‹ Gil Blas. IntrodChapitre 120 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

tous deux tant qu'il leur plaira, nous les écouterons de sang-froid. Ton intendant viendra me rendre ses comptes ; mon homme d'affaires ira te rendre les siens. Je n'entendrai parler que de tes dissipations ; tu ne verras que les miennes. Cela nous réjouira. »

Mille traits brillants suivirent cette saillie, et mirent en joie les jeunes seigneurs, qui continuèrent de s'entretenir avec beaucoup de vivacité. Leur conversation fut interrompue par Grégorio Rodriguez, qui rentra suivi d'un petit vieillard qui n'avait • presque point de cheveux, tant il était chauvç. Don Antonio voulut sortir. « Adieu, don Mathias, dit-il ; nous nous reverrons tantôt. Je te laisse avec ces messieurs ; vous avez sans doute quelque affaire sérieuse à démêler ensemble. — Eh î non, non, lui répondit mon maître, demeure ; tu n'es pas de trop. Ce discret vieillard que tu vois est un honnête homme qui me prête de l'argent au denier cinq. — Comment ! au denier cmq I s'écria Cent elles d'un air étonné. Vive Dieu ! je te félicite d'être en si bonnes mains. Je ne suis pas traité si doucement, moi ; j'achète l'argent au poids de l'or. J'emprunte d'ordinaire au denier trois. — Quelle usure î dit alors le vieil usurier ; les fripons ! songeiit-ils qu'il y a un autre monde ? Je ne suis plus surpris si l'on déclame tant contre les personnes qui prêtent à intérêts. C'est le profit exorbitant que quelques-uns d'eux tirent de leurs espèces qui nous perd d'hon- H^eur et de réputation. Si tous mes confrères me ^^^essemblaient, nous ne serions pas si décriés ; car, pour moi, je ne prête uniquement que pour faire plaisir au prochain. Ah ! si le temps était aussi bon que je l'ai vu autrefois, je vous offrirais ma bourse ^sans intérêts ; et peu s'en faut même, quelle que j^K>it aujourd'hui la misère, que je ne me fasse un

scrupule de prêter au denier cinq. Mais on dirait que l'argent est rentré dans le sein de la terre : on n'en trouve plus, et sa rareté oblige enfin ma morale à se relâcher.

« De combien avez- vous besoin ? poursuivit-il en s' adressant à mon maître. — r II me faut deux cents pistoles, répondit don Mathias. — J'en ai quatre cents dans un sac, répliqua l'usurier ; il n'y a qu'à vous en donner la moitié. » En même temps il tira de dessous son manteau un sac de toile bleue, qui me parut être le même que le paysan Talego venait de laisser avec cinq cents pistoles à Rodriguez. Je sus' bientôt ce qu'il en fallait penser, et je vis bien que Melendez ne m'avait pas vanté sans raison le savoirfaire de cet intendant. Le vieillard vida le sac, étala les espèces sur une table, et se mit à les compter. Cette vue alluma la cupidité de mon maître ; il fut frappé de la totalité de la somme. «Seigneur Descomulgado, dit-il à l'usurier, je fais une réflexion judicieuse : je suis un grand sot. Je n'emprunte que ce qu'il faut pour dégager ma parole, sans songer que je n'ai pas le sou ; je serai obligé demain de recourir encore à vous. Je suis d'avis de rafler les quatre cents pistoles, pour vous épargner la peine de revenir. — Seigneur, répondit le vieillard, je destinais une partie de cet argent à un bon licencié qui a de gros héritages qu'il emploie charitablement à retirer du monde de petites filles, et à meubler leurs retraites ; mais puisque vous avez besoin de la somme entière, elle est à votre service ; vous n'avez seulement qu'à songer aux assurances... — Oh ! pour des assurances, interrompit Rodriguez en tirant de sa poche un papier, vous en aurez de bonnes. Voilà un billet que le seigneur don Mathias n'a qu'à signer. Il vous donne cinq cents pistoles à prendre sur un de ses fermiers, sur

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