LIVRE TROISIÈME
aussi, Mogicon et moi, tous deux ravis de trouver une franche lippée, et de contribuer de notre part à la ruine du bourgeois. En entrant, nous aperçûmes plusieurs hommes occupés à préparer le dîner ; et il sortait des ragoûts qu'ils faisaient une fumée qui prévenait l'odorat en faveur du goût. Le marquis de Zenette et don Juan de Moncade venaient d'arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt. Il affectait en vain de prendre l'allure des petits-maîtres ; c'était une très mauvaise copie de ces excellents originaux, ou, pour mieux dire, un imbécile qui voulait se donner un air délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avaient tous pour but de se moquer de lui, et de l'engager dans de grandes dépenses. « Messieurs, dit don Alvax après les premiers compliments, je vous donne le seigneur Grégorio de Noriega pour un cavalier des plus parfaits. Il possède mille belles qualités. Savez-vous qu'il a l'esprit très cultivé ? Vous n'avez qu'à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée, jusqu'à l'orthographe. — Oh ! cela est trop flatteur, interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Jepoiu:rais, seigneur Alvar, vous rétorquer l'argument. C'est vous qui êtes ce qu'on appelle un puits d'érudition. — Je n'avais pas dessein, reprit don Alvar, de m'attirer une louange si spirituelle ; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Grégorio ne saurait manquer de s'acquérir du nom dans le monde. — Pour moi, dit don Antonio, ce qui me charme en lui, et ce que je mets même au-dessus de l'orthographe, c'est le choix judicieux qu'il fait des personnes qu'il fréquente. Au lieu de se borner au commerce des bourgeois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s'embarrasser de ce qu'il lui
en coûtera. Il y a là dedans une élévation de sentiments qui m'enchante ; et voilà ce qu'on appelle dépenser avec goût et avec discernement. »
Ces discours ironiques ne firent que précéder mille autres semblables. Le pauvre Grégorio fut accommodé de toutes pièces. Les petits-maîtres lui lançaient tour à tour des traits dont le sot ne sentait point l'atteinte ; au contraire, il prenait au pied de la lettre tout ce qu'on lui disait, et il paraissait fort content de ses convives ; il lui semblait même qu'en le tournant en ridicule, ils lui faisaient encore grâce. Enfin, il leur servit de jouet pendant qu'ils furent à table, et ils y demeurèrent le reste du jour et la nuit tout entière. Nous bûmes à discrétion, de même que nos maîtres ; et nous étions bien conditionnés les uns et les autres, quand nous sortîmes de chez le bourgeois.