas. » Lorsqu'il eut parlé de cette sorte, il nous fit enfermer dans un cachot, où il ne laissa pas languir mes compagnons. Ils en sortirent au bout de trois jours, pour aller jouer un rôle tragique dans la grande place. Pour moi, je demeurai dans les prisons trois semaines entières. Je crus qu'on ne différait mon supplice que pour le rendre plus terrible, et je m'attendais enfin à un genre de mort tout nouveau, quand le corrégidor, m'ayant fait ramener en sa présence, me dit : << Écoute ton arrêt ! tu es libre. Sans toi, mon fils unique aurait été assassiné sur les grands chemins. Comme père, j'ai voulu reconnaître ce service ; et comme juge, ne pouvant t'absoudre, j'ai écrit à la cour en ta faveur ; j'ai demandé ta grâce, et je l'ai obtenue. Va donc où il te plaira. Mais, ajouta-t-il, crois-moi, profite de cet heureux événement. Rentre en toimême, et quitte pour jamais le brigandage. »

« Je fus pénétré de ces paroles, et je pris la route de Madrid, dans la résolution de faire une fin, et de vivre doucement dans cette ville. J'y ai trouvé mon père et ma mère morts, et leur succession entre les mains d'un vieux parent qui m'en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-

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