LIVRE TROISIÈME
régliez là-dessus : il s'appelle Grégorio Rodriguez. Entre nous, c'est un homme de rien, qui, se sentant né pour les affaires, a suivi son génie, et s'est enrichi dans deux maisons ruinées, dont il a été l'intendant. Je vous avertis qu'il est fort vain ; il aime à voir ramper devant lui les autres domestiques. C'est à lui qu'ils doivent d'abord s'adresser quand ils ont la moindre grâce à demander à leur maître ; car s'il arrive qu'ils l'aient obtenue sans sa participation, il a toujours des détours tout prêts pour faire révoquer la grâce ou pour la rendre inutile. Réglez- vous sur cela, Gil Blas : faites votre cour au seigneur Rodriguez préférablement à votre maître même, et mettez tout en usage pour lui plaire. Son amitié vous sera d'une grande utilité. Il vous payera vos gages exactement, et, si vous êtes assez adroit pour gagner sa confiance, il pourra vous, donner quelque petit os à ronger. Il en a tant ! Don Mathias est un jeune seigneur qui ne songe qu'à ses plaisirs, et qui ne veut prendre aucune connaissance de ses propres affaires. Quelle maison pour un intendant ! »
Lorsque nous fûmes arrivés à l'hôtel, nous demandâmes à parler au seigneur Rodriguez. On nous dit que nous le trouverions dans son appartement. Il y était, en effet, et nous vîmes avec lui une manière de paysan qui tenait un sac de toile bleue, rempli d'espèces. L'intendant, qui me parut plus pâle et plus jaune qu'une fille fatiguée du célibat, vint au-devant de Melendez en lui tendant les bras : le marchand de son côté ouvrit les siens, et ils s'embrassèrent tous deux avec des démonstrations d'amitié où il y avait beaucoup plus d'art que de naturel. Après cela il fut question de moi. Rodriguez m'examina depuis les pieds jusqu'à la tête; puis il me dit fort poHment que j'étais
tel qu'il fallait être pour convenir à don Mathias, et qu'il se chargeait avec plaisir de me présenter à ce seigneur. Là-dessus Melendez fit connaître jusqu'à quel point il s'intéressait pour moi : il pria l'intendant de m' accorder sa protection ; et, me laissant avec lui après force compliments, il se retira. Dès qu'il fut sorti, Rodriguez me dit : « Je vous conduirai à mon maître d'abord que j'aurai expédié ce bon laboureur. » Aussitôt il s'approcha du paysan, et, lui prenant son sac : «Talego, lui dit-il, voyons si les cinq cents pistoles sont làdedans. » Il compta lui-même les pièces. Il trouva le compte juste, donna quittance de la somme au laboureur, et le renvoya. Il remit ensuite les espèces dans le sac. Alors s' adressant à moi : « Nous pouvons présentement, me dit-il, aller au-devant de mon maître. Il sort du lit ordinairement sur le midi ; il est près d'une heure, il doit être jour dans son appartement. »
Don Mathias venait en effet de se lever. Il était encore en robe de chambre, et renversé dans un fauteuil, sur un bras duquel il avait une jambe étendue ; il se balançait en râpant du tabac. Il s'entretenait avec un laquais, qui, remplissant par intérim l'emploi de valet de chambre, se tenait là tout prêt à le servir. « Seigneur, lui dit l'intendant, voici un jeune homme que je prends la liberté de vous présenter, pour remplacer celui que vous chassâte-s avant -hier. Melendez, votre marchand, en répond ; il assure que c'est un garçon de mérite, et je crois que vous en serez fort satisfait. — C'est assez, répondit le jeune seigneur ; puisque c'est vous qui le produisez auprès de moi, je le reçois aveuglément à mon service. Je le fais mon valet de chambre, c'est une affaire finie. Rodriguez, ajouta-t-il, parlons d'autres choses. Vous arrivez à