‹ Gil Blas. IntrodChapitre 124 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

honneurs du repas ; et, voulant que rien n'y manquât, il appela l'hôte, et dit : « Monsieur le maître, donnez-nous dix bouteilles de votre plus excellent vin ; et, comme vous avez coutume de faire, vous les ajouterez à celles que nos messieurs auront bues. — Très volontiers, répondit l'hôte; mais, monsieur Gaspard, vous savez que le seigneur don Fernand me doit déjà bien des repas. Si par votre moyen j'en pouvais tirer quelques espèces... — Oh ! interrompit le valet, ne vous mettez point en peine de ce qui vous est dû ; je vous en réponds, moi : c'est de l'or en barre que les dettes de mon maître. Il est vrai que quelques discourtois créanciers ont fait saisir nos revenus ; mais nous obtiendrons mainlevée au premier jour, et nous vous payerons, sans examiner le mémoire que vous nous fournirez. » L'hôte nous apporta du vin, malgré les saisies ; et nous en bûmes en attendant la mainlevée. Il fallait voir comme nous nous portions des santés à tous moments, en nous donnant les uns aux autres les surnoms de nos maîtres. Le valet de don Antonio appelait Gamboa celui de don Fernand, et le valet de don Fernand appelait Centellés celui de don Antonio : ils me nommaient de même Silva ; et nous nous enivrions peu à peu, sous ces noms empruntés, tout aussi bien que les seigneurs qui les portaient véritablement.

Quoique je fusse moins brillant que mes convives, ils ne laissèrent pas de me témoigner qu'ils étaient assez contents de moi. « Silva, me dit un des plus dessalés, nous ferons quelque chose de toi, mon ami : je m'aperçois que tu as un fonds de génie, mais tu ne sais pas le faire valoir. La crainte de mal parler t'empêche de rien dire au hasard; et toutefois ce n'est qu'en hasardant des discours que miUe gens s'érigent aujourd'hui en beaux

esprits. Veux-tu briller ? Tu n'as qu'à te livrer à ta vivacité, et risquer indifféremment tout ce qui pourra te venir à la bouche : ton étourderie passera pour une noble hardiesse. Quand tu débiterais cent impertinences, pourvu qu'avec cela il t'échappe seulement un bon mot, on oubliera les sottises ; on retiendra le trait, et l'on concevra une haute opinion de ton mérite. C'est ce que pratiquent si heureusement nos maîtres ; et c'est ainsi qu'en doit user tout homme qui vise à la réputation d'un esprit distingué. »

Outre que je ne souhaitais que trop de passer pour un beau génie, le secret qu'on m'enseignait pour y réussir me paraissait si facile, que je ne crus pas devoir le négliger. Je l'éprouvai sur-lechamp, et le vin que j'avais bu rendit l'épreuve heureuse ; c'est-à-dire que je parlai à tort et à travers, et que j 'eus le bonheur de mêler parmi beaucoup d'extravagances quelques pointes d'esprit qui m'attirèrent des applaudissements. Ce coup d'essai me remplit de confiance ; je redoublai de vivacité pour produire quelque bonne saillie, et le hasard voulut encore que mes efforts ne fussent pas inutiles.

« Eh bien ! me dit alors celui de mes confrères qui m'avait adressé la parole dans la rue, ne commencestu pas à te décrasser ? Il n'y a pas deux heures que tu es avec nous, et te voilà déjà tout autre que tu n'étais : tu changeras tous les jours à vue d'œil. Vois ce que c'est que de servir des personnes de qualité! Cela élève l'esprit : les conditions bourgeoises ne font pas cet effet. — Sans doute, lui répondis-je; aussi je veux désormais consacrer mes services à la noblesse. — C'est fort bien dit, s'écria le valet de don Fernand entre deux vins. Il n'appartient pas aux bourgeois de posséder des génies

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