‹ Gil Blas. IntrodChapitre 116 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela ? Je iie gagnerais rien à le chicaner. Pour éviter Toisiveté, j'ai acheté une charge d'alguazil, que j'exerce comme si toute ma vie je n'eusse fait autre chose. Mes confrères se seraient, par bienséance, opposés à ma réception, s'ils eussent su mon histoire. Heureusement ils l'ignorent ou feignent de l'ignorer, ce qui est la même chose ; car, dans cet honorable corps, chacun a l'intérêt de cacher ses faits et gestes. On n'a. Dieu merci, rien à se reprocher les uns aux autres. Au diable soit le meilleur ! Cependant, mon ami, continua Rolando, je veux te découvrir ici le fond de mon âme. La profession que j'ai embrassée n'est guère de mon goût ; elle demande une conduite trop délicate et trop mystérieuse : on n'y saurait faire que des tromperies secrètes et subtiles. Oh ! je regrette mon premier métier. J'avoue qu'il y a plus de sûreté dans le nouveau ; mais il y a plus d'agrément dans l'autre, et j'aime la liberté. J'ai bien la mine de me défaire de ma charge, et de partir un beau matin pour aller gagner les montagnes qui sont aux sources du Tage. Je sais qu'il y a dans cet endroit une retraite habitée par une troupe nombreuse, et remplie de sujets catalans : c'est faire son éloge en un mot. Si tu veux m'accompagner, nous irons grossir le nombre de ces grands hommes. Je serai, dans leur compagnie, capitaine en second ; et, pour t'y faire recevoir avec agrément, j'assurerai que je t'ai vu dix fois combattre à mes côtés. J'élèverai ta valeur jusqu'aux nues ; je dirai plus de bien de toi qu'un général n'en dit d'un officier qu'il veut avancer. Je me garderai bien de dire la supercherie que tu as faite : cela te rendrait suspect ; je tairai l'aventure. Eh bien ! ajouta-t-il, es-tu prêt à me suivre ? J'attends ta réponse. —

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« Chacun a ses inclinations, dis- je alors à Rolando ; vous êtes né pour les entreprises hardies ; et moi, pour une vie douce et tranquille. — Je vous entends, interrompit-il ; la dame que l'amour vous a fait enlever vous tient encore au cœur, et sans doute vous menez avec elle à Madrid cette vie douce que vous aimez. Avouez, monsieur Gil Blas, que vous l'avez mise dans ses meubles, et que vous mangez ensemble les pistoles que vous avez emportées du souterrain. » Je lui dis qu'il était dans l'erreur, et que, pour le désabuser, je voulais, en dînant, lui conter l'histoire de la dame ; ce que je fis effectivement, et je lui appris aussi tout ce qui m'était arrivé depuis que j'avais quitté la troupe. Sur la fin du repas, il me remit encore sur les sujets catalans. Il m'avoua même qu'il avait résolu de les aller joindre, et fit une nouvelle tentative pour m'engager à prendre le même parti. Mais, voyant qu'il ne pouvait me persuader, il changea tout à coup de contenance et de ton ; il me regarda d'un air fier, et me dit fort sérieusement : « Puisque tu as le cœur assez bas pour préférer ta condition servile à l'honneur d'entrer dans une compagnie de braves gens, je t'abandonne à la bassesse de tes inclinations. Mais écoute bien les paroles que je vais te dire ; qu'elles demeurent gravées dans ta mémoire ! Oublie que tu m'as rencontré aujourd'hui, et ne t'entretiens jamais de moi avec personne ; car si j'apprends que tu me mêles dans tes discours... tu me connais : je ne t'en dis pas davantage. » A ces mots, il appela l'hôte, paya l'écot, et nous nous levâmes de table pour nous en aller.

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