LIVRE TROISIÈME
propos ; j'allais vous envoyer chercher. J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, mon cher Rodriguez. J'ai joué de malheur cette nuit ; avec cent pistoles que j'avais, j'en ai encore perdu deux cents sur ma parole. Vous savez de quelle conséquence il est, pour des personnes de condition, de s'acquitter de cette sorte de dette. C'est proprement la seule que le point d'honneur nous oblige à payer avec exactitude : aussi ne payons-nous pas les autres religieusement. Il faut donc trouver deux cents pistoles tout à l'heure, et les envoyer à la comtesse de Pedrosa. — Monsieur, dit l'intendant, cela n'est pas si difficile à dire qu'à exécuter. Où voulez-vous, s'il vous plaît, que je prenne cette somme ? Je ne touche pas un maravedis de vos fermiers, quelque menace que je puisse leur faire. Cependant il faut que j'entretienne honnêtement votre domestique, et que je sue sang et eau pour fournir à votre dépense. Il est vrai que jusqu'ici, grâces au ciel, j'en suis venu à bout ; mais je ne sais plus à quel saint me vouer ; je suis réduit à l'extrémité. — Tous ces discours sont inutiles, interrompit don Mathias, et ces détails ne font que m'ennuyer. Ne prétendezvous pas, Rodriguez, que je change de conduite, et que je m'amuse à prendre soin de mon bien ? L'agréable amusement pour un homme de plaisir comme moi ! — Patience, répliqua l'intendant ; au train que vont les choses, je prévois que vous serez bientôt débarrassé pour toujours de ce soin-là. — Vous me fatiguez, repartit brusquement le jeune seigneur ; vous m'assassinez. Laissez-moi me ruiner sans que je m'en aperçoive. Il me faut, vous dis-je, deux cents pistoles ; il me les faut. — Je vais donc, dit Rodriguez, avoir recours au petit vieillard qui vous a déjà prêté de l'argent à grosse usure ? —
Ayez recours, si vous voulez, au diable, répondit don Mathias : pourvu que j'aie deux cents pistoles, je ne me soucie pas du reste. »
Dans le moment qu'il prononçait ces mots d'un air brusque et chagrin, l'intendant sortit, et un jeune homme de qualité, nommé don Antonio de Centellés, entra. « Qu'as-tu, mon ami ? dit ce dernier à mon maître. Je te trouve l'air nébuleux ; je vois sur ton visage une impression de colère ! Qui peut t'avoir mis de mauvaise humeur ? Je vais parier que c'est ce maroufle qui sort. — Oui, répondit don Mathias, c'est mon intendant. Toutes les fois qu'il vient me parler, il me fait passer quelques mauvais quarts d'heure. Il m'entretient de mes affaires ; il dit que je mange le fonds de mes revenus... L'animal ! ne dirait-on pas qu'il y perd, lui ? — Mon enfant, reprit don Antonio, je suis dans le même cas. J'ai un homme d'affaires qui n'est pas plus raisonnable que ton intendant. Quand le faquin, pour obéir à mes ordres réitérés, m'apporte de l'argent, il semble qu'il donne du sien. Il me fait toujours de grands raisonnements. Monsieur, me dit-il, vous vous abîmez ; vos revenus sont saisis. Je suis obhgé de lui couper la parole, pour abréger ses sots discours. — Le malheur, dit don Mathias, c'est que nous ne saurions nous passer de ces gens-là ; c'est un mal nécessaire. — J'en conviens, répHqua Centellés... Mais attends, poursuivit-il en riant de toute sa force, il me vient une idée assez plaisante. Rien n'a jamais été mieux imaginé. Nous pouvons rendre comiques les scènes sérieuses que nous avons avec eux, et nous divertir de ce qui nous chagrine. Écoute : il faut que ce soit moi qui demande à ton intendant tout l'argent dont tu auras besoin. Tu en useras de même avec mon homme d'affaires. Qu'ils raisonnent alors