LIVRE TROISIÈME
Talego, riche laboureur de Mondejar. — Cela est bon, répliqua l'usurier ; je ne fais point le difïicultueux, moi ; pour peu que les propositions qu'on me fait soient raisonnables, je les accepte sans façon dans le moment. » Alors l'intendant présenta une plume à mon maître, qui, safis lire le billet, écrivit, en sifflant, son nom au bas.
Cette affaire consommée, le vieillard dit adieu à mon patron, qui courut l'embrasser en lui disant : «Jusqu'au revoir, seigneur usurier; je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi vous passez, vous autres, pour des fripons ; je vous trouve très nécessaires à l'État'; vous êtes la consolation de mille enfants de famille, et la ressource de tous les seigneurs dont la dépense excède les revenus. — Tu as raison, s'écria Centellés. Les usuriers sont d'honnêtes gens qu'on ne peut assez honorer, et je veux à mon tour embrasser celui-ci, à cause du denier cinq. » A ces mots, il s'approcha du vieillard pour l'accoler ; et ces deux petits-maîtres, pour se divertir, commencèrent à se le renvoyer l'un à l'autre, comme deux joueurs de paume qui pelotent une balle. Après qu'ils l'eurent bien ballotté, ils le laissèrent sortir avec l'intendant, qui méritait mieux que lui ces embrassades, et même quelque chose de plus.
Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent sortis, don Mathias envoya, par le laquais qui était avec moi dans la chambre, la moitié de ses pistoles à la comtesse de Pedrosa, et serra l'autre dans une longue bourse brochée d'or et de soie, qu'il portait ordinairement dans sa poche. Fort satisfait de se revoir en fonds, il dit d'un air gai à don Antonio: «Que ferons-nous aujourd'hui? Tenons conseil là-dessus. — C'est parler en homme de bon sens, répondit Centellés; je le veux bien, délibérons. »
Dans le temps qu'ils allaient rêver ce qu'ils deviendraient ce jour-là, deux autres seigneurs arrivèrent. C'étaient don Alexo Segiar et don Fernand de Gamboa ; l'un et l'autre à peu près de l'âge de mon maître, c'est-à-dire de vingt-huit à trente ans. Ces quatre cavaliers débutèrent par de vives accolades qu'ils se firent ; on eût dit qu'ils ne s'étaient point vus depuis dix ans. Après cela, don Fernand, qui était un gros réjoui, adressa la parole à don Mathias et à don Antonio : « Messieurs, leur dit-il, où dînez- vous a,ujourd'hui ? Si vous n'êtes point engagés, je vais vous mener dans un cabaret où vous boirez du viîi des dieux. J'y ai soupe, et j'en suis sorti ce matin entre cinq et six heures. — Plût au ciel, s'écria mon maître, que j 'eusse passé la nuit aussi sagement ! Je n'aurais pas perdu mon argent.
— Pour moi, dit Cent elles, je me suis donné hier au soir un divertissement nouveau; car j'aime à changer de plaisirs. Aussi n'y a-t-il que la variété des amusements qui rende la vie agréable. Un de mes amis m'entraîna chez un de ces seigneurs qui lèvent les impôts, et font leurs affaires avec celles de l'État. J'y vis de la magnificence, du bon goût, et le repas me parut assez bien entendu ; mais je trouvai dans les maîtres du logis un ridicule qui me réjouit. Le partisan, quoique des plus roturiers de sa compagnie, tranchait du grand; et sa femme, bien qu'horriblement laide, faisait l'adorable, et disait mille sottises, assaisonnées d'un accent biscayen qui leur donnait du relief. Ajoutez à cela qu'il y avait à table quatre ou cinq enfants avec un précepteur. Jugez si ce souper de famille me divertit !
— Et moi, messieurs, dit don Alexo Segiar, j'ai soupe chez une comédienne, chez Arsénié. Nous