‹ Gil Blas. IntrodChapitre 125 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

supérieurs comme nous. Allons, messieurs, ajoutat-il, faisons serment que nous ne servirons jamais ces gredins-là; jurons-en par le Styx!» Nous lui applaudîmes ; et, le verre à la main, nous fîmes tous ce burlesque serment. Nous demeurâmes à table jusqu'à ce qu'il plût à nos maîtres de se retirer. Ce fut à minuit ; ce qui parut à mes camarades un excès de sobriété. Il est vrai que ces seigneurs ne sortaient de si bonne heure du cabaret que pour aller chez une fameuse coquette qui logeait dans le quartier de la cour, et dont la maison était nuit et jour ouverte aux gens de plaisir. C'était une femme de trente-cinq à quarante ans, parfaitement belle encore, amusante, et si consommée dans l'art de plaire, qu'elle vendait, disait-on, plus cher les restes de sa beauté qu'elle n'en avait vendu les prémices. Il y avait toujours chez elle deux ou trois autres coquettes du premier ordre, qui ne contribuaient pas peu au grand concours de seigneurs qu'on y voyait. Ils y jouaient l'aprèsdinée ; ils soupaient ensuite, et passaient la nuit à boire et à se réjouir. Nos maîtres demeurèrent là jusqu'au jour, et nous aussi, sans nous ennuyer ; car, tandis qu'ils étaient avec les maîtresses, nous nous amusions avec les soubrettes. Enfin nous nous ^séparâmes tous au lever de l'aurore, et nous allâmes lous reposer chacun de son côté.

Mon maître, s' étant levé à son ordinaire, sur le lidi, s'habilla. Il sortit. Je le suivis, et nous entrâmes chez don Antonio Centellés, où nous trouvâmes un certain don Alvaro de Acufia. C'était un neux gentilhomme, un professeur de débauche, "ous les jeunes gens qui voulaient devenir des homles agréables se mettaient entre ses mains. Il les formait au plaisir, leur enseignait à briller dans le londe et à dissiper leur patrimoine. Il n'ap- I. 8a

préhendait plus de manger le sien, l'affaire en était faite. Après que ces trois cavaliers se furent embrassés, Centellés dit à mon maître : « Parbleu, don Mathias, tu ne pouvais arriver ici plus à propos ! Don Alvar vient me prendre pour me mener chez un bourgeois qui donne à dîner au marquis de Zenette et à don Juan de Moncade : je veux que tu sois de la partie. — Et comment, dit don Mathias, nomme-t-on ce bourgeois? — Il s'appelle Grégorio de Noriega, dit alors don Alvar ; et je vais vous apprendre en deux mots ce que c'est que ce jeune homme. Son père, qui est un riche joaillier, est allé négocier des pierreries dans les pays étrangers, et lui a laissé, en partant, la jouissance d'un gros revenu. Grégorio est un sot qui a une disposition prochaine à manger tout son bien, qui tranche du petit-maître, et veut passer pour homme d'esprit, en dépit de la nature. Il m'a prié de le conduire. Je le gouverne ; et je puis vous assurer, messieurs, que je le mène bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé. — Je n'en doute pas, s'écria Centellés ; je vois le bourgeois à l'hôpital. Allons, don Mathias, continua-t-il, faisons connaissance avec cet homme-là, et contribuons à le ruiner. — J'y consens, répondit mon maître ; aussi bien j'aime à voir renverser la fortune de ces petits seigneurs roturiers, qui s'imaginent qu'on les confond avec nous. Rien, par exemple, ne me divertit tant que la disgrâce de ce fils de publicain, à qui le jeu et la vanité de figurer avec les grands ont fait vendre jusqu'à sa maison. — Oh ! pour celui-là, reprit don Antonio, il ne mérite pas qu'on le plaigne : il n'est pas moins fat dans sa misère qu'il ne l'était dans sa prospérité. »

Centellés et mon maître se rendirent, avec don Alvar, chez Grégorio de Noriega. Nous y allâmes

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